L'urgence humanitaire en Syrie

La charité, au singulier et au pluriel

Rome, (Zenit.org) Cardinal Robert Sarah | 472 clics

"La charité se conjugue donc avant tout au singulier : le regard, le geste, la parole de celui qu’elle rencontre sur son chemin, le réfugié, le pauvre, la personne dans le besoin, sont uniques et irremplaçables (...). Mais la charité a aussi une dimension plurielle: le réfugié, le pauvre, celui qui souffre, ont besoin d’un réseau de soutien ecclésial", explique le cardinal Sarah.

Le document « Accueillir Jésus-Christ dans les réfugiés et les personnes déracinées de force. Orientations pastorales », rédigé par le Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes en déplacement et par le Conseil pontifical Cor Unum, a été présenté hier, 6 juin 2013, au Vatican.

Le cardinal Antonio Maria Vegliò, président du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes en déplacement, le cardinal Robert Sarah, président de Cor Unum, M. Johan Ketelers, secrétaire général de la Commission internationale catholique pour les migrations (CICM) et Mme Katrine Camilleri, vice-directrice du Jesuit Refugee Service à Malte, sont intervenus.

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« Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli ; j'étais nu, et vous m'avez habillé ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus jusqu'à moi ! » (Mt 25, 35-36).

Voilà quel est le visage de nos frères et de nos sœurs réfugiés, déplacés ou frappés aussi par tant d’urgences humanitaires un peu partout sur la planète. Et quelle que soit la latitude où ils se trouvent, il n’y pas de grosses différences, nous pouvons tous les ramener à ce portrait de l’Evangile.


Ce visage est celui des 4 millions de personnes déplacées à l’intérieur de la Syrie qui, en plus de vivre le drame d’avoir tout perdu, risquent d’être des étrangers dans leur propre pays ; celui des 2 million de réfugiés dans les divers pays limitrophes, dont le nombre ne cesse d’augmenter et qui, de plus en plus souvent, décident d’affronter le danger d’un voyage de l’espérance vers l’Europe. La réunion, convoquée par Cor Unum et qui a eu lieu ces derniers jours, a mis l’accent sur l’engagement commun de l’Eglise dans la région qui a investi jusqu’à ce jour environ 25 millions d’euro et assiste plus de 400 000 personnes. La situation syrienne nous montre par ailleurs l’impact destructeur et le rapide développement de la violence entre les parties en conflit, dont les quelque 80 000 morts enregistrés en moins de deux ans, selon différentes sources,  constitue les « effets collatéraux ».

L’homo homini lupus de Thomas Hobbes, qui épaule son fusil dans les guerres modernes, si celui-ci tuait 9 militaires et semait moins d’une victime parmi les civils dans les années 50, aujourd’hui, au XXIème siècle, il tue 9 civils et un seul militaire. D’autre part, que d’hommes, que de femmes et d’enfants désespérés sont poussés à fuir, parfois à mourir, dans la tentative d’avoir au moins la vie sauve?


Le visage dont nous parle l’évangéliste Matthieu est aussi celui de la population du Sahel, dans l’attente d’une pluie qui tarde à venir et qui les condamne à la certitude de la faim et à l’incertitude de la prochaine récolte. Mais aussi celui des victimes de la tornade à Oklahoma City. Quelque soit la latitude, la lutte cotre les catastrophes naturelles est absolument inégale et montre à quel point l’homme est à la merci de la nature, dont elle devrait être au contraire un gardien responsable, comme le pape François nous a exhorté dans son message pascal Urbi et Orbi (31 mars 2013).


Le visage que nous décrit saint Matthieu est aussi celui des chômeurs dans tant de pays, des pays européens aussi, victimes de la crise actuelle. Ces personnes se retrouvent dans le piège de ce que l’on appelle une « pauvreté structurelle » et elles  payent directement le prix de choix politiques qui, pendant trop longtemps, ont fait vivre tant d’Etats au-dessus de leurs moyens. Ces choix les obligent parfois , pour survivre, ò s’adresser aux paroisses et aux organismes catholiques de charité, qui déploient tant d’efforts pour faire face à ces nouvelles pauvretés, ou à choisir le chemin de l’émigration, provoquant un phénomène de fuite des cerveaux, qui appauvrit ultérieurement et de manière permanente leur pays d’origine.


Le visage que nous présente le passage de l’Evangile que j’ai cité est aussi celui des enfants d’immigrés, nés dans le pays qui les accueille, qui parlent avec l’accent du pays dans lequel ils vivent, même si leur aspect n’est certes pas celui d’un autochtone. Quel accueil leur réserve-t-on?


Même les pays qui ont fait des choix d’intégration différents doivent faire les comptes avec l’endroit qu’ils ont fini par réserver au lointain, devenu leur voisin de palier, sans lequel leur économie entrerait encore plus en souffrance qu’il ne l’est déjà.


Les besoins matériels de tous nos frères et de toutes nos sœurs, réfugiés, déracinés, immigrés, et frappés par toutes sortes de besoin, quel que soit l’endroit d’où ils proviennent ou quel que soit leur âge, nous demandent un engagement d’amour, qui leur rende avant tout la dignité de personnes faites «  à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Gn 1, 26). Le plus grave des torts qu’on leur a fait est souvent le vol de leur espérance : ils ont besoin d’être accompagnés spirituellement pour sortir de la logique de la violence, du ressentiment et de la souffrance et pour pouvoir  recommencer à se sentir membre de la famille humaine, laquelle doit garantir à chacun un développement matériel et spirituel de manière à ce que tous puissent offrir sa contribution personnelle à l’édification de la paix et de la civilisation de l’amour.


Ceci est l’engagement quotidien de l’Eglise catholique, comme nous pouvons en témoigner au Conseil pontifical Cor Unum. L’Eglise intervient sous différentes formes et selon ses possibilités, grâce au travail surtout de ses organismes caritatifs et de ses bénévoles, appelés à intervenir dans l’esprit indiqué par Benoît XVI dans l’encyclique  Deus caritas est : (DCE N. 31). La charité se conjugue donc avant tout au singulier : le regard, le geste, la parole de celui qu’elle rencontre sur son chemin, le réfugié, le pauvre, la personne dans le besoin, sont uniques et irremplaçables; la charité n’est pas un guichet ou un registre: celui qui a besoin doit pouvoir rencontrer un bon samaritain dont le cœur et le sien battent à l’unisson, car il s’est fait semblable à lui et en lui il sert le Christ. Mais l’homme ne vit pas seulement de pain, car il est fait de chair et d’âme. A coté du pain, on a besoin de l’amour qui nourrit sa dimension spirituelle : et c’est précisément cet amour désintéressé qui témoigne dans les faits que le Christ nous aime et nous sauve. C’est le chemin que Jésus nous a indiqué du doigt, le seul qui conduit au bonheur de celui qui en bénéficie et de celui qui se met en quatre pour son prochain.


Mais la charité a aussi une dimension plurielle: le réfugié, le pauvre, celui qui souffre, ont besoin d’un réseau de soutien ecclésial qui les accueille et les intègre avec la juste attention et sensibilité qui leur est due, en reconnaissant leur dignité humaine, et les fasse de nouveau sentir des personnes qui font partie de la famille humaine, dans le respect de leur identité et de leur foi. D’où la nécessité de préciser certaines lignes de conduite pastorales, comme le propose le document sur les migrants et les personnes déracinées préparé par les conseils pontificaux de la pastorale pour les migrants et les personnes en déplacement et Cor Unum. Ces indications servent à renforcer chez l’opérateur et le bénévole des organismes caritatifs catholiques un style de présence, d’attention et d’action bien précis, lorsqu’il porte secours à nos frères et sœurs. Mais celles-ci sont également utiles pour la communauté chrétienne qui est appelé de la même manière à vivre la dimension ecclésiale de la charité, comme le rappelle le Saint-Père émérite dans le motu proprio Intima Ecclesiae natura: « Le service de la charité est, lui aussi, une dimension constitutive de la mission de l’Église et il constitue une expression de son essence-même …; tous les fidèles ont le droit et le devoir de s’engager personnellement pour vivre du commandement nouveau que le Christ nous a laissé (cf Jn 15,12), en n’offrant pas à l’homme d’aujourd’hui uniquement une aide matérielle, mais également réconfort et soin de l’âme (cf. Lett. enc. Deus caritas est, n. 28). L’Église est appelée, également dans sa dimension communautaire, à l’exercice de la diakonia de la charité: depuis les communautés locales jusqu’aux Eglises particulières et à l’Église universelle ».


Le pape François, qui réserve une place spéciale dans son cœur à tous ceux qui sont en difficulté, exhorte continuellement l’Eglise à mettre au centre de son attention ceux vivent ces situations: « On a oublié et on oublie encore – a dit le pape – qu’au-delà des affaires, de la logique et des paramètres de marché, il y a l’être humain et il quelque chose qui lui est dû en tant qu’homme, en vertu de sa dignité profonde: lui offrir la possibilité de vivre dignement et de participer activement au bien commun  ». « Nous devons revenir à la centralité de l’homme, à une vision plus éthique des activités et des rapports humains, sans la crainte de perdre quelque chose »  (Audience à la Fondation Centesimus Annus pro Pontifice, 25 mai 2013).