"La douleur : énigme ou mystère", par le card. Barragan

Colloque à l’UNESCO

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CITE DU VATICAN, Mardi 23 Décembre 2003 (ZENIT.org) – Dans cette longue intervention, le cardinal Javier Lozano Barragan, président du conseil pontifical pour la pastorale du monde la santé, évoque le thème du colloque organisé à l’UNESCO sur le thème : "La douleur : énigme ou mystère", par Mgr Francesco Follo, observateur permanent du Saint Siège auprès de l'Unesco, le 10 décembre, à Paris, au siège de cette organisation, à l’occasion de la clôture de l'année européenne des personnes handicapées.



Nous publions ci-dessous l’intervention du cardinal Barragan, président du conseil pontifical pour la Pastorale du monde de la santé.

LA DOULEUR

ENIGME OU MYSTÈRE

La douleur dans le lettre apostolique « Salvifici Doloris » de Jean Paul II


Nous n’aimons pas les limites. Nous sommes habitués au « Plus ultra ». Pourtant, à l’improviste, ce qui est illimité semble absurde et ce qui est limité aussi : c’est le problème que contemple le postmoderne lorsqu’il parle du paralogisme de l’instabilité. Dans une conception mécaniste le non limité exige la cause finale et le limité exige le motif ; mais on prétend actuellement que les deux questions ne doivent pas être posées puisqu’on ne doit pas dépasser la quotidienneté, au maximum, on peut prétendre une séquence simplement descriptive et rien de plus. Seule une perspective analytique descriptive semblerait privilégiée, dans laquelle on s’habitue à voir seulement une chose à la suite de l’autre, dans un simple enchaînement, comme du point s’ensuit la ligne et de la ligne le plan, sans dépasser une mentalité strictement mécanique.

Par la découverte de la carte du génome humain qui, dans sa complexité, ressemble à un piano qui aurait trois millions de touches dont on pourrait jouer durant toute la vie de l’être vivant, et en constatant la diversité des gènes, puisqu’ils sont tous distincts, on voit qu’il est impossible de comprendre le commencement de la vie, et même de toute la vie, d’une perspective mécaniste séquentielle et une autre vision se profile, celle de la simultanéité, de la totalité. Une perspective de relation s’impose : un point qui entre en relation avec d’autres, innombrables (1).

Dans cette vision de totalité intervient également le « Plus ultra », sans aucun doute, mais avec de nombreuses réserves. Nous sommes habitués à une connaissance qui équivaut à une manipulation dans son sens originel, c’est-à-dire ce qui est connaissable et ce qui est transformable, ce que l’on peut manipuler n’est autre que la raison instrumentale. Or, dans de nombreux domaines, nous devons nous situer sur un autre plan ; non pas la connaissance instrumentale de domination, mais la connaissance de l’observation, qui est au-delà de la prétendue connaissance esthétique, nous conduira à l’admiration respectueuse et même à l’adoration humble qu’est la raison de la sagesse.

Cette dernière est la perspective par laquelle nous pouvons pénétrer en profondeur le problème de la douleur dont la connaissance profonde, en vue de dépasser la perspective de l’énigme ne peut manquer d’être entourée de l’auréole du mystère que l’on adore.

Il m’a été demandé d’exposer la pensée incomparable de Jean Paul II sur la douleur humaine. Tout d’abord, comme introduction, je ferai une esquisse rapide des données synthétiques sur la physiologie de la douleur humaine et, étant donné l’ouverture du Saint-Père à toutes les valeurs de l’humanité, il m’a semblé intéressant de faire allusion aux essences de la pensée concernant quatre solutions apportées par de grandes religions en dehors du milieu chrétien et de dialoguer avec elles. En raison de la brièveté du temps, nous le faisons seulement de manière schématique, d’abord en énonçant leurs contenus essentiels, ensuite, nous tenterons d’indiquer quelques perspectives de dialogue. Nous faisons allusion à l’hindouisme, au bouddhisme, à l’islamisme et aux religions africaines traditionnelles.





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INTRODUCTION

1) Données synthétiques de la physiologie de la douleur humaine

« La douleur est une expérience désagréable, sensorielle et émotive, associée à un dommage subi par l’organisme »2.
La douleur peut être le symptôme de nombreuses maladies ou une maladie par elle-même ; dans le premier cas, elle constitue un signal d’alarme utile et physiologique, dans l’autre elle manque de finalité et peut constituer le point d’origine d’une autre pathologie, organique et psychologique. Du siège où elle naît, elle est transmise au cerveau par des fibres nerveuses qui parcourent l’organisme et, une fois parvenue dans la moelle épinière, elle remonte jusqu’au cortex cérébral où se produit la perception tant du stimulus nociceptif que l’élaboration du symptôme de la douleur.
La douleur peut se présenter sous forme aiguë ou chronique. La douleur aiguë (maladie) est d’apparition récente et d’une durée limitée ; elle se résout normalement en peu de temps et dans le contexte de la guérison de la maladie qui en est la cause ; la douleur chronique (maladie) est de durée prolongée (plus de trois mois) et entraîne un impact psycho-organique élevé chez le patient. Elle continue alors, même après la guérison de la maladie qui l’a causée (douleur névropathique, herpès Zoster) ou elle rejoint une pathologie inguérissable.
L’intensité de la douleur est subjective (seuil de la douleur) : il y a des personnes qui supportent la douleur plus que d’autres et l’on observe fréquemment une différence de tolérance à la douleur de la part de la même personne en lien avec la cause qui la détermine, mais surtout avec la situation psychologique en cours.





2. L’essentiel des solutions données à la douleur dans les grandes religions, en dehors du christianisme

Dans l’hindouisme, la cause de la souffrance est le « karma », qui est la conséquence des mauvaises actions qui ont été commises dans cette vie ou dans les réincarnations précédentes. La libération du karma provient de la connaissance de la vérité et de l’annonce de la parole de Dieu. Dieu lui-même y remédiera. Il y a également d’autres causes du mal et ce sont les dieux, le monde, l’ignorance et la souffrance.

Dans le bouddhisme, le problème de la douleur s’exprime dans les quatre vérités nobles : 1) tout est souffrance. 2) La cause de celle-ci est la passion/anxiété égoïste. 3) Seul, le nirvana peut l’éliminer et ceci se réalise déjà maintenant, en quelque sorte, mais pleinement dans le futur. 4) Le sentier qui conduit au nirvana est l’octuple rectitude, c’est-à-dire la rectitude de vision, de pensée, de parole, d’action, de vie, d’effort, d’attention et de méditation.

Dans l’islamisme, la souffrance est due à l’opposition à l’annonce de la parole de Dieu. Dieu lui-même remédiera à la souffrance. Il y a aussi un courant chiite qui propose la souffrance de compensation : selon cette pensée, Al Hally serait le rédempteur ; il mourut crucifié à Bagdad en 922.

Dans la religion africaine traditionnelle, la souffrance est provoquée par les esprits ou les ancêtres qui sont offensés par les délits commis contre la vie et d’autres fautes morales comme le vol, l’esclavage, etc. On y remédie par des sacrifices, dès que l’esprit offensé a été identifié (2).

Dans le schéma énoncé, nous trouvons une sorte de constante : dans toutes ces grandes religions, la cause de la souffrance est la faute. Dans l’hindouisme, ce sont les mauvaises actions ou karma, dans le bouddhisme, c’est la passion/anxiété égoïste, dans l’islamisme, c’est l’opposition à la parole de Dieu, dans les religions « naturelles » africaines, qui ressemblent fort aux religions traditionnelles d’autres parties du monde, ce sont les délits commis qui causent la souffrance. Sous cet aspect, nous ne sommes pas très éloignés du christianisme ; dans le christianisme également, la cause de la souffrance est la faute, bien que ce soit une faute tout à fait particulière comme l’est le péché originel.

Là où la différence est la plus forte, c’est dans la solution donnée à la souffrance. La pensée la plus éloignée est le bouddhisme, puisqu’il s’agit de la dépasser par une action simplement humaine, appelée « l’octuple rectitude » ; en revanche, les autres religions offrent toujours comme solution un lien avec la divinité. Nous pouvons dire que le bouddhisme est la sécularisation totale (comme système de pensée, il est athée, il devient seulement théiste, pour ainsi dire, dans sa religiosité populaire. En revanche, dans l’hindouisme, la parole de Dieu apparaît comme solution, dans l’islamisme également et dans les religions africaines traditionnelles, le sacrifice à Dieu.



I. L’énigme de la souffrance


Dans ce cadre, nous allons préciser à présent les grandes lignes de la pensée de Jean Paul II, à partir de la lettre apostolique « Salvifici Doloris » (3).

Le titre qui m’a été suggéré pour cette étude me semble très opportun : « La douleur, énigme ou mystère ». Pour le Pape Jean Paul II, la douleur est une énigme qui se résout seulement dans le mystère. Avant de nous engager dans ce thème, je voudrais faire une précision terminologique : lorsque l’on parle de la douleur, on désigne habituellement une souffrance plutôt due à des incidents physiologiques, l’autre expression utilisée est la « souffrance ». Quant on utilise ce terme, on pense à quelque chose de plus étendu, on se réfère à toute la gamme de la douleur humaine, physique ou psychique, matérielle ou spirituelle. Dans le développement de la pensée de Jean Paul II, nous utiliserons plutôt le terme « souffrance », dans laquelle nous incluons aussi bien la douleur physique que n’importe quel autre type de douleur. Je développerai ce thème en trois parties : la première est consacrée à la souffrance comme énigme, la seconde comme mystère et la troisième, un commentaire sur la doctrine de Jean Paul II.


Le Pape commence donc à traiter le problème de la souffrance. Il ne cache pas qu’il s’agit d’une matière complexe et énigmatique, intangible, que l’on doit aborder avec beaucoup de respect, une grande compassion, mais aussi avec crainte. Cependant cela n’empêche pas d’essayer de la comprendre, car c’est seulement ainsi que l’on pourra y arriver. Ensuite, il trace une première esquisse pour définir le champ, parlant de l’extension de la souffrance et de son sujet, observant déjà dès le commencement qu’une incompréhension de la souffrance peut même aboutir à renier Dieu.

Le Pape déclare : La souffrance va au-delà de la maladie, car il y a la souffrance physique et la souffrance spirituelle (4). Outre la souffrance individuelle, il y a la souffrance collective due aux erreurs et aux transgressions des hommes, spécialement dans les guerres. Il y a des moments où cette souffrance collective s’intensifie. La souffrance a un sujet et c’est l’individu qui la subit. Cependant, elle ne reste pas enfermée dans l’individu, mais elle génère une solidarité avec les autres personnes qui souffrent ; l’homme est le seul être qui ait une conscience particulière de cela, l’homme tout entier. Donc, la souffrance entraîne la solidarité (5). Il est difficile de définir la cause de la souffrance ou du mal associé à la souffrance. L’homme le demande à Dieu, et souvent il renie du Dieu parce qu’il pense qu’il n’en trouvera pas la cause du mal (6).

Tout d’abord, il faut situer l’énigme dans sa juste dimension et essayer de trouver sa cause. La souffrance, dit le Pape, consiste dans l’expérience de la privation du bien. La privation du bien est le mal. La cause de la souffrance est donc un mal, de là, souffrance et mal ne s’identifient pas. En ce qui concerne le mal, c’est une privation et il ne possède pas une entité positive, donc, il ne peut être cause ou principe positif ; son origine est une simple privation. Il y a autant de maux que de carences qui engendrent douleur, tristesse, abattement, déception et même désespoir, selon l’intensité du mal ; il existe dans le dispersion, mais en même temps, entraîne la solidarité. Son principe étant la privation, on peut se demander : pourquoi cette privation, qui l’a provoquée ?

Pour répondre, le Pape abandonne la sphère de l’énigme et passe à celle du mystère. Il n’essaie pas de le faire avec l’obscurité nébuleuse d’un mythe, mais entre en plein dans le cœur de la foi chrétienne. Dans la foi chrétienne, le mystère n’est pas obscurité mais clarté éblouissante. Il nous aide à comprendre un peu son étymologie. Le terme vient du grec qui signifie fermer les yeux, non pas dans le sens d’aller à l’aveuglette, mais le fait de fermer les yeux parce que l’on est ébloui, comme quand, par exemple, on regarde directement le soleil. C’est seulement la lumière qui aveugle, c’est uniquement l’excès de luminosité qui empêche de voir devant soi, de regarder ce que signifie le mystère de la souffrance. En outre, le mystère chrétien n’est pas uniquement quelque chose que l’on contemple, mais il faut en faire l’expérience. C’est uniquement par l’expérience que l’on peut s’engager dans sa compréhension. C’est seulement en vivant le mystère de la souffrance chrétienne que l’on peut comprendre un peu ce que signifie la souffrance et comme l’a dit précédemment le Pape, la transcender et la dépasser. À présent, nous entrons dans la description de la souffrance.

II. Le mystère (7)

Nous voudrions souligner trois thèmes que le Pape développe dans le cheminement qui nous introduit dans le mystère : le mal et la souffrance, le Christ assume la souffrance, la valeur de la souffrance humaine.

1. Le mal et la souffrance

Pour entrer dans le mystère, nous avons besoin de la direction de Dieu, et c’est dans la révélation que le Pape nous introduit afin de procéder à l’ascension dans le mystère. Le Saint-Père nous dit que, dans le langage biblique de l’ancien Testament, au début, la souffrance et le mal sont présentés comme une identité. Mais, grâce à la langue grecque, surtout dans le nouveau Testament, on établit une distinction entre la souffrance et le mal. La souffrance est une attitude passive ou active face au mal, ou mieux, devant l’absence d’un bien que l’on voudrait posséder (8).

En effet, dans le Livre de Job et dans certains autres livres de l’ancien Testament, la réponse est que la cause du mal est la transgression de l’ordre naturel voulu par Dieu. Souffrance et désordre seraient similaires ou, du moins, on pense que la souffrance serait provoquée par le désordre. Telle est la thèse des amis de Job (9). Mais Dieu refuse cette thèse en approuvant l’innocence de Job, sa souffrance demeure comme mystère : toute la souffrance ne provient pas de la transgression, cela est une preuve de la justice de Job. C’est en quelque sorte une annonce de la passion du Seigneur (10). En outre, on affirme que la souffrance est davantage une peine pour se corriger, autrement dit, parce que au mal succède le bien, pour la conversion, pour la reconstruction du bien (11).

2. Le Christ assume la souffrance et la transforme

À présent, le Pape fait un autre pas et arrive au cœur du mystère de la manière suivante : dans sa vie mortelle, le Christ supprime la douleur à l’aide des miracles. Il assume la douleur de tous et sciemment, la subit sur sa croix (12). L’unique réponse ne pourra venir que de l’amour de Dieu dans la croix (13). Dieu le Père donne la solution du problème de la souffrance : elle consiste dans le fait qu’il « donne » son Fils. Le mal est le péché et la souffrance est la mort. Par la croix, le péché est vaincu et par la résurrection, la mort (Jn 3,16)(14).

Dans le cantique du serviteur de Dieu, chez le prophète Isaïe, mais avec plus de force encore que dans les évangiles, on comprend ce que signifie la souffrance dans la passion du Christ. Il s’agit d’une souffrance rédemptrice. Sa profondeur se mesure à la profondeur du mal historique dans le monde, particulièrement parce que la personne qui la pâtit est Dieu (15). Le Christ donne une réponse au problème de la souffrance avec la même matière de la question : il répond en offrant toute sa disponibilité et sa compassion, sa présence est efficace : elle donne de l’aide et se donne (16).

3. L’homme assume la souffrance du Christ.

Avec sa souffrance l’homme si insert dans la souffrance du Christ. La souffrance engendre l’amour envers celui qui souffre, un amour désintéressé pour l’aider en le soulageant. Aujourd’hui, cela se réalise de manière organisée et officielle, par les organisations sanitaires et leurs professionnels de la santé, mais aussi grâce aux bénévoles. Il s’agit d’une vocation authentique, surtout lorsque l’on s’unit à l’Église par une profession chrétienne. Dans ce domaine, l’aide que les familles offrent à leurs proches malades est importante. Ils font également partie de la catégorie du bon Samaritain tous ceux qui agissent non seulement en faveur des malades, mais aussi pour éliminer toute une série de maux, ceux qui luttent contre la haine, la violence, la cruauté, contre toutes sortes de souffrances du corps et de l’âme. Tout homme doit se sentir appelé à la première personne à témoigner son amour dans la souffrance et il ne doit pas le laisser seulement aux institutions officielles (17). La parabole du bon Samaritain converge dans ce que le Christ a dit à propos du jugement dernier : « j’étais malade et vous m’avez visité ». Le Christ etait lui-même a soigné et secouru dans le malheureux qui était tombé entre les mains des brigands. Le sens de la souffrance consiste à faire du bien par la souffrance et à faire du bien à celui qui souffre (18).

Le Pape conclut en déclarant que dans le Christ, se révèle le mystère de l’homme et le mystère de l’homme est de manière plus particulière le mystère de la souffrance. En Christ se révèle l’énigme de la douleur et de la mort. C’est seulement dans l’amour que l’on peut trouver la réponse salvifique à la douleur. Puisse la douleur de Marie et des saints nous aider à trouver cette réponse. Que la souffrance se transforme en source de force pour toute l’humanité !






III. Commentaire

1. Statut épistémologique

Afin de mieux comprendre la pensée du Pape, une remarque épistémologique s’avère utile. Nous avons déjà parlé plus particulièrement de la connaissance, la connaissance respectueuse, qui adore. À présent, nous voudrions expliquer davantage : nous sommes en présence d’une pensée qui ne se comprend qu’à partir de la foi. À ce niveau, nous ne nous situons pas dans l’irrationnel, même pas dans une perspective à la Heidigger d’un mystère confus et nébuleux au-delà de l’analyse linguistique. Le concept de connaissance n’est certainement pas approprié, en l’analysant sous la perspective logique du langage, vérifié par l’expérience scientifique ou par la formalité logique du langage même, en le situant dans un jeu spécifique du langage, le langage religieux. Et nous ne nous situons certainement pas dans une sorte de paralogisme de l’instabilité ni de « petits récits ».

Nous devons partir de l’objectivité de la connaissance et de la rationalité logique de l’entendement selon lequel une connaissance est authentique s’il y a une correspondance entre celle-ci et la réalité qui nous entoure. De ce point de départ, la connaissance de la foi bénéficie de la pleine rationalité, non pas dans le sens selon lequel ses contenus sont rationnellement démontrables, mais dans le sens de l’objectivité de la connaissance où il est absolument rationnel de croire, parce que ses contenus n’ont aucun point contraire au raison de sorte que le fait de croire en eux pourrait être considéré absurde, même s’ils ne peuvent pas se démontrer crédibles intérieurement, puisqu’ils dépassent le domaine du rationnel, mais ne le nient pas. Les affirmations de la foi se fondent sur la démonstration rationnelle du fait de la révélation et du fait historique du Christ en tant que Dieu incarné, de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. Cependant, même s’il est rationnel de croire, ce n’est pas obligatoire parce que d’une part, la foi demeure un don de Dieu et d’autre part, même en recevant le don divin de la foi, l’homme est libre d’accepter ou de ne pas accepter ce don.

Après avoir renforcé cette prémisse épistémologique, nous pouvons maintenant pénétrer plus avant dans la pensée du Pape, puisqu’elle n’évolue pas dans une idéologie religieuse inventée, mais dans l’exposition du contenu central historique de la révélation sur le mystère de la souffrance et de la douleur.

2. Progression de la pensée de Jean Paul II

Je pense que le développement de sa pensée progresse au moyen de six étapes vers la plénitude du mystère de la souffrance et de la douleur. Nous pourrions les résumer de la manière suivante :

2.1. La souffrance n’est pas mauvaise en soi, mais elle est l’effet d’une cause négative. Le mal n’est pas une entité positive mais une privation. La privation n’exige pas une cause positive, mais la recherche de ce qui est à son origine.

2.2. L’origine de la privation est le péché. Le péché commis par un homme se propage par la solidarité humaine. Le péché peut être effacé par la souffrance, même dans un contexte solidaire très spécial.

2.3. Dieu seul peut conférer cette solidarité. Ce don de la solidarité est le sens même de l’incarnation, c’est le sens de Jésus-Christ. Par cette solidarité, le Christ porte à terme l’élimination du péché par sa souffrance dans sa vie, sa passion, sa mort et sa résurrection. Cette action divine est une action de la très sainte Trinité en ce sens que le Père éternel « consigne » son Fils à l’humanité, afin qu’il la rachète par l’œuvre du Saint-Esprit. L’Esprit Saint est l’amour du Père et du Fils et c’est uniquement à travers l’amour de l’Esprit que l’on découvre la mystérieuse solidarité rédemptrice.

2.4. Grâce à la solidarité du Christ avec toute l’humanité, la douleur humaine de tous les temps a été subie par le Christ au cours de sa passion et de sa mort rédemptrice. Ainsi, la douleur humaine, la souffrance passe d’un état négatif à un état positif, comme source de vie, puisqu’elle devient rédemptrice.

2.5. Chacun, dans sa souffrance, s’unit à la souffrance du Christ et de cette manière, mystérieusement, sa souffrance se transforme en source de vie et de résurrection. La douleur et la souffrance constituent la porte qui favorise notre rencontre avec le Christ et en lui, le fait d’expérimenter sa présence comme vie et résurrection, par l’amour de l’esprit d’amour qui est l’Esprit Saint. La Vierge Marie l’a fait en premier lieu et avec elle, tous les saints.

2.6. Cette destruction définitive de la souffrance par la souffrance nous amène à anéantir la souffrance actuelle par toute une série de moyens à notre portée, comme l’illustre par exemple le cas du bon Samaritain.

3. Le cœur du mystère

Le Pape nous situe ainsi au cœur du mystère dont la lumière nous éblouit. Et nous sommes dans l’intimité de la très sainte Trinité, dans la réalité amoureuse de l’unité de Dieu dans la trinité des Personnes. Nous pénétrons dans la densité de ce mystère, du mystère central de toute la religion chrétienne, non pas de manière abstraite ou du moins, enfermé dans une distance immense, mais dans une proximité que signifie l’histoire humaine dans laquelle fait irruption l’éternité dans la temporalité, à travers l’historicité de l’incarnation du Verbe, de sa naissance, de sa vie, de sa passion, de sa mort et de sa résurrection.

4. Compréhension du mystère

Il s’agit d’une solidarité trinitaire et christologique, dans laquelle la plénitude de la vie se réalise à travers la mort et s’appelle croix et résurrection. Nous sommes au cœur du mystère chrétien. Ce cœur est accessible uniquement par l’expérimentation : si quelqu’un lui est étranger, il ne peut prouver son efficacité et trouver sa solution. La solution au mystère du mal ne s’obtient pas seulement par une exposition théologique, mais par un vécu qui, si on le regarde fixement, s’obscurcit en raison de son excès de lumière, et pourtant il est tellement réel que nous pourrions dire qu’il est la réalité la plus authentique, puisqu’il représente le seul moyen d’accéder au bonheur.

De cette manière, nous sommes au cœur du salut et cela est le cœur du christianisme. Tertullien a dit : « Credo quia ineptum ». En expérimentant le soulagement du mal par la souffrance, et par la souffrance la plus cruelle qu’est la croix, synthèse de toutes les souffrances imaginables, cet « ineptum »devient « aptum », le plus juste et le plus rationnel que nous puissions imaginer, puisqu’il représente le seul moyen de connaître le bonheur.

5. De la souffrance à la solidarité

Voilà pourquoi le mystère de la douleur se déplace de la douleur vers le mystère de la solidarité. Dans sa position de fondement de toute l’existence, la solidarité n’est pas seulement une sympathie envers tous, une sorte d’engagement social et de conscience du fait que nous appartenons tous à la même race, à la même culture, à la même nationalité, etc., c’est également le fait d’expérimenter un lien tellement intime avec tous les êtres humains qu’elle n’est pas une qualification qui nous vient dès que nous existons, mais elle est l’existence même. Elle appartient à la vie humaine divinisée comme un don reçu, qui participe du mystère même de la vie de Dieu. La vie de Dieu est infiniment parfaite en chacune des personnes divines, à travers la solidarité interne entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Cette solidarité infinie est l’amour infini qui est l’Esprit Saint, qui a été répandu dans nos cœurs, amour infini qui est Dieu lui-même. Le mystère de la souffrance est contenu dans le mystère de l’amour, dans le mystère de l’Esprit.

6. Solidarité constitutive de l’homme

De cette manière, le mystère de la souffrance-amour entre dans la constitution même du Dieu incarné, le Fils s’incarne par l’œuvre de l’Esprit Saint. Le Christ étant le modèle le plus proche de tout homme, l’Esprit Saint, l’amour de Dieu, la souffrance rédemptrice entre dans la même constitution objective, nous dirons ontologique de l’humanité. Mais, à la différence d’une objectivité impartiale, elle appartient plutôt à notre être dans son objectivité, mais avec le maximum de la subjectivité amoureuse, puisqu’elle existe et dépend de notre libre volonté, de sorte que nous pouvons l’accepter ou la refuser. En l’acceptant, nous devenons totalement hommes par la souffrance-amour ;au contraire, en la refusant, nous nous détruisons en tant qu’hommes par la souffrance-haine.

7. La souffrance, à partir de la résurrection

Le Pape est conscient de la difficulté de raisonner de cette manière, c’est pourquoi il nous dit que la réalité de la souffrance solidaire ne peut se comprendre que par la résurrection. Par notre solidarité avec le maximum de la vie qu’est le Christ ressuscité, nous pouvons mieux comprendre notre solidarité amoureuse avec le Christ souffrant sur la croix. Comme le Christ ressuscité, et dans sa résurrection est incluse la résurrection de l’humanité, de tous et de chacun d’entre nous, de même, dans la souffrance du Christ sont comprises les souffrances et les douleurs de tous et de chacun de nous. Entre la résurrection et la croix, il n’y a aucune séparation, mais une convergence aussi bien dans le Christ qu’en nous ; voilà pourquoi le Pape déclare que le Christ contient dans son corps glorifié les marques de ses plaines.



8. Le sens de la croix glorieuse

Ainsi se réalise et se comprend ce qui, autrement, serait un paradoxe insoutenable, un scandale et une folie : la croix est glorieuse, c’est-à-dire que la croix, loin d’être le mal le plus redouté comme mort totale est le commencement glorieux de toute la seconde création. Le néant d’où surgit ce nouveau monde de bonheur que signifie le paradis définitif ne vient pas d’un néant innocent, mais d’un néant coupable qui est le péché, le mal le plus grand et qui, en définitive, aboutit à la croix Et de la croix, non pas en vertu de la croix, mais en vertu de la toute-puissance du Père et par la solidarité-amour de l’Esprit, le Verbe incarné recrée en nous l’authentique Adam, l’homme de vérité, le modèle conçu par Dieu de toute éternité, pour être authentiquement humain.

Conclusion

La seule manière de déchiffrer l’énigme de la douleur et de la souffrance est la voie de l’amour. Un amour capable de transformer le néant en réalité totale : l’absence de sens, l’absence de direction, la contre culture radicale, la contradiction, la mort se transforment dans la plénitude du sens, la bonne direction, la culture transcendante, l’affirmation joyeuse de la vie, la folie et la stupidité en ce qu’il y a de plus sage et de plus raisonnable.

Voilà comment Jean Paul II nous conduit à scruter d’une manière mystérieuse et éblouissante, parce que c’est la seule perspective valable, le sens de la douleur humaine ; l’énigme devient finalement mystère. Un mystère joyeux, lumineux et plein de bonheur. C’est le paradoxe qui redevient logique par l’amour tout-puissant de Dieu le Père, qui est son Esprit et trouve son efficacité dans le point culminant de l’histoire humaine, quand il nous concède la solidarité intime de tous les hommes dans la Pâque du verbe incarné.


Cardinal Javier LOZANO BARRAGAN
Président du Conseil pontifical
pour la Pastorale de la Santé
Saint-Siège


NOTES

1. Cf. V. Cappelletti, Le Génome humain, analyse et considérations éthiques, dans Académie pontificale pour la Vie, Ve assemblée générale, 23-25 février 1998.
2. Arinze Francis, La pédagogie de la souffrance dans les différentes religions, in Dolentium Hominum 31 (1996-1) 194-197.
3.Jean Paul II, Lettre apostolique « Salvifici Doloris », sur le sens chrétien de la souffrance humaine, Cité du Vatican, 11 février 1984.
4. « Salvifici Doloris », n.5.
5.“Salvifici Doloris”, n. 8.
6.“Salvifici Doloris”, n. 9.
7.Les sujets que le Pape traite dans la lettre apostolique “Salvifici Doloris” au sujet de la souffrance en tant mystère sont : le mal et la souffrance : identification initiale – première référence à sa cause - correction par Dieu-mal, source du bien-destruction du mal par le Christ à travers ses miracles : destruction des maladies et de la mort – le mal source de bien.
Le Christ assume la souffrance : destruction du mal et la souffrance-assomption de la souffrance par le Père - le mal n’est pas la souffrance mais sa cause, en supprimant sa cause, on supprime l’effet, la souffrance supprime la souffrance- souffrance infinie : suppression absolue et totale.
Souffrance humaine : supprimer la souffrance humaine par la souffrance au moyen de la souffrance humaine – le péché cause de la souffrance. Paradoxe amour-bonté de la souffrance – substitution de la souffrance du Christ – participation de la souffrance supprimée – soulager la souffrance – synthèse du mystère.
8.« Salvifici Doloris », n. 7.
9. “Salvifici Doloris”, n. 10.
10. “Salvifici Doloris”, n. 11.
11. “Salvifici Doloris”, n. 12.
12.”Salvifici Doloris”, n. 16.
13.”Salvifici Doloris”, n.13.
14.”Salvifici Doloris” n° 14.
15.”Salvifici Doloris” n° 17.
16.”Salvifici Doloris”., n°28.
17.”Salvifici Doloris”, n° 29.
18. “Salvifici Doloris”, n°30.