La grande résurrection de l’Eglise au Cambodge

Interview du vicaire apostolique de Phnom Penh

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ROME, Dimanche 12 juin 2011 (ZENIT.org) – Les régimes communistes au Cambodge n’ont pas seulement fait 2 millions de morts, ils ont également volé à la nation sa culture et son histoire, de sorte que les jeunes d’aujourd’hui fondent des familles sans aucun lien avec leur patrimoine.

C’est une des raisons pour lesquelles l’éducation constitue une priorité pour la toute petite Eglise catholique du Cambodge, affirme Mgr Olivier Schmitthaeusler, vicaire apostolique de Phnom Penh depuis octobre dernier.

L’émission de télévision « Là où Dieu pleure » a interviewé l’évêque français, âgé de 40 ans, sur sa vie dans cette terre de mission qu’est le Cambodge.

Q : Votre Excellence, vous avez été nommé récemment évêque de la capitale Phnom Penh. Quelle a été votre première réaction ? Cela a été un choc pour vous ?

Mgr Schmitthaeusler : J’ai été surpris et effrayé parce que je suis très jeune. J’avais 39 ans, sans doute alors le plus jeune évêque du monde. J’étais comme Jérémie : « Ah Seigneur, je suis trop jeune ! Que puis-je faire ? » Je me suis ensuite souvenu de Marie qui a dit : « Je suis la servante du Seigneur ». Alors j’ai accepté.

Votre Excellence, vous avez vécu 13 ans au Cambodge. Avez-vous choisi d’aller au Cambodge, ou est-ce la Société des Missions Etrangères qui vous y a invité ?

En effet, je suis membre des Missions étrangères de Paris, et j’ai reçu cette affectation quand j’ai été ordonné diacre. Après mon ordination, le supérieur général l’a annoncé à tout le monde : « le père Olivier ira au Cambodge ».

Vous avez été effrayé ?

J’ai été surpris et, en même temps, très content. J’ai séjourné au Japon pendant trois ans comme séminariste. J’aime l’Asie et quand j’ai reçu cette mission, j’ai été ravi d’aller au Cambodge.

Vous avez travaillé pendant 10 ans dans les paroisses rurales. Qu’avez-vous appris du peuple cambodgien ?

Pour moi, ce fut une merveilleuse expérience, en particulier dans les endroits où j’ai résidé. C’était une toute petite église. Au début, quand je suis arrivé, il n’y avait qu’un seul chrétien. Nous sommes partis de rien. Nous avons construit l’église et mis sur pied un groupe de jeunes. Nous avons eu le premier baptême en 2003. Aujourd’hui, nous comptons un total de 98 baptisés et 35 catéchumènes qui seront baptisés l’année prochaine. Nous avons démarré une petite école – une école maternelle et un lycée. Un atelier de tissage de la soie a également été construit. Le peuple khmer est très amical et m’a accueilli à bras ouverts. Cela a été une magnifique expérience pour ma vie de prêtre. Il m’a été très difficile de partir.

Le peuple cambodgien est bouddhiste à 96%. Quelle a été la réaction des villages voisins quand vous avez commencé à évangéliser ? Ont-ils été ouverts au fait que tout-à-coup un village chrétien se créait au milieu d’eux ?

Dans ce village nous avons beaucoup de chance ; Dieu est avec nous. Les gens nous ont très bien acceptés parce que nous avons une école maternelle : les parents, tous bouddhistes, envoient leurs enfants à notre école. Nous avons développé aussi une activité du genre scout et, chaque dimanche matin, plus de 300 enfants viennent à une heure de formation.

Et les parents ne craignent pas que leurs enfants se convertissent ?

Nous travaillons de cette façon depuis maintenant plus de six ans et chaque année le nombre augmente, je crois donc que c’est un bon signe. Nous avons démarré une nouvelle paroisse à quelque 40 kilomètres et nous avons eu au départ des problèmes, surtout avec les jeunes.

Pourquoi ?

Pendant deux ans, avec microphone et haut-parleur, ils ont annoncé depuis les pagodes de fausses informations sur l’Eglise catholique, déclarant que les enfants qui iraient à l’Eglise catholique n’auraient pas l’autorisation de se marier et n’obtiendraient pas les aides de certaines ONG. A Noël 2006, nous avons invité tous les grands-parents du village. Ils étaient très contents et ils ont tous compris que l’Eglise catholique est très ouverte et accueille tout le monde. Nous sommes devenus de bons amis. Une autre chose intéressante : dans ce village, chaque dimanche, 10 à 20 personnes âgées de la communauté bouddhiste viennent dans l’église pour voir ce que nous faisons. Elles assistent à la messe et écoutent l’homélie. La relation est très intéressante.

La culture est fortement bouddhiste. Etre Khmer, c’est être bouddhiste, et embrasser une autre foi équivaut à un anathème pour un Khmer – c’est rejeter sa propre culture ou identité. C’est bien ça ?

Au Cambodge, durant les quatre années du règne de terreur des khmers rouges sous le régime de Pol Pot, tout a été détruit : la culture et toutes les formes de religion, y compris le bouddhisme et le catholicisme. Après les Khmers rouges, dans les dix ans de l’occupation communiste vietnamienne, à nouveau toute forme de religion a été proscrite. Dans les 20 dernières années, les Cambodgiens ont commencé à reconstruire leurs traditions ainsi que leurs pratiques religieuses et aujourd’hui, je pense que les gens sont beaucoup plus ouverts qu’auparavant. C’est un point très positif, surtout pour l’Eglise catholique.

Quand des jeunes deviennent chrétiens, par le baptême par exemple, nous invitons leurs parents et grands-parents à participer. Il y a deux ans, nous avons eu des funérailles. Les funérailles sont très importantes pour les bouddhistes, et ils ont l’impression que les catholiques ne sont guère intéressés par la mort et qu’ils ne respectent pas les défunts, en particulier les parents décédés. Ils attendaient tous de voir ce que j’allais faire durant les obsèques. Après, ils étaient tous très impressionnés. J’ai suivi leur tradition pour les funérailles, y compris les sept jours de veillée funèbre traditionnelle. J’ai cherché à leur faire comprendre que, nous catholiques, n’abandonnons pas les morts, que nous avons des prières pour les défunts et que nous croyons et espérons en la Résurrection. Cela a été une opportunité pour nous de témoigner du Christ et, pour les bouddhistes, de voir ce que nous faisons.

Qu’est-ce qui pousse un bouddhiste à devenir chrétien ?

Nous commençons par les jeunes. Les jeunes sont des missionnaires très efficaces : puisque mon ami va à l’église, je veux moi aussi aller à l’église, même si je ne comprends pas pleinement ce que cela signifie. C’est la première phase. Dans la seconde phase, ils découvrent la charité. Nous avons des services de bienfaisance dans toutes nos églises. C’est la charité des catholiques envers tous, pas seulement envers nos frères catholiques, mais envers tous, sans préjugés, et surtout envers les pauvres. C’est cela dont ils sont témoins et qui les attire à la longue – ouvrir leur cœur et aimer tout le monde.

La troisième phase, qui est très importante, est la rencontre avec Jésus. Celle-ci, toutefois, nécessite du temps, car il s’agit d’une expérience nouvelle, mais par la prière et la lecture de la Bible, ils rencontrent alors Jésus. C’est un processus graduel. Nous recevons souvent beaucoup de jeunes ; dans mon église, nous en avons une centaine chaque dimanche, avec plus de 60 bouddhistes. Sur ces 60, de 30 à 40 suivront la formation.

Revenons à la période des Khmers rouges, marquée par une destruction massive des églises et une suppression systématique de toute forme de pratique religieuse. Comment faites-vous face, aujourd’hui, à ce problème ?

Cette période, de 1975 à 1979, a vu une destruction massive des biens de l’Eglise et la mort de nombreux prêtres et religieux. Deux de nos évêques sont morts également ; l’un a été tué, l’autre est mort de maladie – le premier évêque khmère de l’histoire du Cambodge – sans compter la mort des deux millions de Khmers. Les premiers missionnaires sont revenus en 1989, après plus de 30 ans. A la première célébration, à Pâques, ont assisté environ 1.500 Khmers ; certains étaient de nouveaux convertis, car les missionnaires étaient très actifs dans les camps de réfugiés à la frontière avec la Thaïlande ; d’autres étaient des catholiques d’avant le régime de Pol Pot. La nouvelle Eglise catholique au Cambodge a démarré avec 1.500 Khmers.

Vous commencez à reconstruire pas seulement la communauté, mais aussi les infrastructures. De quelle façon ?

A Phnom Penh, nous avons une seule église, qui était le petit séminaire avant Pol Pot. Nous l’avons acquise voici 20 ans et elle sera l’église principale de Phnom Penh. Nous en avons une autre, construite il y a quatre ans, mais je suis un évêque sans cathédrale, car la cathédrale de Phnom a été détruite en 1975 en une semaine d’occupation des Khmers rouges. C’est donc un processus encore en cours. On observe une revitalisation des chrétiens. L’année dernière, nous avons réalisé une analyse des 20 dernières années d’évangélisation, et nous avons relevé un désir des gens d’avoir une église, une cathédrale, et c’est là un signe d’espérance. Et ceci nous prouve qu’une présence physique est importante.

Quelles cicatrices le régime de Pol Pot a laissées chez le peuple cambodgien ?

Les cicatrices ont commencé avant Pol Pot. Il y a eu la guerre civile dans les années soixante-dix durant la période de Lon Nol et l’occupation vietnamienne après Pol Pot. Une très longue période, au cours de laquelle il n’y a eu aucune transmission de la tradition culturelle, des valeurs, et de l’histoire, alors que la transmission est très importante d’une génération à l’autre. La principale préoccupation alors était de survivre : trouver à se nourrir et se loger, et on n’avait pas le temps de transmettre des traditions culturelles, des valeurs et l’histoire. Pour les jeunes d’aujourd’hui, il est très difficile de commencer à fonder une famille, parce qu’ils ont perdu le lien et la connaissance de leur patrimoine historique. Au Cambodge, 60% de la population a moins de 20 ans et ils n’ont pas connu la guerre civile et le régime de Pol Pot, ils ignorent même leur propre culture. C’est donc là un défi pour le gouvernement, et aussi pour l’Eglise.

Quelle est la priorité, notamment à la lumière de cette question ?

Au Cambodge, l’éducation est la priorité. Les ressources humaines ont été anéanties et à présent ils doivent tout reconstruire. C’est aussi une priorité pour l’Eglise catholique, car l’éducation fait partie de la formation, et pour moi qui démarre une nouvelle mission dans le diocèse de Phnom Penh, l’éducation constitue une priorité, car nous vivons aujourd’hui avec la première génération de chrétiens.

Ils ont été baptisés il y a 20, 10 ou 5 ans, et l’éducation est un moyen pour eux d’approfondir leurs racines chrétiennes et culturelles, de les aider à devenir des leaders dans l’Eglise et dans leurs familles, et de construire une famille chrétienne meilleure. Nous avons deux séminaires aujourd’hui, ce qui est beaucoup pour seulement 14.000 chrétiens. Nous devons former de bonnes familles chrétiennes pour encourager les vocations. La priorité porte donc sur la formation et l’instruction en général. Nous avons démarré avec une école maternelle et aujourd’hui nous en avons environ 25 dans le diocèse. Nous avons également une école technique dans la tradition de Don Bosco.

Qu’en est-il de la réconciliation après cette période terrible dans laquelle sont morts 2 millions de personnes ?

La majorité des gens n’y pense pas, ou ne s’y intéresse pas ; la réconciliation est un concept seulement pour nous. La vie est difficile pour la plupart des Khmers, et ils se soucient surtout de gagner leur vie. Ils se concentrent sur l’avenir, pas sur le passé.

L’Eglise catholique non plus ne se concentre pas sur cette question ?

Nous essayons de le faire avec nos services de communication sociale. L’année dernière, nous avons eu une réunion avec un des juges internationaux et nous avons activement cherché à rencontrer les survivants catholiques de cette période. L’année dernière, nous avons consacré une journée dans notre lycée catholique à traiter de la période des Khmers rouges. Nous avons invité un survivant à prendre la parole. Puis nous nous sommes rendus au mémorial, appelé ‘killing fields’ (champs d’extermination). Nous avons prié avec les moines et les prêtres. Nous essayons, petit à petit, de maintenir la mémoire de cette période sombre, parce que je crois que c’est important, pour ne pas oublier, et c’est un défi pour le pays parce que, bien évidemment, on ne peut pas oublier.

Si j’ai bien compris, le roi a assisté aux obsèques du pape Jean-Paul II. Où en sont les relations avec le gouvernement aujourd’hui ?

Les relations sont bonnes, notamment entre le gouvernement et l’Eglise catholique. Il existe un ministre des cultes et des religions comme dans tous les autres pays communistes. Durant les trois années où j’ai été vicaire général du diocèse de Phnom Penh, j’ai entretenu de bons rapports avec le gouvernement et nous sommes toujours bien accueillis.

Ce n’est pourtant pas facile. Vous ne pouvez pas faire du porte à porte. Votre travail d’évangélisation ne s’en trouve-t-il pas affecté, si vous ne pouvez pas visiter les familles dans les villages ?

Ce n’est pas ainsi. Nous ne faisons pas du porte à porte comme les Mormons, de même que nous ne sommes pas autorisés à utiliser un canal de communication public pour faire du prosélytisme. Je peux comprendre cela. Quelques protestants ont utilisé de grandes banderoles avec des citations de la Bible, ce qui est interdit. En revanche, je peux visiter les familles dans les villages, sans restrictions. Nous expliquons ce qu’est la foi catholique au gouvernement et nous employons toujours le terme catholique, et non chrétien.

Il y a beaucoup de sectes chrétiennes au Cambodge et le gouvernement a du mal à comprendre qui est qui. En revanche, ce qui leur plaît avec nous, c’est que nous avons une structure claire : le pape, les évêques, ensuite les prêtres.

La réaction négative du gouvernement n’est-elle pas due aussi au prosélytisme agressif de certaines sectes ?

Oui, c’est une des raisons. Je vais vous donner un exemple très concret : l’année dernière, j’ai fait une demande de citoyenneté. Je suis allé au Ministère de l’intérieur pour un entretien. J’ai expliqué que j’étais prêtre de l’Eglise catholique. Mon interlocuteur en avait contre les chrétiens. Il ne faisait pas la différence entre les catholiques et les autres. Il m’a dit : « Votre groupe écrit sur les murs qu’il faut haïr Bouddha pour être avec Jésus ». Des affirmations de ce type sont très destructrices, surtout dans l’esprit des non chrétiens, et je pourrais citer beaucoup d’autres exemples. Je ne veux pas dire que tous sont agressifs et critiques envers tout ce qui est cambodgien ou khmer, mais parfois il est difficile pour nous catholiques de dire que nous sommes chrétiens.

Quels sont les besoins de votre pays et de l’Eglise catholique aujourd’hui ?

Il y a un besoin de formation et d’aider nos gens à trouver Dieu ; c’est très important. Avoir du temps pour prier en silence, avoir une relation avec Jésus et avec Dieu – c’est un défi immense dans un pays bouddhiste.

Propos recueillis par Mark Riedermann pour l'émission télévisée « La où Dieu pleure », conduite par la Catholic Radio and Television Network (CRTN), en collaboration avec l'association Aide à l'Eglise en Détresse (AED).

Sur le Net :

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