La gratitude de Taizé pour l’Eglise orthodoxe russe

Par Fr Aloïs

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ROME, Vendredi 9 juin 2006 (ZENIT.org) – « Nous sommes venus à Moscou exprimer notre reconnaissance pour les liens que, au long des années, notre communauté a pu élargir avec l’Église orthodoxe russe », a déclaré à Moscou Frère Aloïs de Taizé.



Lors de sa visite à Moscou, à l’Ascension, frère Alois, successeur de Frère Roger à la tête de la communauté de Taizé a en effet remis au patriarche Alexis II le texte suivant, publié aujourd’hui sur le site Internet de la communauté de Taizé.

Après la mort de frère Roger, il m’a semblé essentiel, dans la première année de mon nouveau ministère, de me rendre à Moscou, avec deux de nos frères, pour exprimer le désir de notre communauté de poursuivre son chemin en grande proximité et en profonde confiance avec la Sainte Église Orthodoxe Russe. Frère Roger avait ouvert pour nous cette voie et je voudrais que nous, ses frères, nous marchions sur ses traces.

C’est en décembre 1962 que s’établit une relation plus étroite de notre communauté avec le patriarcat de Moscou, à travers la visite à Taizé du métropolite Nikodim. Frère Roger a toujours éprouvé une grande sympathie pour lui. Il eut l’occasion de s’entretenir fraternellement avec lui une dernière fois, quelques instants avant sa mort, dans l’antichambre du pape Jean-Paul Ier.

Le patriarche Alexis II a lui-même rappelé sa venue à Taizé alors qu’il était encore archevêque de Tallin.

En 1977, l’évêque Seraphim, de Zurich, encouragea frère Roger à faire une visite à l’Église orthodoxe russe. A l’invitation du patriarcat, frère Roger alla alors en 1978 à Moscou, avec deux frères. Il passa aussi deux jours à Leningrad, où il retrouva le métropolite Nikodim, ainsi que Mgr Kirill, à l’époque recteur du séminaire.

En 1988, ce fut un nouveau voyage à Moscou, avec un frère, à l’occasion du millénaire du baptême de la Rus. Frère Roger se rendit aussi à Iaroslav, à Kiev, et il fut convié au concile local de l’Église russe à la Trinité Saint Serge.

Au cours de cette visite, et à la veille des profonds changements qui allaient transformer le pays, frère Roger réalisa plus encore les énormes besoins de l’Église orthodoxe russe pour exercer son ministère. Il saisit qu’il était essentiel de la soutenir. En accord avec le patriarcat, Taizé fit alors imprimer en France un million d’exemplaires du Nouveau Testament en russe, dans la traduction synodale, et les fit acheminer début 1989 vers Moscou, Kiev, Minsk et Leningrad, pour que les paroisses orthodoxes puissent les distribuer. Trois ans plus tard, dans le même esprit, Taizé prit encore en charge l’impression d’extraits du Nouveau Testament en russe, en bulgare et en roumain, pour les envoyer aux trois patriarcats.

A la suite de cet envoi, le métropolite Philarète de Minsk est venu à Taizé pour remercier frère Roger, au printemps 1989. Le métropolite Kirill, qui lui a succédé comme président du Département des Affaires Extérieures, est venu en 1990. Il avait déjà visité Taizé dans ses années d’étudiant à Bossey.

A partir de 1990, des jeunes orthodoxes russes commencèrent à participer aux rencontres internationales de jeunes organisées par notre communauté, soit à Taizé même, soit une fois par an dans une grande ville d’Europe. Depuis lors cet accueil n’a plus cessé. Il y a aussi des jeunes orthodoxes de Biélorussie, d’Ukraine, de Roumanie, de Bulgarie, de Serbie. Leur présence rend accessible à de nombreux jeunes d’autres pays un témoignage vivant de l’Orthodoxie.

La communauté de Taizé n’a jamais voulu organiser un mouvement de jeunes autour d’elle. Au contraire, elle stimule les jeunes, au retour chez eux, à s’engager dans leur propre pays, leur propre ville, leur propre paroisse. Les jeunes orthodoxes sont souvent accompagnés d’un prêtre. Il est important pour nous que cette participation reçoive la bénédiction des évêques. Pendant l’été, la liturgie orthodoxe est célébrée deux à trois fois par semaine (le représentant du patriarche de Moscou à Paris a, un jour, apporté un antimension pour la chapelle orthodoxe de Taizé).

Chaque année, le message que le patriarche Alexis II envoie pour la rencontre européenne est un soutien très apprécié.

Dans de nombreuses régions du monde, les chrétiens sont confrontés aujourd’hui au défi de la transmission de la foi aux jeunes générations. Nous pouvons, quant à nous, attester qu’aujourd’hui encore, l’engagement monastique, centré sur l’essentiel, peut offrir un témoignage de l’Evangile vécu qui parle aux jeunes.

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Nous sommes venus à Moscou exprimer notre reconnaissance pour les liens que, au long des années, notre communauté a pu élargir avec l’Église orthodoxe russe. Ces liens s’enracinent déjà dans l’histoire familiale de frère Roger qui en a parlé un jour :

« Un amour profond pour l’Église orthodoxe remonte à mon enfance. Pendant la Première Guerre mondiale, des Russes avaient dû fuir leur pays. Ils étaient orthodoxes. Ma mère en recevait certains et j’écoutais les entretiens ; ensuite, elle me parlait des épreuves qu’ils avaient connues. Plus tard, dans ma jeunesse, nous habitions près d’une église orthodoxe russe ; nous y allions pour participer à la prière, écouter la beauté des chants, et je cherchais à discerner sur les visages la souffrance de ces chrétiens venus de Russie. »

Peu à peu la communauté de Taizé a découvert ce que frère Roger appelait « l’un des secrets de l’âme orthodoxe » : ce secret est avant tout dans une prière d’adoration où la bonté de Dieu devient perceptible.

C’est à travers la prière d’abord, célébration de la liturgie ou prière du cœur, que les orthodoxes trouvent un accès aux grands mystères de la foi, l’incarnation du Christ, sa résurrection, la présence continuelle de l’Esprit Saint dans l’Eglise.

Et c’est dans ces mystères essentiels que l’orthodoxie puise le sens de la grandeur de l’être humain : Dieu s’est fait homme afin que l’être humain participe à sa divinité, l’être humain est appelé à être transfiguré avec le Christ déjà sur la terre.

Frère Roger soulignait l’importance pour notre vocation monastique de célébrer la transfiguration du Christ, prémisses de notre propre transfiguration. A cet égard, il y a tout un sens pour nous à être à Moscou pour la fête de l’Ascension : elle révèle que l’humanité de Jésus est à jamais divinisée et c’est une promesse de notre propre participation à la vie divine.

A Taizé, nous éprouvons une infinie gratitude à l’Église orthodoxe pour avoir maintenu tellement vivantes ces réalités de la foi à travers les siècles, dans une grande fidélité aux Pères de l’Église. Les Pères grecs ont été découverts par les occidentaux grâce aux orthodoxes et, à Taizé, la pensée des Pères grecs est si importante dans la formation des jeunes frères de notre communauté.

En cette période où les frontières entre les peuples et les cultures s’ouvrent de plus en plus, il nous faut approfondir les liens d’un amour fraternel. Pour créer de nouveaux liens de confiance entre Orient et Occident, l’apport théologique et surtout spirituel de l’orthodoxie est vital. Les chrétiens occidentaux ont tellement besoin d’être attentifs à ces trésors de foi et d’humanité déposés dans l’orthodoxie. Alors, pour notre part, nous voudrions transmettre aux jeunes de nombreux pays, que nous accueillons sur notre colline, cette vision de Dieu, de l’être humain, de l’Église, qui nous a été inspirée par la tradition orientale.

Déjà nous recevons avec reconnaissance l’amour de la liturgie, le sens et le contenu de la tradition. Mais le plus unique, le plus irremplaçable, réside dans l’expérience des chrétiens qui ont transmis de génération en génération leur amour du Christ, en particulier ceux qui ont confessé leur foi au péril de leur vie.

Frère Roger avait un infini respect pour ce que l’Église orthodoxe russe a traversé et il écrivait : « Dans leurs épreuves, les chrétiens orthodoxes ont su aimer et pardonner. La bonté du cœur est pour beaucoup d’entre eux une réalité vitale. »

Serait-ce cette capacité de bonté et de pardon qui permet aujourd’hui à des sociétés travaillées par de profondes tensions de ne pas éclater ?

Dans son dernier livre, paru quelques semaines avant sa mort, frère Roger exprimait des paroles qui demeurent toujours actuelles pour nous les frères :

« À Taizé, nous aimons l’Église orthodoxe de tout notre cœur, de toute notre âme. Dans ses lieux de prière, la beauté des chants, l’encens, les icônes, fenêtres ouvertes sur les réalités de Dieu, les symboles et les gestes de la liturgie célébrée dans la communion des chrétiens depuis des siècles, tout appelle à discerner la « joie du ciel sur la terre ». L’être dans sa globalité en est touché, non seulement dans son intelligence, mais dans sa sensibilité, et jusque dans son corps lui-même.

Comment exprimer assez de gratitude aux orthodoxes, en particulier ceux de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine, pour ce qu’ils ont été dans les épreuves traversées pendant soixante-dix ans, et pour ce qu’ils sont aujourd’hui ? »

Frère Alois, de Taizé
Moscou, Ascension 2006