"La joie de l'Evangile" et la communication

L'évangélisation doit se simplifier (texte intégral)

Rome, (Zenit.org) Mgr Claudio Maria Celli | 1632 clics

« L’annonce doit se concentrer sur l’essentiel, sur ce qui est le plus beau, le plus grand, le plus attractif et en même temps le plus nécessaire », explique Mgr Celli, pour qui l’évangélisation « doit se simplifier sans perdre pour autant sa profondeur et sa vérité, et devenir ainsi plus convaincante et lumineuse ».

Mgr Claudio Maria Celli, président du Conseil pontifical pour les communications sociales, a présenté au Vatican l’exhortation apostolique « La joie de l’Evangile » « Evangelii Gaudium » du pape François, publiée le 26 novembre 2013, deux jours après la clôture de l’Année de la foi. 

Intervention de Mgr Celli

Il m’a été demandé de présenter ce document pontifical dans sa dimension communicative et dans la mesure où la communication entre dans la thématique de la nouvelle évangélisation. Mon intervention prendra en compte deux aspects fondamentaux.

I. Le style du document

Il s’agit d’une exhortation apostolique et, comme telle, elle a un style et un langage qui lui sont propres. Je souligne volontiers que le ton est presque familier et caractérisé par un souffle profondément pastoral. Comme le dit le pape François : « je désire m’adresser aux fidèles chrétiens, pour les inviter à une nouvelle étape évangélisatrice ». On perçoit, à la lecture du texte, que l’on se trouve devant un pasteur engagé dans un entretien méditatif avec les fidèles.

Le document a une caractéristique qui lui est propre : le pape utilise un langage serein, cordial, directement en harmonie avec le style qu’il a manifesté au cours des premiers mois de son pontificat.

II. Comment émerge le rôle de la communication dans cette nouvelle étape évangélisatrice, puisque le pape veut « indiquer des voies pour le cheminement de l’Église dans les prochaines années ».

Ce qui émerge, avant tout, c’est que le pape est conscient de ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, en particulier dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la communication. Le pape est au courant des progrès/succès obtenus par l’homme dans ces trois domaines (n.52) et il fait allusion aux innovations technologiques évidentes : « Nous sommes à l’ère de la connaissance et de l’information, sources de nouvelles formes d’un pouvoir très souvent anonyme. »

Sans doute s’agit-il de progrès et de succès, mais le pape est pleinement conscient que la société de l’information actuelle est saturée de données, sans discernement, toutes au même niveau et que cela nous conduit finalement à une superficialité terrible au moment d’aborder les questions morales. C’est pour cette raison que le pape souligne la nécessité d’une véritable éducation qui enseigne à penser avec un esprit critique et qui offre un parcours de maturation des valeurs approprié. (n.64)

Le document reconnaît en outre que les plus grandes possibilités actuelles de communication peuvent se traduire en de plus grandes possibilités de rencontres entre tous. D’où l’exigence de découvrir et de transmettre la mystique d’une vie ensemble, où l’on se mélange et où l’on se rencontre. (n.87)

On note aussi la conscience que « de nouvelles cultures continuent à naître dans ces énormes géographies humaines où le chrétien n’a plus l’habitude d’être promoteur ou générateur de sens, mais reçoit d’elles d’autres langages, symboles, messages et paradigmes qui offrent de nouvelles orientations de vie, souvent en opposition avec l’Évangile de Jésus ». Le pape souligne même qu’une « culture inédite palpite et se projette dans la ville ». (n.73)

L’accent est même mis sur le comportement de la culture médiatique à l’égard du message de l’Église. Au numéro 79, le pape souligne que « la culture médiatique et quelques milieux intellectuels transmettent parfois une défiance marquée par rapport au message de l’Église et un certain désenchantement. »

Comme il était prévisible, un large secteur s’attache à analyser comment le message est communiqué. Un certain nombre de remarques y sont consacrées.

Le pape est conscient de la rapidité de la communication de nos jours et de la façon dont, parfois, les médias opèrent une sélection des différents contenus en fonction de leur intérêt. D’où le risque que le message puisse apparaître mutilé et réduit à des aspects secondaires. Il existe un risque que certaines questions de l’enseignement moral de l’Église restent en dehors du contexte qui leur donne un sens ou que, parfois, le message semble s’identifier à ces aspects secondaires qui n’expriment pas le cœur véritable du message de Jésus-Christ.

Face à ces risques, le pape considère qu’il faut être réaliste, c’est-à-dire qu’il ne faut pas considérer comme un fait acquis que nos interlocuteurs connaissent l’arrière-plan de ce que nous disons ou qu’ils peuvent relier notre discours au noyau essentiel de l’Évangile qui lui donne son sens, sa beauté et son attrait. (n.34) C’est la raison pour laquelle le pape souligne qu’ « une pastorale en terme missionnaire n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrines qu’on essaie d’imposer à force d’insister. » (n.35)

L’annonce doit se concentrer sur l’essentiel, sur ce qui est le plus beau, le plus grand, le plus attractif et en même temps le plus nécessaire. La proposition doit donc se simplifier sans perdre pour autant sa profondeur et sa vérité, et devenir ainsi plus convaincante et lumineuse. (n.35)

De longs passages sont ensuite destinés à réfléchir sur un thème qui m’est particulièrement cher, celui du langage. Faisant allusion aux rapides et immenses changements culturels actuels, le pape rappelle qu’il faut prêter « une constante attention pour chercher à exprimer la vérité de toujours dans un langage qui permette de reconnaître sa permanente nouveauté. » (n.41)

À ce propos, le pape rappelle que « parfois, en écoutant un langage complètement orthodoxe, celui que les fidèles reçoivent, à cause du langage qu’ils utilisent et comprennent, c’est quelque chose qui ne correspond pas au véritable Évangile de Jésus Christ » et, dans cette ligne, il insiste en soulignant comment « avec la sainte intention de leur communiquer la vérité sur Dieu et sur l’être humain, en certaines occasions nous leur donnons un faux dieu ou un idéal humain qui n’est pas vraiment chrétien. De cette façon, nous sommes fidèles à une formulation mais nous ne transmettons pas la substance. » (n.41)

Le thème du langage est certainement un grand défi pour l’Église aujourd’hui. Un défi qui doit être relevé, de manière consciente et avec détermination, audace et sagesse, comme le rappelait Paul VI dans Evangelii nuntiandi.

Le pape François fait observer en même temps : « nous ne pourrons jamais rendre les enseignements de l’Église comme quelque chose de facilement compréhensible et d’heureusement apprécié par tous. La foi conserve toujours un aspect de croix, elle conserve quelque obscurité qui n’enlève pas la fermeté à son adhésion » (n.42) ; il nous rappelle à tous qu’ « il y a des choses qui se comprennent et s’apprécient seulement à partir de cette adhésion qui est sœur de l’amour, au-delà de la clarté avec laquelle on peut en saisir les raisons et les arguments. » (n.42)

À la lumière de tous ces points, il est clair que l’engagement évangélisateur « se situe dans les limites du langage et des circonstances. » (n.45). Il faudra annoncer au « mieux la vérité de l’Évangile dans un contexte déterminé, sans renoncer à la vérité, au bien et à la lumière qu’il peut apporter quand la perfection n’est pas possible. » (n.45)

Et le pape poursuit sur « le cœur missionnaire » : « jamais il ne se ferme, jamais il ne se replie sur ses propres sécurités, jamais il n’opte pour la rigidité auto-défensive. » (n.45) C’est à lui de grandir dans la compréhension de l’Évangile, dans le discernement des sentiers de l’Esprit, et de ne pas renoncer au bien possible « même s’il court le risque de se salir avec la boue de la route. » (n.45)

Dans ce contexte, comme il était prévisible, le pape attache une attention importante à l’homélie et, à la lumière de ce qui vient d’être dit, il reconnaît que le problème n’est pas simplement de savoir ce qu’il faut dire, mais de ne pas négliger le « comment », la manière concrète de développer une prédication. (n.157)

Connaissant le style communicatif du pape François, il n’est pas surprenant que, dans ce contexte, il souligne le fait que l’un des efforts les plus nécessaires est celui d’apprendre à utiliser des images dans la prédication, « c’est-à-dire à parler avec des images » (n.157) et là, précisément dans cette exhortation, nous découvrons qu’à l’origine de son style communicatif, il y a l’enseignement qu’un de ses vieux maîtres avait donné au jeune Bergoglio : « une bonne homélie doit contenir une idée, un sentiment, une image ».

Toujours sur le thème du langage, le pape rappelle que la simplicité a à voir avec le langage utilisé. Ce doit être un langage que les destinataires comprendront, pour ne pas courir le risque de parler dans le vide (n.158).

À ce sujet, le pape souligne pastoralement que « le plus grand risque pour un prédicateur est de s’habituer à son propre langage et de penser que tous les autres l’utilisent et le comprennent spontanément. » (n.158)

Nous pourrions dire, par conséquent, que le chemin indiqué est celui de la simplicité, de la clarté et de la dimension positive. (n.159). En effet, « une prédication positive offre toujours l’espérance, oriente vers l’avenir, ne nous laisse pas prisonniers de la négativité ».

Je voudrais consacrer la dernière remarque de mon intervention au thème de la voie de la beauté, « via pulchritudinis » (propositio 20, n.167).

« Annoncer le Christ signifie montrer que croire en Lui et le suivre n’est pas seulement quelque chose de vrai et de juste, mais aussi quelque chose de beau, capable de combler la vie d’une splendeur nouvelle et d’une joie profonde ». (n.167)

Pour le pape, toutes les expressions d’une authentique beauté peuvent être reconnues comme un chemin qui aide à rencontrer le Seigneur Jésus ; il nous rappelle à tous que l’estime de la beauté est nécessaire pour pouvoir rejoindre le cœur humain et faire resplendir en lui la vérité et la bonté du Rédempteur. L’exhortation rappelle donc l’usage de l’art dans l’œuvre d’évangélisation de l’Église et le pape n’hésite pas à parler d’un nouveau «langage parabolique».

Je conclus mon intervention par une dernière citation du pape François qui donne sens à notre activité de communication dans l’Église : « Il faut avoir le courage de trouver les nouveaux signes, les nouveaux symboles, une nouvelle chair pour la transmission de la Parole, les diverses formes de beauté qui se manifestent dans les milieux culturels variés ». (n.167)

Tel est le défi que le pape François nous lance et, en ce qui me concerne, le Conseil pontifical veut relever pleinement ce défi et y répondre positivement.

Traduction de Zenit, Hélène Ginabat