La liberté religieuse, face au laïcisme et au fondamentalisme (I)

Un commentaire de « L'Eglise au Moyen-Orient »

| 1427 clics

Massimo Introvigne

Traduction d’Océane Le Gall

ROME, lundi 17 septembre 2012 (ZENIT.org) –   Le but principal du voyage de Benoît XVI au Liban – un but qui se perd malheureusement dans tant de chroniques journalistiques – était la présentation de son exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Medio Oriente, qui fait suite à l’assemblée spéciale pour le Moyen-Orient du synode des évêques, qui s’est réuni au Vatican du 10 au 24 octobre 2010.

Il s’agit, a dit le pape au moment de la signature officielle du document en la basilique Saint-Paul de Harissa, d’un document « destiné certainement à l’Eglise universelle » 1, mais qui « revêt une importance particulière pour tout le Moyen-Orient » 2.

Le pape a voulu la signer le 14 septembre 2012, le jour de la Fête de la Croix Glorieuse, dont la célébration est née en Orient en 335, au lendemain de la dédicace de la basilique de la Résurrection construite sur le Golgotha et le tombeau du Christ par l’empereur Constantin Ier (274-337), «que vous chrétiens libanais, a dit Benoît XVI, vous vénérez comme un saint » 3, et à l’égard duquel il a utilisé des accents positifs sans équivoque, comme pour faire justice à tant de polémique inutiles.

A propos de Constantin, le pape a rappelé, le 14 septembre, que « dans un mois se célébrera le 1.700ème anniversaire de l’apparition qui lui fit voir dans la nuit symbolique de son incroyance, le chrisme flamboyant, alors qu’une voix lui disait : « Par ce signe, tu vaincras ! ». Plus tard, Constantin signa l’édit de Milanet donna son nom à Constantinople » 4. L’exhortation apostolique Selon Benoît XVI précisément, Ecclesia in Medio Oriente « peut être lue et interprétée à la lumière de la fête de la Croix glorieuse, et plus particulièrement à la lumière du chrisme, le X et le P, des deux premières lettres du mot Χριστός » 5. Il ne s’agit pas d’une simple curiosité. « Une telle lecture conduit à une véritable redécouverte de l’identité du baptisé et de l’Église, et elle constitue en même temps comme un appel au témoignage dans et par la communion. La communion et le témoignage chrétiens ne sont-ils pas fondés sur le mystère pascal, sur la crucifixion, la mort et la résurrection du Christ ? » 6.

Le synode de 2010 a proposé - à «toute l’Eglise »7 - d’entendre au Moyen-Orient « le cri anxieux et percevoir le regard désespéré de tant d’hommes et de femmes qui se trouvent dans des situations humaines et matérielles ardues, qui vivent de fortes tensions dans la peur et l’inquiétude, et qui veulent suivre le Christ - Lui qui donne sens à leur existence - mais qui s’en trouvent souvent empêchés » 8. C’est pourquoi, explique le pape, « j’ai désiré que la Première Lettre de saint Pierre soit la trame du document » 9. Car, affirme Benoît XVI, quand on se trouve en situation de crise, il faut revenir à l’essentiel: « la suite du Christ, dans un contexte difficile et quelquefois douloureux, un contexte qui pourrait faire naître la tentation d’ignorer ou d’oublier la Croix glorieuse » 10. Et s’appeler au contraire mutuellement « à ne pas avoir peur, à demeurer dans la vérité et à cultiver la pureté de la foi. Tel est le langage de la Croix glorieuse ! Telle est la folie de la Croix : celle de savoir convertir nos souffrances en cri d’amour envers Dieu et de miséricorde envers le prochain ; celle de savoir aussi transformer des êtres attaqués et blessés dans leur foi et leur identité, en vases d’argile prêts à être comblés par l’abondance des dons divins plus précieux que l’or » 11.

Il ne s’agit absolument pas là « d’un langage purement allégorique, mais d’un appel pressant à poser des actes concrets qui configurent toujours davantage au Christ » 12: «des actes similaires à ceux de l’empereur Constantin qui a su témoigner et faire sortir les chrétiens de la discrimination pour leur permettre de vivre ouvertement et librement leur foi » 13. Et qui vit ouvertement la foi du baptême devient « un enfant de Lumière, un être illuminé par Dieu, une lampe nouvelle dans l’obscurité troublante du monde afin que des ténèbres resplendissent la lumière » 14.

Ce document, a encore dit le pape, « veut contribuer à dépouiller la foi de ce qui l’enlaidit, de tout ce qui peut obscurcir la splendeur de la lumière du Christ » 15, et de répéter aux Eglises présentes au Moyen-Orient: « Soyez sans crainte, car le Seigneur est vraiment avec vous jusqu’à la fin du monde ! Soyez sans crainte, car l’Église universelle vous accompagne par sa proximité humaine et spirituelle ! »16.

L’exhortation se divise en trois parties. La première présente le contexte dans lequel l’Eglise exerce sa mission au Moyen-Orient, à un moment où « cette terre bénie et les peuples qui y habitent, font l’expérience de manière dramatique des convulsions humaines. Que de morts, que de vies saccagées par l’aveuglement humain, que de peurs et d’humiliations ! Il semblerait qu’il n’y ait pas de frein au crime de Caïn. (…) Le péché adamique consolidé par la faute de Caïn ne cesse de produire épines et chardons encore aujourd’hui. Qu’il est triste de voir cette terre bénie souffrir dans ses enfants qui s’entredéchirent avec acharnement, et meurent ! » 17. « Le Successeur de Pierre que je suis, n’oublie pas les tribulations et les souffrances des fidèles du Christ et, surtout, de ceux qui vivent au Moyen-Orient.  Le pape leur est particulièrement uni spirituellement.  Voilà pourquoi, au nom de Dieu, je demande aux responsables politiques et religieux des sociétés non pas seulement de soulager ces souffrances, mais d’éliminer les causes qui les produisent »18.

L’Eglise demande donc la paix. Mais il est très facile de se faire une idée fausse de la paix. En réalité, « la paix n’est pas seulement un pacte ou un traité qui favorise une vie tranquille, et sa définition ne peut être réduite à une simple absence de guerre. La paix signifie selon son étymologie hébraïque : être complet, être intact, achever une chose pour rétablir l’intégrité.  Elle est l’état de l’homme qui vit en harmonie avec Dieu, avec lui-même, avec son prochain et avec la nature. Avant d’être extérieure, la paix est intérieure » 19. « Le chrétien sait que la politique terrestre de la paix ne sera efficace que si la justice en Dieu et entre les hommes en est la base authentique, et si cette même justice lutte contre le péché qui est à l’origine de la division » 20.

La première contribution que l’Eglise apporte à la recherche de la paix au Moyen-Orient comprend l’œcuménisme et le dialogue interreligieux. La situation des Eglises chrétiennes au Moyen-Orient, particulièrement fragmentée, fait certes naître la nostalgie de l’unité. Mais « l’unité est un don de Dieu qui naît de l’Esprit et qu’il faut faire croître avec une patiente persévérance (cf. 1 P 3, 8-9). Nous savons qu’il est tentant, lorsque des divisions nous opposent, de ne faire appel qu’au seul critère humain » 21. L’œcuménisme ne nait pas d’un compromis humain, mais d’un regard tourné vers Jésus-Christ. Si nous lisons ses documents selon les critères du magistère, nous nous apercevons que « le Concile Vatican II a encouragé cet ‘œcuménisme spirituel’ qui est l’âme du véritable œcuménisme » 22.

L’œcuménisme encourage une plus grande communion entre Eglises et communautés chrétiennes. Mais «cette communion n’est certes pas une confusion » 23. Plus difficile au plan théologique et ecclésiologique, celle-ci devrait partir d’un engagement commun au plan moral. «Dans la fidélité aux origines de l’Église et à ses traditions vivantes, il est important également de se prononcer d’une seule voix sur les grandes questions morales à proposde la vérité humaine, de la famille, de la sexualité, de la bioéthique, de la liberté, de la justice et de la paix» 24. Quant à la vie sacramentelle commune, à la communicatio in sacris, celle-ci « peut être recommandable dans certaines circonstances favorables », mais seulement  « selon des normes précises et avec l’approbation des autorités ecclésiastiques » 26.

Au-delà du dialogue œcuménique, qui concerne les chrétiens, « la nature et la vocation universelle de l’Église exigent qu’elle soit en dialogue avec les membres des autres religions. Ce dialogue est fondé au Moyen-Orient sur les liens spirituels et historiques qui unissent les chrétiens aux juifs et aux musulmans. Ce dialogue, qui n’est pas d’abord dicté par des considérations pragmatiques d’ordre politique ou social, repose avant tout sur des fondements théologiques qui interpellent la foi.  Ils proviennent des Saintes Écritures et sont clairement définis dans la Constitution dogmatique sur l’Église, Lumen gentium, et dans la Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, Nostra aetate » 27 du Concile œcuménique Vatican II.

Le pape ne cache pas la difficulté, d’un dialogue avec les deux autres grandes religions présentes au Moyen-Orient, le judaïsme et l’islam : «  Si la judaïté du Nazaréen permet aux chrétiens de goûter avec bonheur au monde de la Promesse et les introduit de manière résolue dans la foi du Peuple choisi en les unissant à lui, la personne et l’identité profonde de ce même Jésus séparent, car les chrétiens reconnaissent en lui le Messie, le Fils de Dieu » 28. Benoît XVI réaffirme la condamnation de l’antisémitisme : « Inexcusables et hautement condamnables sont les persécutions insidieuses ou violentes du passé ! » 29. Il relève aussi que, « malgré ces tristes situations, les apports réciproques au cours des siècles ont été si féconds qu’ils ont contribué à la naissance et à l’épanouissement d’une civilisation et d’une culture appelées communément judéo-chrétiennes.  Comme si ces deux mondes se disant différents ou contraires pour diverses raisons, avaient décidé de s’unir pour offrir à l’humanité un noble alliage. Ce lien qui unit tout en les séparant juifs et chrétiens, doit les ouvrir à une responsabilité nouvelle les uns pour les autres, les uns avec les autres » 30.

Une question encore plus délicate est celle du dialogue avec l’islam. D’un côté Benoît XVI se détache des positions qui considèrent que le dialogue avec les musulmans est impossible et toujours inopportun : «  L’Église catholique, fidèle à l’enseignement du Concile Vatican II, regarde les musulmans avec estime, eux qui rendent un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne, qui vénèrent Jésus comme prophète sans reconnaître toutefois sa divinité, et qui honorent Marie, sa mère virginale » 31. Toutefois, le pape sait que l’histoire de la région a vu trop souvent « justifier, au nom de la religion, des pratiques d’intolérance, de discrimination, de marginalisation et même de persécution » 32. Mais la même histoire, offre aussi un modèle de dialogue possible. Les chrétiens de la région, « faisant partie intégrante du Moyen-Orient, ils ont élaboré au long des siècles un type de relation avec leur entourage qui peut servir d’enseignement. Ils se sont laissés interpeller par la religiosité des musulmans, et ils ont continué, selon leurs moyens et dans la mesure du possible, à vivre et à promouvoir les valeurs de l’Évangile dans la culture ambiante. Il en résulte une symbiose particulière » 33, qui créé une situation non privée d’ambiguïtés et de dangers mais qui est en quelque sorte et d’une certaine façon, fascinante.

Certes, l’exhortation apostolique réaffirme en termes plus décisifs le droit des chrétiens du Moyen-Orient à la pleine liberté religieuse et civile : « Les catholiques du Moyen-Orient dont la majorité sont des citoyens natifs de leur pays, ont le devoir et le droit de participer pleinement à la vie nationale en œuvrant à l’édification de leur patrie.  Ils doivent jouir d’une pleine citoyenneté et ne pas être traités en citoyens ou en croyants mineurs » 34. La question de la liberté religieuse, qui tient tant à cœur à Benoît XVI, assume cependant au Moyen-Orient des profils particulièrement délicats. Parfois, les musulmans affirment que le droit à la liberté religieuse est un droit intrinsèquement occidental ou chrétien, qui ne pourrait trouver sa place dans un contexte musulman historiquement et structurellement différent. Le pape répond que, certes, « les chrétiens portent une attention particulière aux droits fondamentaux de la personne humaine. Affirmer pour autant que ces droits ne sont que des droits chrétiens de l’homme, n’est pas juste.  Ils sont simplement des droits exigés par la dignité de toute personne humaine et de tout citoyen, quels que soient ses origines, ses convictions religieuses et ses choix politiques » 35. La liberté religieuse est un élément du droit naturel qui, en tant que tel, s’impose à tous les hommes dotés d’une juste raison, indépendamment de leur appartenance religieuse.

Il n’est également pas juste d’affirmer que la liberté religieuse n’est qu’une liberté parmi tant d’autres : c’est également une erreur car « la liberté religieuse est le sommet de toutes les libertés. Elle est un droit sacré et inaliénable » 36. Et la liberté religieuse ne se réduit pas à la seule liberté de célébrer le culte enfermés dans les églises, selon une équivoque fréquente dans certains mieux musulmans du Moyen-Orient : « Elle comprend à la fois, au niveau individuel et collectif, la liberté de suivre sa conscience en matière religieuse, et la liberté de culte. Elle inclut la liberté de choisir la religion que l’on juge être vraie et de manifester publiquement sa propre croyance » 37. Concrètement,  «il doit être possible de professer et de manifester librement sa religion et ses symboles, sans mettre en danger sa vie et sa liberté personnelle  » 38. La contrainte en matière de religion, « qui peut prendre desformes multiples et insidieuses aux plans personnelet social, culturel, administratif et politique,est contraire à la volonté de Dieu. Elle est unesource d’instrumentalisation politico-religieuse,de discrimination et de violence qui peut conduire

à la mort » 39. A ceux qui justifient le terrorisme, Benoît XVI rappelle que « Dieu veut la vie, non la mort. Il interdit le meurtre même celui du meurtrier » 40.

Le regard également  tourné vers les discussions européennes – dont celles avec la Fraternité sacerdotale saint Pie X fondée par Mgr Marcel Lefebvre (1905-1991) –, Benoît XVI, tout en réaffirmant et interprétant la déclaration Dignitatis humanae du Concile oecuménique Vatican II, affirme que, dans le contexte actuel, parler de tolérance religieuse ne suffit plus. « La tolérance religieuse existe dans de nombreux pays, mais elle n’engage pas beaucoup car elle demeure limitée dans son champ d’action. Il est nécessaire de passer de la tolérance à la liberté religieuse» 41. Répondant précisément aux critiques selon lesquelles passer de la notion de tolérance religieuse à celle de liberté religieuse, comme ce fut le cas avec la déclaration Dignitatis Humanae, favoriserait le relativisme, le pape affirme que « ce pas n’est pas une porte ouverte au relativisme, comme l’affirment certains. Ce pas à franchir n’est pas une fissure ouverte dans la croyance, mais une reconsidération du rapport anthropologique à la religion et à Dieu. Il n’est pas une atteinte portée aux vérités fondatrices de la croyance, car, en dépit des divergences humaines et religieuses un rayon de vérité illumine tous les hommes » 42. Pour comprendre pourquoi il en est ainsi il faut approfondir la réflexion sur le rapport entre la notion philosophique et la notion théologique de vérité : « Nous savons bien que la vérité hors de Dieu n’existe pas comme un en soi. Elle serait alors une idole. La vérité ne peut se développer que dans l’altérité qui ouvre à Dieu qui veut faire connaître sa propre altérité à travers et dans mes frères humains » 43. Toutefois,  « La vérité ne peut être connue et vécue que dans la liberté, c’est pourquoi, nous ne pouvons pas imposer la vérité à l’autre ; la vérité se dévoile seulement dans la rencontre d’amour » 44.

[La seconde partie sera publiée demain, mardi 18 septembre 2012]

NOTES:

1 Benoît XVI, Visite à la basilique Saint-Paul de Harissa et signature de l’exhortation apostolique post-synodale, du 14-9-2012.

2 Ibid.

3 Ibid.

4 Ibid.

5 Ibid.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Ibid.

9 Ibid.

10 Ibid.

11 Ibid.

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 Idem. Exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Oriente, du 14-9-2012, n. 8.

18 Ibid., n. 96.

19 Ibid., n. 9.

20 Ibid., n. 10.

21 Ibid., n. 11.

22 Ibid.

23 Ibid., n. 12.

24 Ibid., n. 13.

25 Ibid., n. 16.

26 Ibid.

27 Ibid., n. 19.

28 Ibid., n. 20.

29 Ibid., n. 22.

30 Ibid.

31 Ibid., n. 23.

32 Ibid.

33 Ibid., n. 24.

34 Ibid., n. 25.

35 Ibid.

36 Ibid., n. 26.

37 Ibid.

38 Ibid.

39 Ibid.

40 Ibid.

41 Ibid., n. 27.

42 Ibid.

43 Ibid.

44 Ibid.