« La Miséricorde est la fleur de l'amour »

Lectio pour le IIe Dimanche de Pâques 2013

Paris, (Zenit.org) Mgr Francesco Follo | 985 clics

« La Miséricorde est la fleur de l’amour » (Sainte Faustine Kowalska)

IIe Dimanche de Pâques-Année C-7 avril 2013

Dimanche de la Divine Miséricorde

Rite Romain

Ac 5,12; Ps117; Ap 9-11.12-13.17-19; Jn 20,19-31

Rite Ambrosien

Ac 4,8-24; Ps 117; Col 2,8-15; Jn 20,19-31

            1) La miséricorde, c’est l'aumône de Dieu.

            Dans l'Evangile d'aujourd'hui, je désirerais souligner que, pour aider la foi de l’apôtre saint Thomas, Jésus apparaît à nouveau au Cénacle et demande à cet apôtre, qui était absent lors de sa première apparition, de mettre la main dans son côté transpercé d'où coulèrent le sang et l'eau lorsqu' il était sur la croix.

  Aujourd'hui, il nous est demandé de nous souvenir de la rencontre d’un homme incrédule, qui a pu toucher de sa main le côté du Christ, son coeur transpercé par le péché, d’où jaillit encore la grande source de la miséricorde. Même si nos péchés étaient noirs comme la nuit, la miséricorde divine serait plus forte que notre misère. Une seule chose est nécessaire : que le pécheur entrouvre la porte de son cœur ... Dieu fera le reste.

  Chaque chose a son commencement dans sa miséricorde et s’achève dans sa miséricorde, écrivait sainte Faustine Kowalska. C’est pour cela que le bienheureux Jean-Paul II a dédié le deuxième Dimanche de Pâques à la miséricorde.

  En effet, la liturgie d'aujourd'hui, à partir de la prière initiale, est une liturgie de miséricorde.

Certes, la décision de Jean-Paul II fut  aussi inspirée par les révélations privées reçues par sainte Faustine Kowalska. Celle-ci vit jaillir du côté du Christ deux rayons de lumière, l’un rouge, qui représente le sang, et l’autre blanc, qui représente l’eau.

Si le sang évoque le sacrifice de la croix et le don de l’eucharistie, l’eau rappelle le baptême et le don du Saint Esprit (Jn 3,5;  4,14; 7,37-39).

  Par le coeur transpercé du Christ crucifié, la miséricorde divine rejoint les hommes. Jésus est "l’Amour et la miséricorde en personne" (sainte Faustine Kowalska, Journal, 374). La miséricorde est le deuxième nom de l'Amour (Dives in Misericordia, 7), dans son aspect plus profond et le plus tendre, dans sa capacité et sa disponibilité de subvenir à chaque besoin, surtout au besoin du pardon : "A la grande blessure de l’âme correspond la grande miséricorde de Dieu" (saint Eusèbe).

     Jésus utilise l’onguent de la plaie de son côté pour soigner le coeur de Thomas, blessé par l’incrédulité. La médecine de sa miséricorde est plus grande des erreurs humaines. Il va au-devant de Thomas, des autres apôtres et, aujourd'hui, de chacun de nous, et il ne demande pas "qu’as-tu fait?" Mais "m’aimes-tu", comme il le demanda Pierre après la résurrection. Pierre et nous aussi, nous n’avons que notre douleur comme réponse au Christ. Mais cela lui suffit. Comme il le fit avec Pierre, il nous confirme son Amour miséricordieux, un Amour qui libère, guérit et sauve.

     Nous sommes une chose petite et fragile. Mais nous pouvons être dans la joie et nous disons : "Seigneur Jésus, j’ai confiance en toi" (selon l’invocation suggérée à Sainte Faustine, Journal 327).

L’annonce de cette miséricorde est source de joie : Jésus est miséricorde. Il est envoyé par le Père pour nous faire apprendre que la caractéristique suprême de l’essence de Dieu pour l’homme est la miséricorde.

     Demandons-nous si nous sommes toujours conscients que nous vivons grâce à la miséricorde de Dieu, par son aumône, qui nous donne vie, liberté, amour, espoir, pardon et chaque grâce.

     Nous devons nous demander aussi si nous faisons aussi cette aumône. L’aumône est un fait qui touche les racines de la vie de l’homme, parce qu’elle est accueil du mode de vie du Christ, qui "de riche qu’il était s’est fait pauvre pour vous, pour vous enrichir à travers sa pauvreté" (2 Co 8,9). C’est accepter que le Christ soit la richesse de notre vie, et de le suivre sans regretter nos propres biens (cf. Mt 19,21).

       L’aumône-miséricorde n’est pas pure et simple philanthropie, mais Amour du Christ que nous rejoignons à travers nos frères pauvres : "ce que vous avez fait à un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait" (cf. Mt 25). S’il est vrai que le Christ accepte que son parfum précieux se répande au lieu d’être vendu pour les pauvres, en même temps, le Christ est le fondement valable de l’amour pour le prochain.

       2) La miséricorde comme vocation

       Saint Thomas, touchant l’homme et reconnaissant Dieu  - "mon Seigneur  et mon Dieu" -, crut et fut confirmé, ainsi que les autres apôtres, dans sa vocation d’annoncer l’Evangile de la miséricorde : "comme le Père m’a envoyé, moi je vous envoie". A partir de ce moment-là,  le "vent" de Dieu emmena les disciples jusqu'aux extrêmes frontières de la terre et ... jusqu' au martyre.

Comme dans une nouvelle création, l’Esprit du Ressuscité rend les disciples capables de quelque chose d’inouï : de pardonner les péchés. Les hommes et les femmes, sous tous les cieux, ont besoin de miséricorde et de pardon.

       Même la douleur est renversée : à partir du moment où Jésus est ressuscité « toute la douleur qu’il y dans le monde n’est pas douleur d’agonie, mais douleur d’accouchement » (Paul Claudel). Alors, la vie peut être vécue comme une fête, le Ressuscité offre imagination et courage pour créer du "nouveau". Pendant que les idéologies et les utopies humaines se brisent toutes contre le rocher de la mort, Jésus, ouvre les portes de l’espérance chrétienne, qui ne déçoit pas et ne se résout pas en « un désir démenti ». Aucune croix, aucune preuve, aucun drame ne peut enlever la paix ou éteindre la joie qui vient de la Résurrection.

       La Pâque de Résurrection montre que la mort gagne seulement "pour un peu de temps" et n’a pas le dernier mot.

       Notre vocation, comme celle de Thomas et des autres apôtres, est d’annoncer l'Evangile de la Miséricorde, de raconter la Miséricorde de Dieu le Père, à travers notre capacité de pardon et - pour les prêtres - de remettre les péchés : tous, les laïcs et prêtres sont appelés à être des catalyseurs de lamiséricorde.

       A la lumière de l’Evangile, l’expression « le Seigneur est tendresse et pitié »  (Ps 110/111, 4) est très claire;  son Fils unique, notre Rédempteur, nous les a données avec une indicible bonté.

       Par son Eglise, qui fait l’expérience du grand Amour par lequel Dieu nous a aimés (Ep 2, 4), nous accueillons sa miséricorde et nous la proclamons dans la communauté chrétienne et dans le monde, nous appartenons au Christ et partageons sa mission, celle d’être des catalyseurs de miséricorde pour faire ressusciter le monde.

       Nous en avons l’exemple dans le visage de la Mère de Jésus, reflété sur le visage des vierges consacrées, qui s’efforcent de suivre le divin Maître et d’être pour l’humanité le signe de la miséricorde et de la tendresse divine.

       Comme le Pape François nous y invite « apprenons à être miséricordieux avec tous ». Invoquons l’intercession de la Madone qui a tenu dans ses bras la Miséricorde de Dieu (Pape François, Angélus, 14 mars 2013).

       La miséricorde est l’amour « excessif » que les vierges consacrées vivent  en se donnant complètement au Christ, selon la mesure pleine et débordante qui va au-delà de la justice, qui n’est pas proportionnelle au mérite de l’autre, ni à ses intérêts personnels. Elles évangélisent par la miséricorde, parce que dans la virginité, elles accueillent sur leurs genoux le Christ déposé de la Croix et elles proclament son pardon.

       Elles sont sûres de l’Emmanuel, du  "Dieu avec nous" auquel elles offrent la vie pour être avec lui Hostie de miséricorde, qui pardonne et renouvelle la vie.

       En faisant l’expérience du pardon de Dieu et en pardonnant toujours, nous devenons sûrs que sa Puissance est plus grande que notre faiblesse. Sûrs du "Dieu avec nous”.

Ce n’est que grâce à cette certitude peut naître la joie : ce n’est que de la certitude du "Dieu avec nous" que peut naître la joie. Nous devons nous demander si nous sommes toujours conscients que nous vivons grâce à la miséricorde de Dieu, à son aumône qui nous donne vie, liberté, amour, espoir, pardon et toute grâce. La miséricorde du Christ, à travers eux, continue d’être un don de la vie, de la vie vécue dans le Christ, avec le Christ pour Christ-Miséricorde.

NB : pour la réflexion et la pratique, je propose l’étymologie du mot aumône et la liste des oeuvres de miséricorde corporelle et spirituelle et une homélie de saint Grégoire de Nysse sur la miséricorde.

Aumône, en anglais alms, en italien elemosina, vient du grec elemosyne : miséricorde, compassion (spécialement envers les pauvres, donc bienfaisance, du même thème elèemon, pietoso, èleos : pitié, eleèo : avoir compassion. Cela se traduit par ce que l’on donne aux pauvres par charité. Voir les réflexions que j’ai proposées pour le premier dimanche de Carême, 17 février 2013.

L' Eglise - en se servant de la Bible - mais aussi de sa propre expérience bimillénaire - résume le comportement positif envers celui qui est en difficulté, avec deux séries d’œuvres de miséricorde : corporelles et  spirituelles.

Les voici : 

Les sept œuvres de miséricorde corporelle

1) Donner à manger aux affamés

2) Donner à boire aux assoiffés

3) Habiller les nus

4) Loger les pèlerins

5) Visiter les infirmes

6) Visiter les prisonniers

7) Enterrer les morts

Les sept œuvres de miséricorde spirituelle

8) Conseiller ceux qui doutent

9) Enseigner les ignorants

10) Avertir les pécheurs

11) Consoler les affligés

12) Pardonner les offenses

13) Supporter patiemment les importuns

14) Prier Dieu pour les vivants et les morts

Rappelant à deux reprises le nombre 7, l’Eglise donne à ce numéro la valeur symbolique recueillie dans la Bible. Dans ce nombre, qui signifie complétude, on veut exprimer tout ce qui concerne l’aide envers le prochain.

Nous sommes donc invités à mettre en pratique l’amour concret du prochain dans une situation difficile.

Comme saint Jean déjà le recommandait aux premiers chrétiens : « Mes enfants, nous devons aimer non pas avec des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité » (1 Jn 3,18).  Et saint Jacques écrit : « Soyez ceux qui mettent en pratique la parole, et non seulement auditeurs, en  Vous faisant des illusions » (Jc 1,22).

Lecture Patristique

Saint Grégoire de Nysse

Homélies sur le Béatitudes

http://peresdeleglise.free.fr/textesvaries/gregoiredenysse4.htm#B5

5e béatitude :

“Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde." (Mt 5, 7)

"... la progression des béatitudes, les unes par rapport aux autres, nous prépare à nous approcher de Dieu, le bienheureux par excellence, fondement de toute béatitude.
Comme nous approchons de la sagesse par ce qui est sage, de la pureté par ce qui est pur, nous nous unissons au Bienheureux par la voie des béatitudes.
Or la béatitude appartient véritablement en propre à Dieu. Voilà pourquoi Jacob a dit que Dieu se dresse en quelque sorte au sommet de l'échelle. La participation aux béatitudes n'est donc rien d'autre que la communion avec la divinité, à laquelle le Seigneur nous conduit par ses paroles [...]. La béatitude appelle l'homme à l'affection réciproque et à la compassion, à cause de l'inégalité et les différences des hommes, qui n'ont ni la même condition, ni la même constitution physique, ni les mêmes dispositions dans les divers domaines. La plupart du temps la vie nous offre des situations opposées : la puissance et l'esclavage, la richesse et la pauvreté, la mauvaise et la bonne santé, et toutes les autres différences. 
Pour permettre à ceux qui sont dans le besoin d'arriver à égalité avec ceux qui ont d'abondantes ressources pour établir l'équilibre entre le trop et le trop peu, la compassion à l'endroit des plus pauvres est indispensable. Il n'est pas possible d'entreprendre de soulager la misère du prochain, si la pitié n'a pas attendri l'âme, de manière à lui en inspirer le désir. Car la compassion est l'opposé de la dureté. L'homme dur et brutal est inaccessible à son entourage, l'homme compatissant et miséricordieux partage avec ceux qui souffre, il s'unit à eux dans l'objet de leurs aspirations ...
(5e Homélie sur les Béatitudes, 1 - 2)

Il nous est parfois difficile d'avoir de la compassion pour ceux qui sont faibles, d'être miséricordieux et pleins d'amour avec ceux dont les insuffisances nous irritent ! Nous les plaignons, et que de condescendance dans cette fausse attention que nous leur prêtons.
Pensons-nous alors parfois à l'amour total que Dieu a pour eux ? Ne sentons-nous pas le contraste entre cet amour de Dieu pour tous, pour les plus pauvres et les plus faibles en priorité, et notre compassion qui frôle très souvent le mépris ? Nous nous comportons souvent comme le pharisien de l'Evangile qui remercie Dieu (oui, il ose même rendre grâce !) de ne pas être comme le publicain qui n'ose s'avancer et qui implore la miséricorde de Dieu. Croyons-nous que nous aussi nous n'avons pas besoin de cette miséricorde ? Trop sûrs qu'elle nous est accordée au nom de nos mérites, alors qu'elle nous est donnée par grâce (parce que l'amour de Dieu est gratuit et n'attend pas nos mérites - qu'il risquerait d'attendre longtemps !), nous ne pensons même pas à implorer Dieu.
Pourquoi implorer Dieu, pourquoi demander alors qu'il sait ce qui nous est nécessaire ? Comme l'explique Augustin, il ne s'agit pas de dire à Dieu ce que nous désirons (comme s'il pouvait l'ignorer), mais bien plutôt d'exciter notre désir par la prière : "Dieu notre Seigneur ne veut pas être informé de notre désir, qu'il ne peut ignorer. Mais il veut que notre désir s'excite par la prière, afin que nous soyons capables d'accueillir ce qu'il s'apprête à nous donner. Car cela est très grand, tandis que nous sommes petits et de pauvre capacité !" (Lettre à Proba, 15). Il s'agit donc d'élargir notre coeur, de le vider de tout ce qui l'encombre, et en premier lieu de le vider de nous qui le remplissons de notre suffisance !
Pour élargir déjà notre coeur au moins à la dimension du monde - ce qui est encore bien insuffisant pour contenir Dieu - quoi de meilleur que de regarder et d'aimer notre proche, en cessant d'abord de jauger ses capacités ou de le juger sur les apparences ? Chaque fois que nous aimons "le plus petit", c'est le Seigneur que nous aimons, et nous oubliant pour celui qui est près de nous, c'est le Christ que nous accueillons. Rappelons-nous cette parole de Jean dans sa première épître : "Si quelqu'un dit: "J'aime Dieu" et qu'il déteste son frère, c'est un menteur: celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne saurait aimer le Dieu qu'il ne voit pas. (1Jn 4, 20).

"Deux hommes montèrent au Temple pour prier; l'un était Pharisien et l'autre publicain. Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même: Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain ; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j'acquiers. Le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, en disant : Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis! Je vous le dis : ce dernier descendit chez lui justifié, l'autre non. Car tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé." (Luc 18, 10-14)

            Voilà qu'il nous faut maintenant dépasser notre cinquième échelon, si difficile à franchir, en continuant sur le chemin de la joie parfaite !

Saint Grégoire de Nysse, Homélie 15 sur le Cantique des Cantiques ;

PG 44, 1085-1087 (Trad. Canevet, Cerf, 1992)

« "C'est là mon bien-aimé, c'est là mon ami, filles de Jérusalem" (Ct 5,16). L'Épouse du Cantique montre celui qu'elle cherchait en disant : "Voici celui que je cherche, celui qui pour devenir notre frère est monté du pays de Juda. Il est devenu l'ami de celui qui était tombé aux mains des brigands : il a guéri ses plaies avec de l'huile, du vin et des pansements ; il l'a fait monter sur sa propre monture ; il l'a fait reposer dans l'hôtellerie ; il a donné deux pièces d'argent pour son entretien ; il a promis de donner à son retour ce qui aurait été dépensé en plus pour accomplir ses ordres". Chacun de ces détails a une signification bien évidente.
Le docteur de la Loi tentait le Seigneur et voulait se montrer au-dessus des autres ; dans son orgueil il faisait fi de toute égalité avec les autres, disant : "Qui est mon prochain ?" Le Verbe alors lui expose, sous forme d'un récit, toute l'histoire sainte de la miséricorde : il raconte la descente de l'homme, l'embuscade des brigands, l'enlèvement du vêtement incorruptible, les blessures du péché, l'envahissement par la mort de la moitié de notre nature (puisque notre âme est restée immortelle), le passage inutile de la Loi (puisque ni le prêtre ni le lévite n'ont soigné les plaies de celui qui était tombé aux mains des brigands).
"Il était en effet impossible que le sang des taureaux et des boucs efface le péché" (He 10,4) ; seul pouvait le faire celui qui a revêtu toute la nature humaine - des Juifs, des Samaritains, des Grecs - en un mot, de toute l'humanité. Avec son corps, qui est la monture, il s'est rendu dans le lieu de la misère de l'homme. Il a guéri ses plaies, l'a fait reposer sur sa propre monture, et il a fait pour lui de sa miséricorde une hôtellerie, où tous ceux qui peinent et ploient sous le fardeau trouvent le repos (Mt 11,28). »