La miséricorde, « loi suprême » de l'Église

Par le card. Piacenza

Rome, (Zenit.org) Salvatore Cernuzio | 781 clics

Conversion et confession, justice et pastorale, liberté et vérité : des concepts de doctrine ecclésiastique qui risquent de demeurer abstraits s’ils ne sont pas appliqués à la réalité concrète des personnes, à leurs blessures, à leurs péchés. Sans parler du doute toujours exprimé : l’Église doit-elle s’adapter aux exigences des temps ? Aux divorcés qui vont chercher l’absolution dans le confessionnal, à « deux mamans » qui veulent faire baptiser leur fille ? Doit-elle suivre l’opinion publique ? Ou doit-elle poursuivre sa route dans sa mission comme lumière des peuples, en proclamant la vérité, même si celle-ci « dérange » parfois ? Questions apparemment rhétoriques pour un catholique, mais dont la réponse est pourtant au cœur de mille polémiques, parfois internes à l’Église elle-même. Le cardinal Mauro Piacenza, pénitencier majeur,  « ministre de la miséricorde » du pape François, explique comme l’Église « administre » la miséricorde et montre que celle-ci est « la loi suprême » par laquelle elle gouverne, au-delà du droit et de la justice « humaine ».

Éminence, vendredi prochain nous entrerons dans la neuvaine de la Divine miséricorde. Quelle est la signification de cette dévotion ?

Card. Piacenza – Avant tout, vendredi prochain sera le Vendredi saint, c’est-à-dire le mémorial de la Passion de Jésus-Christ et il est particulièrement significatif que sainte Faustine Kowalska ait reçu l’indication d’ « envelopper » toute la célébration de l’événement pascal de la saveur de la miséricorde qui, comme le pape nous le rappelle souvent, est le nom même de Dieu. Dieu est miséricorde et cette miséricorde est descendue sur la terre en Jésus.

Ce n’est donc pas une « superposition indue » ?

Absolument pas ! Je parlerais plutôt d’explicitation. Il ne peut y avoir de dévotion personnelle qui substitue ou se superpose à la liturgie publique de l’Église. La dévotion à la Divine miséricorde est une explicitation du message du salut de Pâques.

Comment se fait-il que cette expression de la foi ait eu un tel succès ?

Certainement en raison de la grande impulsion qu’a donnée Jean-Paul II et de l’origine surnaturelle de la dévotion elle-même. Elle renferme et exprime probablement le besoin, propre au cœur humain, de mettre sa confiance en Jésus. Le monde et les hommes ont un besoin infini de miséricorde et ce Sacré-Cœur blessé et ouvert en est l’icône merveilleuse. Nous avons tous besoin de cette étreinte et pourvu qu’on s’ouvre à elle, personne n’en est exclu.

À propos de Jean-Paul II, quel rapport avait-il avec la Divine miséricorde ?

Nous devons certainement reconnaître une relation très particulière avec Dieu. Ce saint pape était profondément mystique et tout le monde pouvait le contempler tout entier immergé dans la prière, même lors de grands moments publics. Jean-Paul II a toujours su maintenir dans un lumineux équilibre le rapport entre la Divine miséricorde et la responsabilité humaine.

Ces derniers temps, grâce entre autre au pape François, l’Église parle souvent de miséricorde. Mais ensuite, dans la réalité, elle gouverne avec le droit… Est-ce une contradiction ?

Seulement pour les personnes qui ne connaissent pas le droit ou qui se laissent séduire par les lieux communs. Le droit n’est pas, comme dans les systèmes civils, fondé sur une prétendue justice humaine et il n’est pas non plus une complication inutile. Dans le mystère de l’Église, le droit est la garantie de la liberté et de la modération dans l’exercice du pouvoir qui, à cause des limites et des passions humaines, peut toujours risquer de dégénérer vers l’arbitraire. Le Code se ferme sur ces mots : « Le salut des âmes doit toujours être la loi suprême dans l’Église ». Il n’y a pas plus miséricordieux !

Mais comment concilier justice et miséricorde ? Qu’est-ce que la pastorale ?

Ce n’est pas d’annuler l’Évangile, la doctrine ou la grande tradition de l’Église, interprétés authentiquement par le Magistère. Et surtout, la pastorale ne consiste pas à tromper les hommes en les laissant dans leur condition de péché. Je pense au contraire qu’il est profondément pastoral de « descendre » dans les blessures de la vie de chacun, comme le fait le Seigneur, en y apportant la lumière de la vérité. L’Église, en effet, est certaine que « la vérité rend libre ». La vérité reste toujours le seul vrai critère d’authenticité pour la justice, la miséricorde et une authentique pastorale. Au fond, tout le monde désire la liberté mais, sans la vérité, celle-ci n’est que l’esclavage de son propre libre arbitre subjectif, qui n’a rien à voir avec la conscience formée et informée dont parle le Magistère.

Vos premiers collaborateurs sont les pénitenciers des basiliques romaines. Quel message donnent leurs « confessionnaux » ?

Rome est la ville choisie par la providence pour être le Siège de Pierre, appelé à confirmer ses frères dans la foi. La foi authentique porte toujours en elle le don de la conscience des limites et des péchés. C’est pourquoi Pierre exerce la miséricorde apostolique en particulier à travers les pénitenciers des basiliques papales. C’est une porte toujours ouverte pour recevoir le pardon de Dieu et sa paix, pour réaliser sacramentellement l’appel de Jésus à la conversion. Là, on se réconcilie aussi avec l’Église en renforçant la communion fraternelle. Ce qui se réalise dans le silence de ces confessionnaux a aussi un aspect social, bénéfique pour le corps ecclésial tout entier.

Qu’est-ce qui est nécessaire à une bonne confession ?

Un pénitent convaincu et un bon confesseur ! Il est nécessaire que le pénitent, ayant fait un examen de conscience, soit vraiment humble en confessant tous les péchés graves qu’il a commis depuis sa dernière confession, en se regardant dans la transparence du Christ. L’accusation doit être accompagnée de la douleur causée par les péchés et d’une volonté résolue de ne plus les commettre, de se détacher du péché. La confrontation sereine avec le confesseur, médecin et juge, maître et père, frère et ami, sera d’une importance fondamentale pour éclairer adéquatement la conscience personnelle, y compris à travers la pénitence, qui est l’expression historique visible de la conversion qui a eu lieu et du don de grâce qui y est lié.

Si une personne divorcée et vivant avec quelqu’un vient se confesser, on peut désormais lui donner l’absolution ?

Si l’on veut écouter intégralement l’enseignement de Jésus, on comprend qu’il n’y a pas de péché qui ne puisse être remis quand le pécheur écoute la parole de Jésus qui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas, va et ne pêche plus ». Le « ne pêche plus » est indissolublement lié au « moi non, plus, je ne te condamne pas ». La parole du Seigneur est claire et, en conséquence, le Catéchisme de l’Église est clair aussi. Pour ces personnes, il faut toutefois conserver une sollicitude délicate, en les aidant à mener une vie de foi, soutenue par la prière, animée par les œuvres de charité et engagée dans l’éducation chrétienne des enfants.

Mais tout peut changer. Il n’est plus possible actuellement de ne pas tenir compte de l’opinion publique…

Le Christ est le même hier, aujourd’hui et toujours. L’opinion publique est tout à fait autre chose que le sens commun de la foi. Elle est trop facilement conditionnée, à travers les médias, par le pouvoir dominant qui, au siècle dernier, en a fait un instrument pour imposer une idéologie. En deux mille ans, l’Église, guidée par l’Esprit-Saint, a toujours évité de s’identifier ou de se soumettre à toute idéologie ou tout pouvoir. L’Église obéit au Christ plutôt qu’aux hommes et ne pourrait pas faire autrement sans se trahir elle-même et renoncer à être lumière des nations.

Avez-vous eu des nouvelles du baptême de cette petite fille de « deux mamans », en Argentine ?

On ne refuse jamais le baptême à un enfant ! Un nouveau-né est toujours une créature de Dieu, aimée par lui et c’est de toute façon un innocent. Quand j’étais vicaire en paroisse, il m’est souvent arrivé d’accueillir des couples en situation irrégulière qui demandaient le baptême ; je leur demandais simplement au moins la garantie d’une ouverture à l’éducation chrétienne pour leur enfants, ainsi que de choisir une marraine ou un parrain qui s’en charge. Les circonstances, le bruit orchestré autour de cette affaire, sont autre chose, de même que le choix de la marraine et son caractère emblématique évident. C’est triste qu’un sacrement soit instrumentalisé à ce point. Je crois qu’il faut beaucoup prier pour l’avenir de cette petite fille.

Et si un enfant voulait faire sa première communion avant l’âge autorisé ?

D’une manière générale, il est toujours bien de s’en tenir aux dispositions des régions ecclésiastiques respectives. Toutefois, au sens strict, si un enfant peut faire la distinction entre le pain ordinaire et le pain consacré et s’il est bien formé et dans de bonnes dispositions, rien n’empêche de le laisser s’approcher de la sainte communion. Le pape saint Pie X avait insisté pour qu’on n’attende pas trop longtemps pour permettre aux enfants d’accéder à ce grand sacrement, et cela a porté beaucoup de fruits. L’union de la grâce et de l’innocence peut produire des miracles. Ce n’est pas le hasard si une telle disposition a émané d’un pape qui avait une expérience de curé. Le dernier pape curé…

À la Pénitencerie, est-ce que vous donnez les indulgences ? De quoi s’agit-il ? Comment les obtient-on ?

Les indulgences, plénières ou partielles, sont la rémission de la peine temporelle méritée pour les péchés déjà pardonnés ; les fidèles, dans des conditions déterminées, peuvent les obtenir pour eux-mêmes ou pour les défunts. Nous pourrions dire que la doctrine sur les indulgences, que les gens simples comprennent bien, font comprendre quelle est la véritable banque de l’Église : la communion des saints. C’est là que sont déposées les véritables richesses de l’Église, les « trésors de famille » ! Il serait bon de s’habituer à avoir toujours une vision ample de l’Église. Il faut savoir regarder « là-haut » pour agir bien « ici-bas ». En contemplant l’éternel, on peut vivre dans le temps avec réalisme.

Traduction Hélène Ginabat