La nouvelle évangélisation après les invasions barbares, par le P. Cantalamessa

Deuxième prédication de l'Avent 2011 au Vatican

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ROME, vendredi 9 décembre 2011 (ZENIT.org) – « La deuxième grande vague évangélisatrice après les invasions barbares » : c’est le thème de la deuxième prédication du P. Raniero Cantalamessa, ofmcap, prédicateur de la Maison pontificale pour l’Avent 2011. Le P. Cantalamessa a donné cette méditation ce vendredi matin, 9 décembre, en la chapelle "Redemptoris Mater" du Vatican, en présence de Benoît XVI.

"En réponse au Souverain pontife qui appelle à de nouveaux efforts d’évangélisation et en préparation du Synode des évêques de 2012 sur le sujet, je me propose de déterminer, dans ces médiations de l’Avent, quatre vagues de nouvelle évangélisation, soit quatre moments qui, dans l’histoire de l’Eglise, ont été marqués par une accélération ou une reprise de l’engagement missionnaire", avait annoncé le prédicateur.

Nous avons publié vendredi dernier, 2 décembre, la première prédication sur le thème : « Allez dans le monde entier. La première vague d’évangélisation » (cf. Zenit du 2 décembre 2011).

P. Raniero Cantalamessa, OFMCap.
Deuxième prédication de l’Avent 2011

« IL N’Y A PLUS DE GREC NI DE JUIF, DE BARBARE NI DE PAIEN »
La deuxième grande vague évangélisatrice après les invasions barbares

Dans cette méditation, je voudrais parler de la seconde grande vague d’évangélisation, celle qui, dans l’histoire de l’Eglise, a suivi l’écroulement de l’empire romain et le nouveau mélange de peuples provoqué par les invasions barbares, pour voir, encore une fois, concrètement, ce que celle-ci peut nous apprendre aujourd’hui. Considérant l’ampleur de la période historique examinée et la brièveté imposée à une prédication, il ne pourra s’agir que d’une reconstruction, comme on dit, « à vol d’oiseau ».

1. Une décision qui marquera toute une époque

Au moment de la fin officielle de l’empire romain, en 476, l’Europe présente, désormais depuis longtemps, un nouveau visage. Il n’y a plus d’empire mais, à la place, tant de royaumes « barbares ». Grosso modo, en partant du nord, la situation est la suivante: à la place de la province romaine de Britannia, on trouve les Angles et les Saxons, dans les anciennes provinces de la Gaule les Francs, à l’est du Rhin les Frisons et les Alamans, dans la péninsule ibérique les Wisigoths, en Italie les Ostrogoths, plus tard les Lombards, et en Afrique du nord, les Vandales. En orient, l’empire byzantin résiste encore.
L’Eglise se trouve devant une décision qui marquera toute cette époque : quelle attitude adopter devant cette nouvelle situation? Ce n’est pas tout de suite ni sans déchirure que l’on est arrivé à la décision qui a ouvert l’Eglise à l’avenir. Un peu de ce qui s’était passé au moment du détachement du judaïsme pour accueillir les païens dans l’Eglise, se répétait. L’égarement général des chrétiens avait atteint son sommet à l’occasion du sac de Rome, en 410, par Alaric, le roi des Goths. On pensait que la fin du monde était arrivée, le monde s’identifiant désormais au monde romain, et le monde romain au christianisme. La voix de saint Jérôme est la plus représentative de cet égarement général : « Qui eût pu croire, écrivait-il, que Rome, dont tant de victoires emportées sur tout l’univers constituent les assises, s’écroulerait ? » .
Celui qui contribua le plus, d’un point de vue intellectuel, à véhiculer la foi dans le nouveau monde, fut Augustin, avec son œuvre De civitate Dei. Selon sa vision, qui marque le début d’une philosophie de l’histoire, la Cité de Dieu se distingue de la Cité terrestre, cette dernière assimilée par moments (en forçant quelque peu sa pensée même), à la Cité de Satan. Ce qu’il entend par Cité terrestre est tout ce qui a trait à la réalisation politique y compris celle de Rome. Donc, aucune fin du monde, mais seulement la fin d’un monde!
Concrètement, c’est au pontife romain que reviendra la tâche déterminante d’ouvrir la religion à la nouvelle réalité et de coordonner les initiatives. Saint Léon le Grand a bien conscience que la Rome chrétienne survivra à la Rome païenne, bien plus « elle présidera avec sa religion divine beaucoup plus largement qu’elle ne l’aurait fait avec sa domination terrestre » .
Peu à peu, l’attitude des chrétiens envers les peuples barbares se met à changer; ceux-ci ne sont plus considérés des êtres inférieurs, incapables de civilisation, ils sont désormais vus comme de possibles frères dans la foi. Les peuples barbares, considérés jadis comme une menace permanente, commence à apparaître aux yeux des chrétiens comme un nouveau, vaste, champ de mission. Paul avait proclamé l’abolition, avec Jésus-Christ, des distinctions de race, de religion, de culture et de classe sociale en disant: « Il n'y a plus de Grec ni de Juif, d'Israélite ni de païen, il n'y a pas de barbare, de sauvage, d'esclave, d'homme libre, il n'y a que le Christ: en tous, il est tout » (Col 3,11); mais que d’efforts pour traduire cette révolution dans la réalité de l’histoire! Et pas seulement autrefois!

2. Une nouvelle évangélisation de l’Europe

Vis-à-vis des peuples barbares, l’Eglise a dû mener deux combats. Le premier, contre l’hérésie arienne. Un grand nombre de tribus barbares, surtout les Goths, avant de pénétrer, en conquérants, au cœur de l’empire, avaient eu en Orient des contacts avec le christianisme et ils l’avaient accueilli dans la version arienne, alors en vogue, grâce surtout à l’oeuvre auprès d’eux de l’évêque Wulfila (311-383), traducteur de la bible en gothique. Une fois installés dans les territoires occidentaux, ceux-ci avaient apporté avec eux cette version hérétique du christianisme.
Mais l’arianisme n’avait pas d’organisation centralisée, ni une culture ou une théologie comparable à celle des catholiques. Au cours du VIe siècle, l’un après l’autre, les royaumes barbares ont quitté l’arianisme pour adhérer à la foi catholique, grâce à l’œuvre de certains grands évêques et écrivains catholiques mais parfois aussi, par calculs politiques. Le concile de Tolède, en 589, fut un moment décisif. Animé par Léandre de Séville, il marqua la fin de l’arianisme wisigoth en Espagne et, pratiquement, dans tout l’occident.
Ce combat contre l’arianisme n’était néanmoins pas nouveau. Il avait commencé bien avant, en 325. La vraie nouvelle démarche que l’Eglise avait menée jusqu’au bout, après le déclin de l’empire romain, a été l’évangélisation des païens. Celle-ci suivait deux directions: pour ainsi dire, ad intra et ad extra, c’est-à-dire auprès des peuples de l’ancien empire et auprès de ceux apparus depuis peu sur la scène. Dans les territoires de l’ancien empire, l’Italie et les provinces, l’Eglise s’était jusqu’ici implantée presque uniquement dans les villes. Il s’agissait d’étendre sa présence à la campagne et aux villages. Le terme « païen » vient, comme on le sait, de « pagus, village, et doit sa signification actuelle au fait que l’évangélisation des campagnes a eu lieu, généralement, bien après celle des villes.
Il serait certainement intéressant de suivre aussi ce fil de l’évangélisation qui conduisit à la naissance et au développement du système des paroisses, comme subdivisions du diocèse, mais l’objectif que je me suis donné m’oblige à me limiter à cette autre direction de l’évangélisation, celle ad extra, destinée à apporter l’Évangile aux peuples barbares qui se sont installés dans l’Europe insulaire et centrale, autrement dit dans l’Angleterre, la Hollande, la France et l’Allemagne d’aujourd’hui.

La conversion du roi mérovingien Clovis qui, en 498 ou 499, se fit baptiser par l’évêque de Reims, saint Rémi, la nuit de Noël, a constitué un moment décisif de cette démarche. Il décidait ainsi, selon les coutumes de l’époque, non seulement de l’avenir religieux du peuple Franc, mais aussi de celui d’autres peuples qu’il avait conquis en deçà et au-delà du Rhin. Au moment de baptiser Clovis, l’évêque Rémi prononça la célèbre phrase : « Mitis depone colla, Sigamber; adora quod incendisti, incende quod adorasti »: « Courbe humblement la tête, Sicambre, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré » . C’est à cet événement que la France doit son titre de « fille aînée de l’Eglise ».
La christianisation du continent s’est achevée au IXe siècle avec la conversion des peuples slaves, par les saints Cyrille et Méthode. Ces peuples étaient venus occuper, en Europe de l’est, les territoires que les précédentes vagues de migration avaient laissés pour se déplacer en occident.
Les conditions d’évangélisation auprès des barbares se présentaient sous une tout autre forme, différente de celles que l’on connaissait avec le monde grec et romain, où le christianisme avait devant lui un monde cultivé, organisé, avec des règles, des lois, des langages communs. Il avait, pour ainsi dire, une culture avec laquelle dialoguer, se confronter. Maintenant il allait devoir faire face à deux tâches en même temps : civiliser et évangéliser. Enseigner la lecture et l’écriture, tout en formant à la doctrine chrétienne. L’inculturation se présentait sous une forme totalement inédite. 

3. L’épopée monastique

L’œuvre gigantesque dont je n’ai pu tracer ici que les grandes lignes, a été menée de front avec la participation de tous les membres de l’Eglise. En premier lieu, celle du pape, à l’initiative directe duquel remonte l’évangélisation des Angles et qui participa activement à l’évangélisation de l’Allemagne entreprise par S. Boniface et à celle des peuples slaves entreprise par les saints Cyrille et Méthode ; puis celle des évêques, des curés, au fur et à mesure que les communautés locales prenaient corps et devenaient stables. Certaines femmes aussi ont eu un rôle à jouer, un rôle silencieux mais décisif. Derrière de grandes conversions de rois barbares, il y a souvent eu l’ascendant de leurs épouses respectives: sainte Clotilde pour Clovis, sainte Théodolinde pour le roi lombard Autharis, l’épouse catholique du roi Edwin qui a introduit le christianisme dans le nord de l’Angleterre.
Mais les vrais acteurs de la ré-évangélisation de l’Europe après les invasions barbares sont les moines. En Occident, le monachisme, commencé au IVe siècle, s’y est rapidement étendu mais en deux temps et venant de deux directions différentes. La première vague part du sud et du centre de la Gaule, surtout de Lérins (410) et d’Auxerre (418), et, grâce à saint Patrick qui a été formé dans ces deux centres, elle gagne l’Irlande dont tous les fruits de la vie religieuse dépendront. Delà, il passe en Ecosse, avec saint Colomba, fondateur d’Iona (521-597), et, avec saint Cuthbert de Lindisfarne (635-687), dans le Nord de l’Angleterre, où il implante un christianisme et un monachisme aux couleurs celtiques particulières. 
Les débuts de la deuxième vague monastique, destinée à prendre l’avantage et à unifier les différentes formes de monachisme occidental, remontent à saint Benoît (+ 547). C’est à cetet vague qu’appartiennent le moine Augustin et ses compagnon, envoyés par le pape saint Grégoire le Grand. Ils évangélisèrent le Sud de l’Angleterre, apportant un christianisme de type romain qui finit par l’emporter sur celui de type celtique et par l’harmoniser avec le reste de la chrétienté, pour la date de Pâques, par exemple.

Du Ve au VIIIe siècle, l’Europe se couvre littéralement de monastères, dont beaucoup joueront un rôle de premier plan dans la formation du continent, dans la formation religieuse mais également artistique, culturelle et agricole. C’est à juste titre que saint Benoît a été proclamé Patron de l’Europe et que le Saint-Père, en 2005, a choisi Subiaco pour sa leçon magistrale sur les racines chrétiennes de l’Europe.
Presque tous les grands moines évangélisateurs sont issus du premier des deux courants évoqués, celui qui revient sur le continent de l’Irlande et de l’Angleterre. Les noms les plus représentatifs sont ceux de S. Colomban (542-615) e de S. Boniface (672-754). Le premier, partant de Luxeuil, évangélisa de nombreuses régions du nord de la Gaule et les tribus du sud de l’Allemagne, s’avançant jusqu’à Bobbio, en Italie; le second, considéré l’évangélisateur de l’Allemagne, étendit son action missionnaire jusqu’en Frise, la Hollande actuelle. Le 11 mars 2009, le Saint-Père Benoît XVI lui consacra l’une de ses catéchèses du mercredi, mettant l’accent sur les liens étroits qui l’unissait à l’Evêque de Rome et sur l’action civilisatrice qu’il menait auprès des peuples qu’il avait évangélisés.
En lisant leurs vies, on a l’impression de revivre l’aventure missionnaire de l’apôtre Paul: le même désir impatient de porter l’évangile à chaque créature, le même courage face à toute sorte de dangers ou de gênes, voire pour S. Boniface et tant d’autres, le même sort final du martyre.
Les lacunes de cette évangélisation à grande échelle sont bien connues et c’est précisément la comparaison avec saint Paul qui met en lumière la principale de ces lacunes. L’Apôtre, tout en évangélisant, veillait partout à fonder une Eglise qui puisse garantir la continuité et le développement de la vie chrétienne. Souvent, par manque de moyens et à cause de difficultés pour se déplacer à l’intérieur d’une société encore au stade du magma, ces pionniers n’étaient pas en mesure de garantir la continuité de leur œuvre.
Les peuples barbares tendaient à n’appliquer qu’une partie du programme indiqué par saint Rémi à Clovis : ils adoraient ce qu’ils avaient brûlé, mais ne brûlaient pas ce qu’ils avaient adoré. Une bonne partie de leur bagage idolâtre et païen restait et resurgissait à la première occasion. C’était comme le tracé de certaines routes dans la forêt : pas entretenues et guère fréquentées, celles-ci étaient vite reprises et effacées par la jungle environnante. La seule œuvre qui ait le plus duré chez ces grands évangélisateurs est précisément la fondation d’un réseau de monastères et, avec Augustin en Angleterre et S. Boniface en Allemagne, l’érection de diocèses et la célébration de synodes qui seront, par la suite, une garantie pour la reprise d’une évangélisation plus durable et plus en profondeur.

4. Mission et contemplation

Le moment est venu maintenant de tirer de ce cadre historique, quelque indication pour aujourd’hui. Nous remarquons tout d’abord une certaine analogie entre l’époque que nous avons revisitée et la situation actuelle. A l’époque, le mouvement des peuples allait d’est en ouest, maintenant il va du sud au nord. L’Eglise, avec son magistère, a choisi, dans ce cas aussi, son champ d’action : s’ouvrir à la nouveauté et accueillir les nouveaux peuples.
La différence est qu’aujourd’hui ce ne sont pas des peuples païens ou des chrétiens hérétiques qui arrivent en Europe, mais souvent des peuples qui ont déjà une religion à eux, bien constituée et consciente d’elle-même. Le fait nouveau est donc le dialogue qui ne s’oppose pas à l’évangélisation, mais détermine son style. Le bienheureux Jean Paul II, dans l’encyclique « Redemptoris missio », sur la valeur permanente du précepte missionnaire, s’exprime clairement sur le sujet:
« Le dialogue interreligieux fait partie de la mission évangélisatrice de l'Eglise. Entendu comme méthode et comme moyen en vue d'une connaissance et d'un enrichissement réciproques, il ne s'oppose pas à la mission ad gentes, au contraire il lui est spécialement lié et il en est une expression… A la lumière de l'économie du salut, l'Eglise estime qu'il n'y a pas contradiction entre l'annonce du Christ et le dialogue interreligieux, mais elle sent la nécessité de les coordonner dans le cadre de sa mission ad gentes. En effet, il faut que ces deux éléments demeurent intimement liés et en même temps distincts, et c'est pourquoi on ne doit ni les confondre, ni les exploiter, ni les tenir pour équivalents comme s'ils étaient interchangeables. » .
Ce qui s’est passé en Europe après les invasions barbares nous montre surtout l’importance de la vie contemplative en vue de l’évangélisation. Voici ce que le décret conciliaire « Ad gentes », sur l’activité missionnaire de l’Eglise, écrit à ce propos :
« Sont dignes d’une mention spéciale les diverses initiatives en vue de l’enracinement de la vie contemplative : certains instituts, gardant les éléments essentiels de l’institution monastique, travaillent à implanter la très riche tradition de leur ordre ; d’autres reviennent aux formes plus simples du monachisme antique ; tous cependant doivent chercher une authentique adaptation aux conditions locales. La vie contemplative, relevant du développement complet de la présence de l’Église, doit être instaurée partout dans les jeunes Églises. » .
Cette invitation à rechercher de nouvelles formes de monachisme en vue de l’évangélisation, en s’inspirant aussi du monachisme ancien, n’est pas restée lettre morte.

Une des formes qui répondent à ce souhait, a été réalisé par les « Fraternités monastiques de Jérusalem », connues comme les moines et les moniales des villes. Leur fondateur, le père Pierre-Marie Delfieux, après avoir passé deux années dans le désert du Sahara, en seule compagnie de l’eucharistie et de la Bible, a compris qu’aujourd’hui ce sont les grandes villes sécularisées qui sont le désert. Lancées à Paris, en 1975, le jour de la Toussaint, ces fraternités sont désormais présentes dans plusieurs grandes villes d’Europe, y compris à Rome, où elles ont en charge l’église de la Trinité-des-Monts. Leur charisme est d’évangéliser à travers la beauté de l’art et de la liturgie. Leur habit, leur style de vie, simple et austère, ce temps qu’elles partagent entre le travail et la prière, sont ceux d’une vie monastique. Ce qui est nouveau, c’est leur installation au centre des villes, généralement dans des églises anciennes et de grande valeur artistique, et cette collaboration entre frères et religieuses dans le domaine liturgique, qui n’enlève rien à leur indépendance réciproque au niveau de l’habitation et de l’autorité. Le nombre de conversions et de chrétiens revenus à la foi, autour de ces lieux, n’est pas des moindres.

Et puis il y a le monastère de Bose, en Italie, qui est d’un tout autre genre, mais qui entre lui aussi dans ce foisonnement de nouvelles formes monastiques. Et, dans le domaine œcuménique, nous avons le monastère de Taizé, en France, qui est un exemple de cette implication directe de la vie contemplative dans les efforts d’évangélisation.
Le 1er novembre 1982, à Avila, Jean Paul II, en accueillant une vaste représentation de la vie contemplative féminine, avait aussi avancé la possibilité, pour les religieuses cloîtrées, d’un engagement plus direct dans l’œuvre d’évangélisation.
« Vos monastères – a-t-il dit – sont des communautés de prière au milieu des communautés chrétiennes, auxquelles vous apportez aide, nourriture et espérance. Ce sont des lieux consacrés et ils pourront être aussi des centres d’accueil chrétien pour ces personnes, surtout les jeunes, qui, souvent, sont à la recherche d’une vie simple et transparente, en opposition à celle qui leur est offerte par la société de consommation ».
Son appel n’est pas resté inécouté et se traduit par des initiatives originales de vie contemplative féminine ouvertes à l’évangélisation. L’une d’elles a eu l’occasion de se faire connaître lors du récent congrès que le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation a organisé ici, au Vatican. Toutes ces nouvelles formes ne remplacent pas les réalités monastiques traditionnelles, dont beaucoup sont aussi des centres de rayonnement spirituel et d’évangélisation, mais marchent à leurs cotés et les enrichissent.

Il ne suffit pas qu’il y ait dans l’Eglise des personnes qui se consacrent à la contemplation et d’autres à la mission ; il faut que la synthèse entre les deux choses se fasse dans la vie de chaque missionnaire. Autrement dit, prier « pour les » missionnaires ne suffit pas, il faut la prière « des » missionnaires. Les grands moines qui ont ré-évangélisé l’Europe après les invasions barbares étaient des hommes sortis du silence de la contemplation et qui y retournaient dès que les circonstances le permettaient. Ou mieux, dans leurs cœurs, ils ne sortaient jamais tout à fait du monastère. Ils appliquaient, à l’avance, le conseil que François d’Assise donnait à ses frères en les envoyant sur les routes du monde : « Où que nous soyons, où que nous allions, nous emportons notre cellule avec nous. Notre cellule, c'est notre frère le corps, et notre âme est l'ermite habitant cette cellule pour prier Dieu et méditer .

Nous avons un exemple de cela qui fait bien plus autorité. La journée de Jésus était un entrelacement admirable de prières et méditations. Jésus ne priait pas seulement avant de prêcher, il priait pour savoir ce qu’il devait prêcher, pour puiser dans la prière les choses à annoncer au monde : « Ce que je déclare, je le déclare comme le Père me l'a dit » (Jn 12,50). C’est de là que venait cette « autorité » que Jésus avait lorsqu’il parlait et qui impressionnait tant.
Les nouveaux efforts d’évangélisation sont exposés à deux dangers. L’un est l’inertie, la paresse, ne rien faire et laisser tout faire aux autres. L’autre est de se lancer dans un activisme humain fébrile et vide, et finir par perdre peu à peu le contact avec la source de la parole et de son efficacité. On dit: « Mais comment rester là, à prier tranquillement, quand tant d’exigences réclament notre présence, comment ne pas courir quand la maison brûle? » C’est vrai, mais imaginons ce qui se passerait si l’équipe de pompiers, accourue sur place pour éteindre l’incendie, se rendait compte, une fois arrivée, qu’elle n’a plus une goutte d’eau dans ses réservoirs. C’est comme ça que nous sommes, quand nous courons prêcher sans prier.
La prière est essentielle pour évangéliser, car « la prédication chrétienne n’a pas pour mission première de transmettre une doctrine mais le concret de l’existence ». Celui qui prie sans parler évangélise davantage que celui qui parle sans prier.

5. Marie, étoile de l’évangélisation

Terminons par une pensée que nous suggère le temps liturgique de ces jours et la solennité de l’Immaculée que nous avons célébrée hier. Un jour, dans un dialogue œcuménique, un frère protestant m’a demandé, mais sans polémique, uniquement pour comprendre: « Pourquoi vous, les catholiques, dites-vous que Marie est « l’Etoile de l’évangélisation »? Qu’a fait Marie pour mériter un tel titre? ». Cette question a été pour moi l’occasion de réfléchir à la chose et je n’ai pas tardé à en trouver la raison profonde. Marie est l’Etoile de l’évangélisation car elle a porté la Parole, non pas à tel ou tel peuple, mais au monde entier!
Mais pas seulement pour ça. Marie portait la Parole dans son sein, non sur ses lèvres. Elle était comblée, physiquement aussi, du Christ et le faisait rayonner par sa seule présence. Jésus émanait de ses yeux, de son visage, de toute sa personne. Quand quelqu’un se parfume, il n’a pas besoin de le dire, il suffit d’être à côté de lui pour s’en rendre compte et Marie, surtout dans la période où elle le portait dans son sein, était pleine du parfum de Jésus-Christ.
On peut dire que Marie a été la première cloîtrée de l’Eglise. Après la Pentecôte, elle est comme entrée en clôture. Grâce aux lettres des apôtres, nous connaissons d’innombrables personnages mais aussi tant de femmes de la première communauté chrétienne. A un certain moment, on y parle d’une certaine Marie (cf. Rm 16, 6), mais ce n’est pas elle. De Marie, la Mère de Jésus, rien. Elle disparaît dans le plus profond des silences. Mais qu’est-ce que cela a signifié pour Jean de l’avoir à ses côtés pendant qu’il écrivait l’Evangile et qu’est-ce que cela peut signifier pour nous de l’avoir à nos côtés tandis que nous proclamons le même Evangile! « La fleur des Evangiles – écrit Origène – est celui de Jean, dont le sens profond ne peut être saisi par celui qui n’a pas posé sa tête sur la poitrine de Jésus et n’a pas reçu de lui Marie, comme sa mère » .

Marie a inauguré dans l’Eglise cette seconde âme, ou vocation, qui est l’âme cachée et orante, à côté de l’âme apostolique ou active. L’icône traditionnelle de l’Ascension, sur le mur droit de cette chapelle Redemptoris Mater, en est une merveilleuse expression. Marie est debout, les bras ouverts, dans une attitude de prière. Autour d’elle, les apôtres, tous levant un pied ou une main, autrement dit en mouvement, représentent l’Eglise active qui va en mission, qui parle et agit. Marie est immobile, au-dessous de Jésus, à l’endroit même où il est monté au Ciel, comme pour entretenir son souvenir et l’attente de son retour.

Terminons en écoutant les paroles finales d’Evangelii nuntiandi de Paul VI, où, pour la première fois dans les documents pontificaux, le nom de Marie est accompagné du titre d’« Etoile de l’évangélisation »: « Au matin de la Pentecôte, elle a présidé dans la prière au début de l'évangélisation sous l'action de l'Esprit Saint. Qu’elle soit l’Etoile de l’évangélisation toujours renouvelée que l’Église, docile au mandat de son Seigneur, doit promouvoir et accomplir, surtout en ces temps difficiles mais pleins d’espérance!”



NOTES:

1 S. Jérôme, Comm. sur Ezéchiel, III, 25, préf.; cf. Lettres  LX,18; CXXIII,15-16; CXXVI,2.
2 S. Léon le Grand, Sermon 82,
3 Grégoire de Tours, Historia Francorum, II, 31.
4 Jean-Paul II, Redemptoris missio, 55.
5 L.G., 18.
6 Legenda Perugina, 80 (FF, 1636).
7 Origène, Commentaire sur l’Evangile de Jean, I, 6,23 (SCh, 120, p. 70).