La politique doit être une expression de la charité

Analyse du cardinal Bagnasco

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Luca Marcolivio

ROME, lundi 12 mars 2012 (ZENIT.org) – La politique est une forme de « dévouement au bien commun » et donc « une expression de la charité » : c’est ce qu’a déclaré le cardinal archevêque de Gênes, Angelo Bagnasco, confirmé par Benoît XVI à la présidence de la Conférence épiscopale italienne, dans son discours d’ouverture d’une rencontre avec les responsables politiques italiens, à l’université de la Sainte-Croix à Rome, sur « La question anthropologique dans la doctrine sociale de l’Eglise », le 7 mars.

« Dans la conjoncture économique, sociale et culturelle actuelle, fait remarquer le cardinal, nous sommes appelés à réfléchir avec soin aux objectifs que nous voulons réaliser et à la hiérarchie des valeurs qui fondent les choix les plus importants que nous avons à faire. Il n’existe pas, en effet, de solution sans vision d’ensemble ».

Rappelant que la doctrine sociale de l’Eglise n’offre pas de « solutions techniques » mais plutôt « des indications pour se faire une conception correcte de la société et de l’homme », l’archevêque de Gênes souligne le thème de la dignité de l’homme au travail, qui émergeait déjà de l’encyclique Rerum Novarum (1891) de Léon XIII.

Pour l’archevêque, toutes les dimensions économiques et sociales doivent être mises « au service de l’homme », y compris, entre autres, l’interaction avec l’environnement, qui ne peut se réduire à une « simple conservation de la nature ».

Par conséquent, dans le champ économique, une « augmentation de la richesse globale » qui ne serait pas « au bénéfice des personnes » ne servirait à personne, de même « pour un progrès économique qui serait en faveur de quelques-uns et au détriment du plus grand nombre », ajoute-t-il.

Selon le cardinal italien, le développement économique, technologique et social sera authentique seulement « si l’homme est sa première référence » et seulement si « l’on garde présentes toutes les dimensions constitutives [de l’homme], sans en négliger aucune ».

L’homme, poursuit le cardinal Bagnasco, a une « dimension transcendante, qui le rend qualitativement différent du monde dans lequel il vit » ; la société de consommation, en revanche, l’étourdit et en arrive à le réduire à un « objet » ; or, on ne peut ni  « marginaliser ni considérer comme insignifiante » l’expérience religieuse : au contraire, il faut la « regarder comme un élément indispensable, même dans le contexte d’un Etat laïc, parce qu’elle représente le signe le plus élevé de la liberté de l’homme » que l’état doit défendre et promouvoir.

Quand l’Etat ne favorise pas la croissance spirituelle des citoyens ou quand il va jusqu’à y faire obstacle, il les prive de « la force morale et spirituelle indispensable pour s’engager dans le développement intégral de l’homme », estime le cardinal qui a donné un exemple - en débat ces derniers jours en Europe -, celui du respect des jours fériés, sans écarter les questions comme « l’édification de lieux de culte » ou « l’exposition de symboles religieux ».

Pour lui, il existe un autre risque, qui émane d’un « certain individualisme », selon lequel l’homme noue des relations sociales par « pure convenance », ce qui aboutit à une indifférence généralisée pour « la chose publique », jusqu’à « des formes de désengagement et d’injustice ».

Une grande responsabilité incombe aussi, dit-il, aux « messages publicitaires » qui conduisent à une « logique superficielle » et à un « usage inconsidéré de l’argent » en proposant « des modèles souvent inatteignables ».

Comme antidote à ces conceptions et pratiques délétères, il y a, fait-il remarquer, le « bien commun », compris comme « but ultime de la vie sociale », qui envisage toujours l’homme « dans sa relation avec la société, sans jamais oublier personne et sans considérer personne comme « un rebut ». L’exemple du bien commun primordial et le plus fondamental est la famille dans laquelle le bien « ne fait jamais abstraction de celui de ses membres et où le bien d’un seul membre ne peut se réaliser au préjudice des autres », ajoute-t-il.

Une fois précisés ces fondements anthropologiques, fait observer Mgr Bagnasco, la politique, par nature, doit être comprise comme une forme particulière de « dévouement au bien commun », et donc comme « une expression de la charité ».

En Italie, mais aussi dans le monde entier, la politique est aujourd’hui discréditée, fait-il remarquer,  « à cause d’une absolutisation de la conception moderne de la technologie » : cette conception prétend que « la fin de l’action humaine est déjà déterminée a priori par la science », rendant superflue, de fait, l’expérience politique.

La technologie prend alors le dessus sur l’homme « au point de le rendre incapable d’orienter ses propres choix dans le débat politique et à travers un discernement moral, l’un et l’autre étouffés parce qu’on a éliminé le monde de la fin pour laisser place à celui des moyens techniques », déplore l’archevêque. La politique est toutefois en crise aussi, précise-t-il, en raison de l’hégémonie de l’élément économique, en particulier du fait de la « toute-puissance du capitalisme financier qui en vient à déterminer autoritairement les choix économiques comme politiques », ruinant ainsi le processus démocratique.

De plus,  manque de respect pour la vie rend, dit-il, « toujours plus difficile la valorisation même de la dignité de chaque individu », avec des effets préjudiciables aussi pour la démocratie qui « se soumet au pouvoir du plus fort ou aux décisions arbitraires de la majorité ». Or, si la politique s’ouvre elle aussi à la vie, elle place « au centre le véritable développement », comme l’affirme le pape Benoît XVI dans Caritas in Veritate, rappelle le cardinal italien.

La question du « suicide démographique » n’est pas moins préoccupante affirme l’archevêque : c’est le symptôme d’une société qui « ne regarde pas en avant car elle a peur de l’avenir » et qui « voit augmenter l’âge moyen de ses citoyens, ce qui crée des problèmes d’ordre économique et social à moyen et à long terme ».

Dernier point abordé par le président de la CEI : celui de l’immigration et de l’accueil de l’autre, thème qui a pris, dit-il, « des proportions importantes et parfois alarmantes » et qu’il faut affronter sans se laisser « prendre par les idéologies ni entrainer vers des positions extrêmes de mépris de l’autre ».

Avant même d’être considérée pour le « bénéfice économique » qu’elle peut apporter, la personne immigrée doit être vue comme « une personne qui porte en elle des faiblesses et des attentes », affirme-t-il : la présence de migrants dans le pays peut aider à vaincre les égoïsmes et les peurs, selon « le principe de la destination commune des biens, confiés non pas à quelques-uns mais à tous les hommes et qui, pour cette raison, doivent être répartis de la manière la plus équitable possible ».

Le président des évêques italiens conclut sur le principe de subsidiarité qui s’applique d’abord aux jeunes, dans la mesure où ils représentent « la ressource la plus importante de notre société » : leur apport doit être mis en valeur surtout dans le monde du travail, pour ne pas le condamner « à un appauvrissement humain mais aussi économique ».

[Traduction d’Hélène Ginabat]