La psychologie redécouvre le pouvoir du pardon (I)

Entretien avec le Dr. Robert Enright

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ROME, Dimanche 18 septembre 2005 (ZENIT.org) – Le pardon est un message clé de l’Evangile. Convaincu de la force du pardon, le Dr. Robert Enright, psychologue, a fondé en 1994, un Institut international du pardon, pour mettre en oeuvre des années de recherches sur la pratique du pardon. Il est co-auteur du livre « Helping Clients Forgive: An Empirical Guide for Resolving Anger and Restoring Hope » (American Psychological Association Books, 2000).



Dans cet entretien accordé à Zenit il explique ses recherches et partage son expérience sur l’efficacité du pardon pour la guérison personnelle et la paix dans le monde. Nous publions ci-dessous la première partie de cet entretien.

Zenit : D’où vient ce regain d’intérêt de la psychologie pour le pardon ?

Dr. Enright : A l’origine, la psychologie thérapeutique était centrée sur le soulagement de la souffrance émotionnelle. Comme nous le savons tous, on peut trouver la paix en s’approchant de Dieu, des sacrements, et de l’Eglise. Mais ceux qui ont fondé la psychologie thérapeutique n’avaient pas cette vision particulière du monde et dans certains cas la rejetaient même de façon catégorique.

La psychologie a traditionnellement ainsi progressé sur un chemin qui ne laissait aucune place à la Grâce. Même si cela n’a pas changé, ce qui a changé c’est la notion selon laquelle les personnes peuvent et doivent accueillir ce qui est positif et bon. Les philosophes et les théologiens ne seraient pas surpris par cela. Ils nous diraient même que ces idées ne sont pas nouvelles mais bien anciennes.

Pour les psychologues toutefois, ceci est une révélation. Une partie de cette « nouvelle découverte » du bien, est le pardon.

Zenit : Quelle est l’efficacité du pardon en tant que thérapie ?

Dr. Enright : Elle est très variable. Certains groupes de recherche obtiennent d’excellents résultats scientifiques avec la thérapie du pardon, d’autres non.

Comme le Dr. Richard Fitzgibbons et moi-même le soulignons dans notre livre « Helping Clients Forgive » (Aider les patients à pardonner), l’une des raisons expliquant le succès mitigé de la thérapie est le temps et l’attention que le thérapeute accorde à son client.

Il faut du temps pour pardonner une injustice profonde. Les structures insistent trop souvent sur une thérapie « brève » qui ne donne pas au patient suffisamment de temps pour faire le cheminement thérapeutique douloureux du pardon.

L’un de nos projets de recherches, avec Suzanne Freedman, de l’Université de « Northern Iowa » a été mené avec des victimes de l’inceste. Ces femmes courageuses ont, pour la plupart, eu besoin d’environ un an pour pardonner aux auteurs de ces actes. Mais cela en valait la peine.

Lorsque nous avons comparé le groupe expérimental qui bénéficiait d’une thérapie de pardon avec un groupe qui n’en bénéficiait pas, nous avons constaté que dans le premier groupe, l’angoisse et la dépression avaient été réduites de manière significative. Lorsque le deuxième groupe a suivi la thérapie du pardon à son tour, les symptômes d’angoisse et de dépression ont également nettement diminué.

Même si un an semble long, il faut penser que certaines femmes souffraient de troubles émotionnels depuis 20 ou 30 ans avant d’avoir réussi à pardonner.

Nous avons obtenu des résultats similaires avec de nombreux autres groupes : des hommes et des femmes dans un centre de désintoxication de la drogue, des malades du cancer en phase terminale, des couples mariés sur le point de divorcer, des adolescents incarcérés, des malades du cœur, etc.

Zenit : Quelles sont les étapes d’une guérison à travers le pardon ?

Dr. Enright : Une autre raison du succès observé avec la thérapie du pardon est le principe de laisser la personne suivre son propre cheminement de pardon. Le Dr. Fitzgibbons et moi-même présentons dans notre livre un cheminement soutenu scientifiquement. Ce cheminement est décrit plus en détail dans mon livre « Forgiveness Is a Choice » (Le pardon est un choix), destiné au grand public.

L’essentiel de ce cheminement se traduit ainsi : tout d’abord la personne doit reconnaître qu’elle a été traitée injustement, elle doit reconnaître humblement qu’elle a été émotionnellement blessée et qu’elle est réellement furieuse.

Ensuite, si elle souhaite entreprendre une thérapie du pardon, elle doit comprendre ce qu’est le pardon et ce qu’il n’est pas. Par exemple, lorsqu’une personne pardonne à une autre, elle n’est pas en train de tolérer, excuser ou oublier le tort qui lui a été fait. Les deux personnes peuvent se réconcilier mais pas nécessairement.

Pardonner signifie réduire son ressentiment et faire croître sa bienveillance et son amour envers une personne qui a été injuste. Ceci est un choix individuel, un acte de volonté. Se réconcilier signifie que les deux personnes reviennent ensemble et retrouvent une confiance mutuelle. Mais pour cela la coopération des deux parties est nécessaire. On peut pardonner l’offense tout en restant méfiant.

Nous recommandons ensuite que la personne s’engage dans ce que le Dr. Fitzgibbons appelle le « pardon cognitif ». Il s’agit de pensées et d’affirmations de pardon envers la personne qui a été injuste. Ce pardon cognitif peut se faire intérieurement, sans s’adresser à la personne qui est à l’origine de l’offense.

Le pardon cognitif suppose entre autres le fait de considérer la personne dans son ensemble, sans la définir uniquement par ses actions mauvaises. Nous valons tous plus que nos actions. Nous sommes des personnes vulnérables. Nous sommes des enfants de Dieu.

Après le pardon cognitif vient le pardon émotionnel : la personne s’ouvre à la compassion et à l’amour envers cet enfant de Dieu qui l’a blessée. Ceci est difficile et peut prendre du temps. Certaines personnes ne sont pas prêtes pour cette démarche et il faut les respecter.

Cette compassion qui grandit dans le cœur humain envers des personnes qui ont été ou sont profondément injustes, reste un mystère pour nous. Il est évident que la grâce de Dieu agit, mais en tant que scientifiques nous ne possédons pas le langage pour décrire cela pleinement. La science est limitée, comme le sont toutes nos tentatives humaines pour comprendre le mystère.

Au-delà du pardon émotionnel, il y a la tâche difficile de « porter le poids de la souffrance » due à ce qui s’est passé. Celui qui pardonne ne peut pas revenir en arrière et effacer le mal mais il peut, désormais, prendre la décision courageuse d’accepter la souffrance et d’être un canal pour le bien à l’égard de celui qui a offensé.

Pour le chrétien, cela revient à s’identifier au Christ souffrant sur la croix pour nos péchés. Il a souffert pour nous. Nous devons faire de même pour les autres maintenant que nous sommes pardonnés.

[Fin de la première partie]