La psychologie redécouvre le pouvoir du pardon (II)

Entretien avec le Dr. Robert Enright

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ROME, Lundi 19 septembre 2005 (ZENIT.org) – Le pardon est un message clé de l’Evangile. Convaincu de la force du pardon, le Dr. Robert Enright, psychologue, a fondé en 1994, un Institut international du pardon, pour mettre en oeuvre des années de recherches sur la pratique du pardon.



Dans cet entretien accordé à Zenit, dont nous publions ici la deuxième partie, il explique ses recherches et partage son expérience sur l’efficacité du pardon pour la guérison personnelle et la paix dans le monde (pour la première partie cf. Zenit, 18 septembre).

Zenit : Qu’avez-vous appris sur les enfants et le pardon ?

Dr. Enright : Les enfants semblent avoir un cœur ouvert et enthousiaste vis-à-vis du pardon. L’éducation au pardon est donc une réelle opportunité pour eux.

Je crois en même temps que les enfants peuvent être découragés s’ils sont entourés de personnes qui ridiculisent l’acte de pardonner ou qui sont indifférents. L’éducation au pardon est donc vitale.

J’ai travaillé avec deux collègues, Jeanette Knutson et Anthony Holter, dans des écoles catholiques et des écoles publiques de Belfast, en Irlande du nord, ces trois dernières années. Nous proposons une formation au pardon du CP au CM1. Nous formons les enseignants qui forment ensuite les enfants.

J’ai récemment publié un livre d’images pour enfants sur le pardon : « Rising above the Storm Clouds » (S’élever au-dessus des nuages orageux) pour des enfants de 4 à 10 ans, que nous utilisons pour la formation des CM1. Cette année nous entamons le CM2 et l’année prochaine, nous entrons dans l’école secondaire.

Nous avons constaté que des enfants, dès l’âge de 6 ans, peuvent apprendre ce qu’est le pardon et réduire ainsi une colère excessive. Nous sommes présents à Belfast pour offrir le don du pardon à cette ville déchirée par la guerre. Nous espérons qu’au fil des années, les enfants deviendront des « spécialistes » du pardon sur les plans théologique, philosophique et psychologique.

Nous espérons que, forts de cette profonde compréhension du pardon, il forgeront une paix plus satisfaisante que leurs parents, dans leur communauté.

Aussi bien le pape Jean-Paul II le Grand que Benoît XVI nous ont enseigné que le pardon est le principal chemin vers la paix en ce monde. Notre travail à Belfast est tout simplement une action découlant de cette sagesse.

Zenit : Comment peut-on mettre en pratique le pardon dans la vie de tous les jours ?

Dr. Enright : Rappelons tout d’abord que le pardon vient de Dieu et que nous ne pouvons pas par conséquent voir dans le pardon une technique psychologique supplémentaire. Pardonner signifie entrer dans le mystère de la croix du Christ. Il s’agit certes d’un enseignement difficile mais qui vaut la peine d’être compris. Même si les gens pardonnent sans l’intention consciente ou délibérée d’obéir à Dieu, il se peut qu’ils s’ouvrent malgré tout à lui.

Deuxièmement, les personnes qui pardonnent doivent savoir ce qu’est le pardon et ce qu’il n’est pas. Pardonner, c’est offrir un amour inconditionnel à la personne qui a offensé. Ce n’est pas un acte de faiblesse. Lorsqu’une personne pardonne, elle peut et doit rechercher la justice. Si on abîme votre voiture, vous pouvez pardonner en présentant la facture du garagiste au responsable.

Troisièmement, le pardon est intimement lié à la grâce de Dieu. Prier, recevoir les sacrements et attendre l’action de Dieu dans le cœur humain font donc partie du pardon.

A ceux qui se placent en dehors de ces voies de la grâce, je dis généralement qu’il nous est impossible de comprendre totalement comment Dieu agit. Tout cela est encore très surprenant pour moi, même après avoir étudié le pardon pendant 20 ans. J’ai vu des athées déclarés et des chrétiens fervents pardonner avec de bons résultats. L’essentiel est donc d’être ouvert au mystère du pardon indépendamment de ses origines.

Zenit : Quels conseils donneriez-vous à des personnes ayant des difficultés à pardonner ?

Dr. Enright : On ne pardonne pas d’un coup, comme on appuie sur un interrupteur pour balayer les ténèbres. Pour la plupart d’entre nous, pardonner c’est porter notre croix pour celui qui nous a blessés.

Cela demande de la douceur et de la patience avec soi-même, peu importe le temps que cela prend. Nous apprenons beaucoup en acceptant le poids et la souffrance de la croix.

A ceux qui n’arrivent pas à pardonner je demande : « Etes-vous prêts à découvrir ce qu’est le pardon et ce qu’il n’est pas ? » Une telle question n’oblige pas une personne à pardonner mais l’invite à examiner ce qu’est le pardon.

Si la personne a examiné les dimensions du pardon, je demande : « Etes-vous prêt à examiner le pardon dans sa forme la plus essentielle, envers celui qui vous a blessé ? Etes-vous disposé à essayer de ne pas faire de mal à cette personne ? » Remarquez que cette question ne demande pas à la personne d’aimer celui qui l’a offensée, mais de s’abstenir de répondre par la négative, de s’abstenir de faire le mal même de manière subtile.

Puis vient la question « Voulez-vous le bien de cette personne ? ». Remarquez que cette question déplace l’accent vers une dimension positive, vers au moins un souhait, même s’il ne peut y avoir d’action délibérée vers le bien de l’autre.

Toutes ces questions visent à rapprocher un peu plus la personne offensée de l’amour. Si une personne refuse de pardonner, il faut comprendre que ce « non » catégorique n’est pas forcément son dernier mot. Elle peut changer.

Zenit : Comment l’aspect de la foi, de l’imitation du Christ peut-il aider à comprendre le pardon ?

Dr. Enright : Jésus Christ est amour. Le pardon que nous donnons est un acte d’amour. Chaque fois qu’une personne pardonne, qu’elle en soit consciente ou non, elle entre dans l’amour du Christ exprimé par sa croix.

Ma collègue Jeanette Knutson a fini par réussir à me faire comprendre cela. Au fil des années j’ai compris un grand mystère, comme l’explique le pape Jean-Paul le Grand dans « Salvifici Doloris », à savoir que pardonner c’est entrer dans une souffrance rédemptrice pour l’autre.

Nous nous unissons au Christ sur sa croix pour le salut de celui qui nous a offensés. Dire délibérément « oui » à cela est une grande joie en dépit de la souffrance. Pardonner, c’est donner un sens profond à la souffrance que l’on a dû endurer à cause du péché de quelqu’un d’autre.

En réalité, en suivant l’enseignement du cardinal Kasper dans son livre « Sacrament of Unity » (Sacrement de l’unité), non seulement nous imitons le Christ lorsque nous pardonnons, mais nous entrons aussi en union avec lui. Encore une fois, ceci est un grand mystère, analogue à l’union du Christ et de son Eglise. Quand nous pardonnons nous faisons l’expérience de cette union avec lui pour le bien de l’autre personne.

Dieu, dans sa sagesse, a envisagé de nombreuses façons de nous unir à son Fils : en devenant membre de son corps l’Eglise, à travers l’Eucharistie, et à travers le pardon inconditionnel et rempli d’amour envers les autres.

Il faut dire cela plus souvent et de manière plus claire à ceux qui veulent découvrir davantage le pardon.

Zenit : Quels projets avez-vous à travers l’Institut du pardon?

Dr. Enright : Au cours des dix ou vingt prochaines années, nous travaillerons en faveur des enfants victimes des guerres ou vivant dans des milieux ou règne la violence, à travers des programmes d’éducation au pardon au sein des écoles, des foyers privés et des maisons de culte.

Le pardon a été ignoré dans l’ensemble par le mouvement pour la paix, mais sans le pardon il ne peut y avoir aucune paix durable. Parce que découvrir et apprécier le pardon prend du temps, nous commençons avec les enfants pour augmenter la probabilité que ces derniers retiennent bien la leçon.

Pour cette raison, nous tentons de convaincre les philanthropes que le pardon, spécialement le pardon centré sur les enfants, doit faire partie de tout effort pour la paix. C’est une forme de vente forcée. Comme projet lié à celui de l’aide aux enfants, il faut également fournir de l’aide aux parents.

Très souvent dans les zones touchées par la guerre, les personnes se marient avec de profondes blessures et colères qui remontent à des générations. Notre intention est donc de fournir des programmes de pardon pour les parents de manière à ce qu’ils puissent apaiser leur propre colère et qu’ils ne la transmettent pas à leurs enfants.

Au fond, ce que nous voulons, c’est introduire la notion d’école, de foyers et de maisons de culte comme « communautés de pardon », où les personnes s’encourageront mutuellement dans le mystère du pardon. Pouvons-nous nous permettre de continuer d’attendre avant de créer des communautés de pardon de ce type ?