La Russie et l'Europe: le poids de l'histoire

"Une frontière pour l'Europe : où ?" demandait Karol Wojtyla

Paris, (Zenit.org) Prof. Jean-Dominique Durand | 726 clics

Après la chute des régimes communistes et l’élargissement de l’Union Européenne à des pays qui s’étaient libérés du communisme, la question des frontières entre Europe et Russie est devenue toujours plus aiguë. La grande majorité des États européens appartiennent désormais à la même structure politique (mais aussi militaire, l’OTAN), sur la base de leur libre choix, avec une quasi coïncidence entre Europe institutionnelle (l’Union) et Europe géographique.

Celle-ci se rapproche de l’idéal de la grande Europe, « de l’Atlantique à l’Oural » proposée par le général de Gaulle en 1959, cette Europe qui devait, selon Jean-Paul II, « respirer de ses deux poumons. Mais cette vision est avant tout une vision occidentale, peu réaliste, l’Oural n’a jamais été ni une frontière politique, ni une limite naturelle, pas même un obstacle entre les peuples. De son côté la proposition de Gorbatchev d’une « maison commune » n’était guère précise. Et le point de vue occidental ne l’est pas plus, ce qui ne peut que provoquer des inquiétudes pour la stabilité des frontières.

Au Conseil de Lisbonne de juin 1992, la Commission déclarait : « Européen ne peut être officiellement défini, […] il n’est donc pas possible ni opportun d’établir les frontières de l’Union Européenne dont les limites seront encore redéfinies ». Le traité d’Amsterdam précise en 1997, que peut entrer dans l’Union, tout État européen (art. 49) respectant les principes de liberté, démocratie, respect des droits de l’homme (art. 61). Cette question des limites de l’Europe est fondamentale.

En août 1978, le cardinal Wojtyla, dans un article fameux, interrogeait à la veille de son élévation au pontificat : « Une frontière pour l’Europe : où ? » La demande est d’autant plus cruciale que pèse le poids de l’histoire, une histoire souvent très cruelle, mais une histoire trop souvent oubliée ou ignorée par les responsables politiques occidentaux, mais dont la mémoire est au contraire exacerbée en Europe centrale et orientale. Longtemps, l’Europe s’est arrêtée sur le Rideau de fer, tracé au milieu de son espace. Mais l’autre Europe, celle au-delà de cette frontière imposée par les communistes soviétiques, séparée de celle qui s’engageait dans un processus d’unité, fait partie du même ensemble géographique, historique et spirituel.

C’est l’immense question, jamais résolue dans l’histoire, comme nous l’observons actuellement, des rapports du monde russe avec l’Occident, entre catholicisme et orthodoxie, entre des conceptions différentes du pouvoir politique et des droits humains, du concept de nation. La définition de la frontière reste un élément clé de l’identité nationale à affirmer. Or l’histoire de l’Europe de ces 25 dernières années, c’est aussi l’histoire de la construction de nouvelles barrières, de nouvelles frontières, comme le montrent les États nés du démantèlement de la Yougoslavie et de l’Union soviétique.

C’est l’histoire de  nouvelles peurs et de nouveaux nationalismes, de vieilles souffrances et de vieilles haines cuites et recuites, de mémoires passées mais toujours vivantes, de préjugés et de divisions entre les peuples, les ethnies, les groupes linguistiques, de passions jamais éteintes. Le sociologue Emmanuel Todd parle de la “fragmentation anthropologique” de l’Europe. Dans sa partie orientale, il s’agit aussi d’une fragmentation historique, avec des blessures profondes qui semble impossibles à faire cicatriser, où l’idée même de réconciliation paraît inaccessible.

La crise actuelle plonge ses racines dans cette longue histoire de nationalismes, d’identités et de souffrances inimaginables. Comment oublier la grande famine organisée en Ukraine par le pouvoir soviétique, c'est-à-dire russe, la Holodomor, l’extermination par la faim, qui a tué trois à cinq millions de personnes entre 1931 et 1933 ? La crise actuelle a aussi ses racines dans un grand empire, la Russie, un pays de frontière, européen mais également asiatique, qui ne peut accepter une perte de puissance.

Il y a quelques semaines, à l’occasion des Jeux Olympiques de Sotchi, la Russie a donné une interprétation de sa propre histoire, de sa grandeur, que les responsables de l’Union européenne feraient bien de prendre en considération pour comprendre la position de Moscou. L’enjeu, c’est l’équilibre de toute l’Europe. Il est assez important pour que les responsables occidentaux fassent l’effort d’appréhender une histoire complexe, dont la connaissance permet de comprendre les motivations profondes des uns et des autres, et d’éviter des prises de position dogmatiques qui conduisent inévitablement à la confrontation. 

Professeur Jean-Dominique Durand

Vice-Président de l’Académie catholique de France

Editorial avril 2014