La sainte Nuit où l'Enfant se donne : la totale de l'amour !

L'agonie à Gethsémani

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Père Daniel-Ange

ROME, mercredi 4 avril 2012 (ZENIT.org) – Voici le troisième volet de la méditation du P. Daniel-Ange pour le Jeudi Saint, sur l’agonie de Jésus à Gethsémani.

La sainte Nuit où l’Enfant se donne :

la totale de l’amour !

[Mt 26, 30-75 ; Mc 14, 26-31 ; Lc 22, 39, 31-34]

Brusquement : « Levez-vous ! Partons d’ici ! » [Jn 14, 31]

C’est lui qui se lève le premier. Il prend la tête. Il entraîne les siens Où ? Vers la Passion. Dans la nuit, ils sortent dans la nuit…

Dans la nuit déjà avancée, quelques étoiles brillent. C’est la pleine lune de la Pâque. Es descendent la colline du mont Sion par les marches que l’on voit encore aujourd’hui. Ils traversent le petit torrent du Cédron. De l’autre côté, ils entrent dans l’oliveraie. Jésus aimait s’y retirer. Mais cette fois-ci, c’est pour entrer dans le grand duel final. Ce grand combat dont il va sortir vainqueur, après avoir apparemment été vaincu.

Il prend avec lui ses plus intimes : Pierre, Jacques et Jean (tu te rappelles, la montagne ?). Un tel abîme, on tremble d’en approcher, le vertige vous saisit…

Viens et vois notre Jésus ! En cette nuit, il se sent tellement seul, délaissé, abandonné ! En même temps, il ne veut pas être seul, c’est bouleversant Jésus désire que l’on partage avec lui un peu de sa propre veille d’amour : « Demeurez ici et veillez avec moi. »

Tant de fois, durant la Première Alliance, il avait déjà laissé échapper cette plainte :

« J’ai cherché des consolateurs, et je n’en ai pas trouvé. J’ai cherché quelqu’un qui m’aide, et pas un seul ! » [Ps 68, 21]

« Sion tend les mains. Pas un qui la console ! »

[Lm 1, 17]

Jésus entre dans son Agonie. Ou plutôt c’est lui qui entre dans toute l’agonie du monde. Qui s’enfonce dans l’immense passion du monde : toutes les iniquités, les ignominies, les horreurs, les infamies, les cruautés, les injustices, les douleurs, les souffrances de toutes sortes, dont la litanie sans fin perdure depuis le grand séisme originel, et va durer jusqu’à la fin du monde. Tout ce qui déchire le cœur de l’homme, tout ce qui déchire l’humanité, tout ce qui déchire son Église, déchire d’abord son Cœur. Et justement parce qu’il est Dieu, la moindre souffrance déchire son Cœur, comme pour nul autre. En lui, c’est la lutte de la vérité et de l’erreur, de la lumière et de la ténèbre, de la justice et de l’injustice, de l’amour et de la haine. Et par-dessus tout : de la vie et de la mort.

Rien n’est plus contre-nature que le mal sous toutes ses formes. Donc personne comme Dieu pour être bouleversé par le moindre mal. Donc personne pour en souffrir comme lui.

C’est indicible. On ne peut s’en faire aucune idée. Jamais personne ne pourra soupçonner ce qu’a vécu notre Jésus en cette Nuit. Il faut ici faire silence et tomber en adoration…

Et quand nous adorons le Corps du Seigneur en cette nuit, sachons qu’il porte en lui toutes les agonies du monde. Notre propre agonie, le combat final de ceux qui quittent cette terre pour passer de ce monde au Père. Jésus prend sur lui chacune de nos agonies, nos détresses, nos peurs, pour nous transfuser l’amour fou qui habite son Cœur en cette nuit.

« Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Ne dormons pas pendant ce temps-là… », [Pascal]. A la fin du monde, Jésus viendra en gloire. Veillons en attendant ce jour-là.

Pas moi, mais Toi ! Oh ! oui !

[Mt 26, 36-46 ; Mc 14, 32-42 ; Lc 22, 40-46 ; Jn 18, 1]

Jésus n’a pas voulu souffrir sa Passion en conquérant, je veux dire stoïquement. Comme toi et moi devant la souffrance et la mort, il a été effectivement envahi par la peur et l’angoisse. Il a dit : « Père, éloigne de moi cette coupe… », comme chacun de nous l’aurait crié ! Il a vécu sa Passion dans notre faiblesse, dans notre pauvreté, dans notre fragilité. Il n’a pas frimé. Il a été écrasé par le poids de nos souffrances. Toutes nos peurs, toutes nos faiblesses, il les a sanctifiées de l’intérieur. Il les a assumées, il les a orientées vers le Père.

Après avoir dit : « Éloigne de moi cette coupe… », il dit :

« Père, non comme je veux moi, mais comme tu veux toi, selon ton désir, ta volonté… Je suis ton serviteur, ton enfant… Fais de moi ce qu’il te plaira… »

Là où nous avons dit : « Non ! », il dit : « Oui ! »

Pendant toute cette heure, sa volonté humaine s’est rebiffée contre l’horreur, et à la fin il cède douloureusement et doucement à la fois, il s’accorde à la volonté de son Père, comme deux instruments tenant parfaitement la même note. Il préfère ce que préfère son Père.

Ce même « oui » que son Esprit Saint avait mis sur les lèvres de Marie, au jour de l’Annonciation, le voici en cette nuit sur ses lèvres. Il accueille tout comme venant de la main de son Père. C’est de cette main-là qu’il prend la coupe pour la boire jusqu’à la dernière goutte. Pourquoi ? Parce qu’il sait que c’est pour te sauver, pour me sauver.

Viens et vois : ces gouttes de sang qui commencent à perler sur son front. Il en verse une pour toi, une pour moi, une pour chacun. Et ses larmes !… Il nous a guéris autant par ses larmes que par son sang (c’est pour cela qu’à la messe, on mélange un peu d’eau au vin. Et dans le rite oriental, c’est de l’eau chaude, pour signifier ses larmes mêlées à son sang).

Comme un petit qui crie vers son papa !

Au nom de nos cours rebelles et révoltés, il s’abandonne donc comme un enfant. Un enfant qui s’abandonne, parce qu’il se sent abandonné.

Jamais Jésus n’a été aussi enfant qu’en cette nuit. Plus enfant encore qu’en la nuit de Bethléem. Car jamais il n’a été aussi vulnérable à toute la dureté, la méchanceté, la cruauté, la haine du monde.

Il ne s’en protège pas. Il ne s’en défend pas. Il ne se durcit pas. Il ne résiste pas. Il ne se blinde pas. Il se laisse submerger. Il se laisse frapper. Il se laisse blesser.

Mais chaque coup, il l’accueille dans l’amour. Et l’amour l’emporte sur la souffrance. Et chacune de ses blessures en devient blessure d’amour.

Ah ! Ce« comme tu veux, toi ! de Jésus, lancé vers son Père, jaillisant de son Cœur brisé…

Voici la plus longue heure de l’histoire du monde. La plus longue des heures de sa vie – car la souffrance au paroxysme rend le temps interminable. Au cœur de cette heure, Pierre entend un mot qui le bouleverse. Un mot que Jésus n’a jamais osé encore laisser entendre. Il a choisi cette heure entre toutes les heures pour livrer – en priorité à ses plus intimes – le mot le plus secret de son cœur, son secret d’amour entre Lui et son Père : « Abba ! »

C’est le nom familier des petits enfants avec leur papa, un mot chargé de tendresse, mais si familier qu’aucun juif n’aurait jamais osé l’adresser à Dieu, sous peine de blasphémer. Quelquefois, mais rarement, dans la Première Alliance, on trouve ce mot de « Père ». Mais jamais, au grand jamais, aurait-on osé dire à Dieu : « Petit Papa tendrement aimé ! Papa de mon cœur ! »

Ce mot qui habitait son cœur dès le sein de Marie, en cette nuit est tout à coup lâché, livré : il le donne ! Jusqu’ici, il n’appartenait qu’à lui. Il était le seul à pouvoir le dire en toute vérité. Et voici qu’il nous le transmet au fond d’une agonie pour nous dire que, au creux de nos pires souffrances, nous pouvons recevoir notre enfance : la sienne ! Et appeler Dieu de ce même petit mot saturé d’amour : « Abba ! »

Pierre est tellement bouleversé, qu’il dira plus tard à Marc, son secrétaire : « Surtout, avant de le traduire, garde-le tel quel, tel que je l’ai entendu résonner en cette nuit… » Et Paul à son tour de suivre la consigne, de le retranscrire tel qu’il a résonné à Gethsémani : « Abba ! Père ! » [Rm 8, 15; Ga 4, 6]

Aime redire, toi aussi, ces deux syllabes mystérieuses qui contiennent toute l’âme d’enfant de Jésus, jusque dans son Agonie.

En cette nuit, qui donc peut dormir ?

Dans la suite des temps, les baptisés aimeront consacrer une heure sainte dans la nuit du jeudi au vendredi, pour simplement être là avec lui. Simplement pour ne pas le laisser seul. Pour être auprès de lui cet ange qui va lui apparaître, sans doute le prince des anges : l’archange Miche ! qui vient à ses côtés. Qui vient combattre avec lui dans cette ultime Agonie – le mot veut justement dire : combat, lutte –, le conforter, le consoler. Si souvent, nous pouvons être pour lui des consolateurs, surtout quand il nous donne de partager un tout petit peu de son Agonie, au moins de ses épreuves.

Pour cette nuit, écoutons la plainte de ce tropaire de la deuxième veille de la liturgie orientale :

Le Père en son amour

a voulu envoyer son Fils dans le monde ;

les méchants l’ont crucifié.

Qui pourrait dormir ?

Ils l’ont jugé et condamné,

jeté en prison et flagellé ;

ils ont pris le roseau et l’ont battu.

Qui pourrait dormir ?

Ils ont craché sur son visage,

un esclave lui frappa la joue ;

lorsqu’il parla, ils le condamnèrent.

Qui pourrait dormir ?

Des chiens enragés ont assailli le lion

pour le tuer ;

comme un coupable, il se taisait.

Qui pourrait dormir ?

Ils tressèrent une couronne d’épines,

ils la mirent au Seigneur des couronnes ;

ils lui firent endurer toutes sortes d’injures.

Qui pourrait dormir ?

Le Soleil qui éclaire l’univers,

ils l’ont conduit dans les ténèbres ;

ils ont fermé les portes devant lui.

Qui pourrait dormir ?

Sur une icône d’Orient représentant Jésus en agonie, il y a non seulement Michel qui vient le conforter, mais aussi Marie… Elle est là. Elle pose sa main gauche sur la tête de son enfant en agonie, la paume de la main droite tout ouverte : d’une main elle le console, de l’autre elle l’offre au Père.

Oui, son Père est là, de qui il tient tout de sa divinité. Et aussi cette Mère, de qui il tient tout de son humanité : celle qui lui a donné cette chair capable aujourd’hui de souffrir chacune de nos souffrances.