La Vierge Marie crée une paroisse

Avec la complicité de l'abbé Guérin, à  Pontmain

Rome, (Zenit.org) Anne Bernet | 1020 clics

Le 1er juin 2013, Mgr Thierry Scherrer, évêque de Laval (France), a ouvert en la basilique Notre-Dame de Pontmain l’enquête diocésaine en vue de l’éventuelle béatification de l’abbé Michel Guérin, curé de ce petit village mayennais lors de l’apparition mariale du 17 janvier 1871. Ce faisant, Mgr Scherrer met en évidence la personnalité et le rôle de cet humble prêtre de campagne, laissés durablement dans l’ombre. Peut-être parce que l’œuvre et la vie de Michel Guérin, longtemps jugés « ordinaires », sont plus porteurs de leçons et d’espérance pour notre époque que pour la sienne.

Michel Guérin vient au monde à Laval, le 8 juin 1801. Son père, comme lui prénommé Michel, et sa mère, Madeleine Busson, sont mariés depuis quatre ans ; ils ont déjà une fille, Clémence, qui mourra très jeune. Tous deux sont issus d’un milieu d’artisans du textile fragilisé par la crise révolutionnaire. C’est pourquoi la mort de M. Guérin, en 1814, laisse les siens dans de graves difficultés financières. Michel, qui se destine au sacerdoce, doit interrompre ses études ; il entrera au séminaire du Mans grâce aux sacrifices et au travail acharné de sa mère. Le 19 juillet 1829, il est ordonné prêtre par l’évêque du Mans, Mgr Bouvier, qui demeurera son protecteur et son ami.

Élément brillant, Michel Guérin, à la surprise générale, réclame pour premier poste une paroisse dont personne ne veut, « la plus pauvre, la plus désolée, la plus perdue ». Il est envoyé à Saint-Ellier du Maine, à l’extrême bout du diocèse, aux limites de la Bretagne et du Cotentin, à 120 kilomètres de l’évêché. Encore ces 120 Km se font-ils par des chemins creux, impraticables ou presque d’octobre à mai, si mauvais le reste du temps que les commerçants des environs refusent de livrer le bourg et ses alentours de peur de perdre leurs attelages dans les fondrières.

Mais Saint-Ellier n’est pas encore la communauté la plus défavorisée de l’évêché : à cinq kilomètres au nord, le village de Pontmain et ses cinq cents habitants, dispersés dans des métairies, vivent plus difficilement encore. Coupé de tout, abandonné des autorités qui se désintéressent de ce « bout du monde » inaccessible, Pontmain s’enfonce dans la misère matérielle et morale. Ni école, ni poste, et, depuis la mort du prêtre desservant, en janvier 1829, plus de secours religieux. Messe, sacrements, baptêmes, mariages, enterrements, tout est à Saint-Ellier, et, dès qu’il fait mauvais, Saint-Ellier n’est plus accessible … 

À la même époque, le curé d’Ars dit : « Laissez une paroisse dix ans sans prêtre, les gens y adoreront leurs bêtes … » On n’en est pas là à Pontmain, au cœur d’un pays chouan à la piété indéracinable qui, quarante ans plus tôt, a pris les armes pour défendre sa foi, mais même les meilleures habitudes disparaissent quand rien ni personne ne les entretient et, assez vite, les gens abandonnent la pratique religieuse, se contentant, puisqu’ils ne peuvent aller à la messe, de dire le chapelet.

Cette piété mariale, inébranlable, frappe l’abbé Guérin, lui-même grand dévot du rosaire et serviteur infatigable de la Sainte Vierge. Autant qu’il le peut, il va dire la messe à Pontmain mais comprend que ce n’est pas assez. Il faut un prêtre sur place. Ce sera lui. Il met cinq ans à en convaincre l’évêché qui veut l’empêcher d’aller mourir de misère dans un village de « trente feux », incapable de le défrayer, où église et presbytère tombent en ruines. 

Enfin, en 1836, grâce au soutien des quelques notables locaux qui se sont engagés à lui verser un traitement, l’abbé Guérin, accompagné de sa mère, arrive à Pontmain, et doit louer un logement car le presbytère est inhabitable. Cela lui importe peu car il se trouve toujours mieux logé que le Seigneur. L’église menace de s’écrouler, comme le clocher qui n’abrite plus qu’une cloche, fêlée. Les fenêtres n’ont plus de vitres, la chaire risque de s’effondrer, le confessionnal n’a plus ni porte ni rideaux, les bancs sont vermoulus. Quant aux modestes biens du petit sanctuaire, confisqués au début de la Révolution, ils ont été remplacés par des missels, statues, linge d’autel, calices, patènes, ciboires et ornements de récupération en si mauvais état que la liturgie interdit de les utiliser. Il n’y a pas un sou pour en acheter d’autres, ni d’ailleurs pour procéder aux moindres travaux. N’importe qui baisserait les bras. Pas Michel Guérin. Il a voulu venir. Ses paroissiens ont voulu qu’il vienne. Eh bien, avec l’aide de Dieu, ils remédieront à toutes ces difficultés en apparence insurmontables.

La bonne volonté des uns et des autres mise à contribution, et elle le sera à l’avenir plus d’une fois, l’abbé Guérin pallie au plus pressé et, en quelques semaines, rend l’église utilisable. La confiance totale qu’il met en la Providence, une audace de timide qui l’incite à risquer des démarches tantôt auprès du préfet, tantôt auprès de l’évêque, tantôt auprès de la reine Marie-Amélie, réputée à raison secourable au clergé, permettront, non seulement de tout restaurer mais d’embellir. Comme le curé d’Ars, l’abbé Guérin, qui se prive de tout, n’estime « rien n’est trop beau pour Dieu » et Sa Maison.

À peine arrivé, il a dépensé ses économies dans l’achat d’une trentaine de statues, une par maison, de la Sainte Vierge, œuvres locales en terre cuite vernissée, naïves, qu’il vient lui-même installer à la place d’honneur du foyer, L’instaurant reine et protectrice des familles de la paroisse. Il encourage à réciter quotidiennement le chapelet, si possible le rosaire, puis à venir les dire en communauté, à l’église, matin et soir. L’étonnant est qu’il est entendu. Cela n’empêche pas les autres prêtres du diocèse de se moquer de lui, le surnommant « le curé aux bonnes Vierges ».

C’est par cette restauration du culte marial, le plus vivace dans les âmes de ses ouailles, que l’abbé Guérin construit toute son œuvre de nouvelle évangélisation. Du chapelet, il passe au chemin de croix, du chemin de croix à la dévotion eucharistique, ramenant à la communion fréquente des gens qui ne faisaient plus leurs Pâques. Pour soutenir son action, il prend l’habitude de déranger jusqu’à Pontmain des prédicateurs en vogue, qu’il harcèle jusqu’à ce qu’ils acceptent de prêcher une retraite chez lui. Peu à peu, l’abbé Guérin ramène « son petit peuple » non seulement à la pratique mais à une ferveur qui deviendra, un jour, exceptionnelle.

Cette œuvre apostolique s’accompagne d’un travail « social », économique, voire politique qui révèle son autre facette, celle d’un homme d’action et de terrain.

Michel Guérin veut, certes, sauver les âmes mais tient aussi à ce que les corps bénéficient de conditions de vie décentes. Si lui-même n’a le temps de se soucier de la restauration de son presbytère qu’en 1858, que de chantiers il aura, dans l’intervalle, mis en œuvre !

D’abord, celui du cimetière, qu’il fait, pour des raisons d’hygiène, déplacer ; puis la construction d’une école confiée à des religieuses. L’abbé Guérin, grand lecteur, abonné à de nombreuses revues religieuses, mais aussi scientifiques et géographiques, n’hésitera pas, comme le prouvent ses notes personnelles, à venir à l’occasion faire partager ses connaissances aux enfants. La redécouverte des catholicités perdues du Japon l’émeut particulièrement et il enseigne à ses fidèles « le chapelet des martyrs japonais » en l’honneur des martyrs de Nagasaki. 

Dès 1840, il a convaincu Mgr Bouvier de faire de Pontmain une paroisse. Il aimerait convaincre le gouvernement de lui donner le statut de commune et fatiguera, jusqu’à sa mort, une administration récalcitrante. Un jour, il plaide pour la rénovation de la voierie, qui désenclaverait Pontmain et permettrait aux voitures de circuler normalement. Un autre, pour l’ouverture d’un bureau de tabac. Les mauvaises langues disent que le curé, qui chique et prise, est le premier concerné ; la vérité est que ce commerce permettra la vente de timbres, postaux et fiscaux, et évitera des démarches lointaines. Il exige aussi que malades et indigents de Pontmain récupèrent un droit dont ils sont spoliés depuis la Révolution, leur accordant des lits gratuits, avec les soins afférents, à l’hôpital et à l’asile de vieillards d’Ernée. 

Il s’agit toujours d’obtenir aides, secours, travail. On ne l’entend pas. Alors, il se débrouille seul. Il ouvre un Bureau de bienfaisance pour les plus défavorisés, sollicite à temps et contretemps ses bienfaiteurs habituels ou occasionnels. Surtout, il amène les gens de Pontmain à une solidarité vraie et active, leur apprenant à s’entraider dans les difficultés puis, quand la vie devient plus facile, à ne pas conserver jalousement le superflu mais à le redistribuer à plus pauvre que soi, qu’il s’agisse d’œuvres caritatives ou missionnaires. 

À aucun moment, l’abbé Guérin ne se décourage, dans la certitude, face aux difficultés, que la Sainte Vierge lui viendra toujours en aide, certitude qu’il s’applique à faire partager à « son petit peuple ». Y compris dans les grandes épreuves.

Lorsque éclate la guerre de 1870 entre la France et la Prusse, guerre qui tourne très vite mal, conduisant à la défaite de Sedan, la chute du Second Empire, l’invasion, l’abbé Guérin, lorsqu’il bénit les trente jeunes gens de Pontmain qui partent rejoindre les Volontaires de l’Ouest, levés afin d’arrêter l’ennemi, leur demande de se consacrer à la Sainte Vierge et leur promet qu’ils reviendront tous sains et saufs.

Pourtant, au soir du 17 janvier 1871, cette promesse semble, même aux plus optimistes, tragiquement inconsidérée. Rien n’arrête les Prussiens qui viennent d’emporter une victoire au Mans et campent devant Laval ; l’on n’a plus aucune nouvelles des garçons de Pontmain. À son « petit peuple », désemparé, au bord du désespoir, comme toute la France, et qui répète : « On a beau prier, Dieu ne nous entend pas ! », il redit ce qu’il n’a cessé de lui enseigner : que Notre-Dame veille. « Non, mes frères, il n’est pas possible qu’Elle soit refusée ! La parole de Son divin Fils y est engagée. […] Il a placé Sa Mère sur un trône de gloire à Ses côtés et lui a dit : ‘’Demandez, ma Mère, car Je ne puis rien vous refuser. Je vous fais la dispensatrice de tous mes bienfaits.’’ »

Sans doute, mais il faut une foi chevillée au corps pour y croire encore, en cet hiver de calamités, alors que l’envahisseur est à cinquante kilomètres.

Et c’est à ce moment précis, quand, à vues humaines, tout semble irrémédiablement perdu, que la foi de l’abbé Guérin, cette foi qu’il a su faire partager aux siens, reçoit sa récompense : immense, passant tout ce que cet humble a jamais imaginé. La Sainte Vierge apparaît à Pontmain, porteuse d’un message d’espérance inégalé :

« Mais priez, mes enfants. Mon Fils se laisse toucher.

Dieu vous exaucera en peu de temps. »

Chacun, à Pontmain, est conscient que ce miracle est le fruit de l’apostolat de l’abbé Guérin. Et cependant, lui qui, en apprenant l’apparition, s’est écrié : « Vous me faites peur ! », lui ne voit pas … et trouve cela normal, naturel, car il sait que la sainteté ne réside pas dans le fait de voir ou ne pas voir, mais dans les œuvres habituelles. Jusqu’au bout, la vie de l’abbé Guérin demeurera sans charismes ni dons extraordinaires.

C’est peut-être pourquoi, après l’apparition, dont les retombées sont gigantesques, l’évêque de Laval, Mgr Wicart, sous prétexte de le ménager, lui donnera un vicaire : la simplicité du vieux prêtre ne lui semble pas à la hauteur de l’événement. Très fin, l’abbé Guérin le comprend, en souffre en silence, lui qui, au lendemain de l’événement, ébloui par le nombre des pèlerins, les grâces reçues, et même les miracles, disait : « Si je me taisais, je ne serai pas le serviteur de Marie ! »

Le 13 janvier 1872, alors qu’il doit célébrer la messe à Saint-Ellier, retardé par une visite impromptue de Mgr Wicart qui s’apprête à publier le mandement reconnaissant l’apparition, l’abbé Guérin demande à un paroissien de lui prêter son attelage afin d’être à l’heure. Un instant plus tard, le cheval s’emballe et précipite l’abbé Guérin dans le fossé. On l’y relève avec plusieurs fractures et des traumatismes internes que la médecine de l’époque ne sait ni diagnostiquer ni soigner. L’agonie de l’abbé Guérin durera quatre mois et demi.

À Mgr Wicart, un peu coupable, qui veut le faire chanoine de la cathédrale de Laval, Michel Guérin répond en souriant :

- Monseigneur, « le petit curé de Pontmain » n’a pas besoin du camail et de la barrette pour mourir … 

Il les aura quand même, in extremis. Ses dernières paroles seront pour demander à sa paroisse « de rester toujours ce qu’elle est ». Le 29 mai, au dernier coup de l’angélus de midi, il rend l’âme.

Telle est cette vie que le bulletin diocésain de Laval jugera, par la suite, banale et « ordinaire ». 

Sur sa tombe, une quadruple épitaphe lui rend davantage justice :

« À la mémoire du vénérable et discret Michel Guérin, premier curé de Pontmain, chanoine honoraire, né le 8 juin 1801, mort chéri de Dieu et des hommes le 29 mai 1872.

Il fut dévoré de zèle pour la gloire de Votre Maison, Seigneur, et il enseigna la justice ; c’est pourquoi il luira comme une étoile dans l’éternité.

Humble serviteur de Marie, en l’honorant comme une Mère, il s’amassait un trésor. Ce trésor fut pour lui l’apparition du 17 janvier 1871. Porté à faire miséricorde, il sera béni parce qu’il a donné son pain aux pauvres.

Le juste même n’ose devant Dieu lever la tête. Priez donc pour lui, paroissiens et pèlerins et, à son exemple, craignez les jugements de Dieu. »

Puisse, en effet, ces prières porter un jour prochain leurs fruits afin que « le bienheureux » Michel Guérin luise pour toute l’Église « comme une étoile dans l’éternité. »

La postulatrice de la Cause