La violence de la croix, la violence dans notre monde : Entretien avec le P. J-M Petitclerc

| 1922 clics

ROME, Vendredi 6 avril 2007 (ZENIT.org) – Prêtre éducateur salésien plongé dans l’univers des banlieues difficiles depuis plus de 30 ans, le père Jean-Marie Petitclerc se bat pour faire reculer la violence.



Il assure ce soir les méditations du Chemin de Croix dans les rues de Lyon sur le thème : « Suivre Jésus de près ». L’année dernière il a présidé celui des Champs Elysées à Paris sur le thème : De la force du rejet à la violence de la croix, en présence de plusieurs milliers de personnes.

Dans cet entretien accordé à Zenit il aborde notamment la question du scandale de la croix qui est le scandale de la condamnation d’un innocent, et le problème de la violence aujourd’hui qui est selon lui « d’abord un problème d’adultes, un problème d’éducation ».

Zenit – En quoi le scandale de la croix de Jésus nous interpelle-t-il tous aujourd’hui ?

P. Peticlerc – Le scandale de la Croix de Jésus c’est d’abord le scandale de cette condamnation d’une victime innocente. Quel crime, quel délit avait commis ce jeune Nazaréen ? Aucun ! Son seul tort était d’avoir quitté son village et de faire route avec ses amis, d’annoncer en termes simples, la venue du Royaume, de vouloir décloisonner la société. Il n’en avait que faire de toutes ces cloisons mises par le pouvoir, le savoir ou l’argent. Mais tout ceci a fortement dérangé les partisans de l’ordre établi, tous ceux qui se crispent sur leurs acquis, sur leurs petits pouvoirs et qui souhaitent que rien ne bouge. Alors il fallait faire taire cet homme. Et j’ai envie de dire que les moyens d’hier étaient les mêmes qu’aujourd’hui lorsqu’il s’agit de vouloir faire taire quelqu’un.

On commence par faire circuler la rumeur. On l’accusait de mal parler de Dieu, lui qui ne connaissaient que la langage de la tendresse. Et cette rumeur conduit au rejet et le rejet conduit à l’exclusion. Il suffit alors de l’ambition d’un juge voulant plaire à l’opinion publique pour faire le reste, lorsque la lâcheté va conduire tous ceux qui auraient dû s’opposer au silence.

Alors la question reste actuelle pour chacune, chacun d’entre nous, lorsque sous nos yeux se déroule parfois le procès de l’innocent : est-ce que nous savons prendre le parti de l’innocent condamné ? Ou alors est-ce que, pour ne pas rompre avec notre petit confort, nos petites habitudes, par lâcheté, nous faisons semblant de ne rien voir, de rien entendre. Je crois que les injustices continuent d’être criantes dans le monde d’aujourd’hui et que beaucoup, par lâcheté, se taisent, car se lever aux côtés des innocents, aux côtés des victimes, c’est toujours courir un certain risque.

La violence subie par le Christ, c’est bien la violence du martyr, celui qui ne cède pas d’un pouce face à son message de vérité et qui va jusqu’au bout de la fidélité à ce qu’il est venu annoncer. Et la souffrance du Christ c’est la souffrance de tous ces martyrs.

J’ai envie de dire que la violence de la croix est bien la violence du rejet. Pour moi, ce qui se joue dans ce Chemin de Croix, c’est vraiment le chemin où on va vraiment exclure de la communauté celui qui est en train de dénoncer l’injustice. C’est ne ce sens que ce message me paraît très très actuel.

Zenit – Jésus va très loin puisqu’il a l’air de nous indiquer directement une méthode non-violente de résolution des conflits. Qu’est-ce que cela implique pour nous, dans notre comportement de tous les jours ?

P. Peticlerc – Oui Jésus refuse cette logique de violence. Lorsque même ses plus proches amis avaient été tentés, au jardin de Gethsémani, au moment de l’arrestation, de se jeter dans la bagarre, il leur avait fait ranger leurs épées, choisissant le procès, la mise en mots, plutôt que la violence. Et il me semble qu’en allant effectivement au bout de cette logique ( c’est ce que René Girard dévoile dans les Thèses) il dévoile le mode de fonctionnement. C'est-à-dire que lorsque la violence s’en prend à l’innocent, alors effectivement, cela délégitime totalement la violence, et c’est vraiment un appel prononcé fortement par le Christ pour dire : il y a d’autres moyens que la violence. L’amour, le respect, c’est le contraire de la violence. Apprenez à gérer les conflits. Ils sont inévitables mais n’allez pas entrer dans cette spirale de la violence, parce que dès que vous la déclenchez, elle est ensuite capable de broyer même l’innocent. Et dans les choses cachées depuis la fondation du monde, René Girard nous dit : Voilà, face à l’Innocent avec un grand I, condamné à mort par ce déchaînement de violence, c’est toute la question de la violence qui est posée à notre société.

Zenit – La question de la violence est une question que vous vivez au quotidien… et vous étudiez les moyens de lutter contre cette violence. Mais que reflète cette montée de violence à laquelle nous assistons aujourd’hui ? Quel est le dénominateur commun qui se cache derrière ces différentes formes de violence et comment en est-on arrivé là ?

P. Peticlerc – Vous savez, j’aime dire que la violence, elle est naturelle. Je partage une vision biblique de l’homme et non pas une vision rousseauiste. La manière naturelle d’exprimer sa colère, la manière de régler le conflit, c’est la violence. Ce qui n’est pas naturel et qui est le fruit de l’éducation c’est la convivialité et la paix. C’est le fait d’être capable de nouer une relation pacifique avec celui qui est différent de soi.

Chaque fois que j’interviens dans un collège, et bon nombre de collèges en France sont secoués par de terribles actes de violence, je dis aux enseignants « vous réunissez 500 jeunes dans un lieu et il y a énormément de violence. C’est complètement naturel ». Ce qui m’émerveille, c’est quand il n’y a pas de violence. Ça signifie que les jeunes sont éduqués. Autrement dit, il me semble que le vrai problème aujourd’hui, ce n’est pas un problème d’enfants, d’adolescents. J’entends des parents dire que les jeunes deviennent de plus en plus violents et de plus en plus tôt. Moi j’aime répondre que le bébé du XXIème siècle naît aussi violent que le bébé du XXème siècle. Il est incapable de répondre à la moindre frustration. Le problème de la violence des enfants et des adolescents c’est d’abord un problème d’adultes, un problème d’éducation. La question qui se pose à nous est : comment, nous adultes, apprenons aux jeunes à maîtriser l’agressivité pour qu’elle ne se transforme pas en violence ? Et dans les quartiers sensibles où je travaille, terriblement secoués par ces phénomènes de violence individuelle et collective, je crois que le problème numéro un qui se pose est bien celui de l’éducation.

N’oublions pas que Jésus lui-même fut un de ces grands fondateurs de courants religieux qui aimait perdre du temps avec les enfants, et qui ne cessait de rappeler à la communauté chrétienne l’enjeu de l’enfance et combien il est important que les adultes soient présents aux côtés de l’enfant qui grandit. D’ailleurs, dès le 20ème chapitre de le Genèse on nous présente un Dieu qui est là aux côtés de l’enfant qui grandit.

Zenit – Le rejet des valeurs de foi et de morale chrétiennes auquel on a l’impression d’assister aujourd’hui dans nos sociétés, notamment dans notre société européenne, n’est-il pas lui-même un rejet de l’autorité et de l’influence de Dieu sur nos vies ?

P. Peticlerc – Oui, c’est un peu compliqué, car je sens, dans mon pays (la France) qu’il y a effectivement un très fort rejet de l’institution, d’une institution qui serait capable, de l’extérieur, de dire ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Et il me semble que nous assistons aujourd’hui, dans nos sociétés, à un vrai clivage entre le pouvoir et l’autorité. J’ai envie de dire que le pouvoir, on le reçoit d’une institution, alors que l’autorité on la reçoit de celui, bien sûr, auprès de qui on l’exerce. Lorsque les gens disent que Jésus parle avec autorité, c’est un constat qu’ils font.

Ce à quoi on assiste dans notre pays aujourd’hui, dans nos sociétés européennes, c’est qu’une position de pouvoir ne confère plus de manière systématique une position d’autorité. Lorsque la confiance régnait dans les institutions, le pouvoir faisait autorité. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas et l’autorité va beaucoup plus s’appuyer sur la crédibilité de celui qui en est le porteur. Moi j’aime dire aux politiques aujourd’hui qu’on assiste moins à une crise d’autorité qu’à une crise de crédibilité des porteurs d’autorité. Alors je crois effectivement qu’il y a un peu un rejet de l’institution Eglise parce que c’est un peu une représentation de l’Eglise qui date quelque peu. C’était le rejet de cette époque où l’Eglise avait du pouvoir, donnait un peu l’impression de pouvoir régir, de l’extérieur, l’homme. Mais on est très loin du message évangélique. Jésus ne s’est appuyé sur aucun pouvoir. Il s’est appuyé sur l’autorité. Il était écouté parce que les gens, effectivement, avaient foi dans sa parole.

Alors voilà pourquoi on assiste à la fois chez les jeunes à un rejet de l’institution mais à une grande soif de spirituel. Et je pense que c’est un appel, pour nous chrétiens, à être beaucoup plus fidèles au mode de transmission qu’a utilisé Jésus, comment il a annoncé la Bonne Nouvelle, et puis en rejoignant les gens et en leur montrant que cette Bonne nouvelle les faisait grandir. Je crois que ces difficultés que nous rencontrons aujourd’hui dans nos sociétés sont un appel à nous replonger dans ce message évangélique et à se dire que l’on ne peut annoncer l’Evangile qu’avec une méthode conforme à l’Evangile. L’Evangile, ce n’est pas un contenu, c’est aussi une pédagogie.

Zenit : Dieu n’est-il pas finalement victime de la violence ?

P. Peticlerc – Oui. Ce qui est absolument extraordinaire dans ce scandale de la croix, c’est qu’effectivement Dieu est du côté de la victime. Je pense toujours avec émotion à ces détenus dans un camp de concentration qui interpellaient l’aumônier suite à la pendaison de trois otages. Il y avait un jeune qui tardait à mourir et les détenus s’en prenaient violemment à l’aumônier en disant : « Mais où est-il ton Dieu, c’est qui ton Dieu qui permet ça ? » Et l’aumônier , en montrant simplement du doigt le jeune adolescent en pleine agonie, leur a dit : « vous n’avez rien compris, Dieu il est là ».

Par rapport à toutes ces représentations où l’on situe Dieu du côté de la force, de la puissance, au sens un peu de la gloire humaine, l’Evangile nous révèle aujourd’hui un Dieu qui va partager le sort de la victime jusqu’au bout, un Dieu qui n’est pas du côté des puissants et qui est toujours du côté des victimes. C’est son camp à lui !

Zenit : En conclusion, quelle lumière d’espérance la Croix de Jésus apporte-t-elle ? Que la violence ne peut avoir le dernier mot ?

P. Peticlerc – Tout à fait. C’est là la grande espérance pascale. C’est que si on peut effectivement détruire le corps, on ne peut détruire l’esprit. C’est cet esprit de Jésus qui continue d’animer tous ceux qui marchent à sa suite. Et il est vrai que dans cette confrontation entre Jésus et Pilate, finalement, le plus fort n’est sans doute pas celui que l’on croit.

Et l’espérance pascale est là qui nous dit : « N’ayez pas peur même si la violence détruit le corps, sachez que l’esprit (l’esprit d’amour, l’esprit de justice et de paix ) résiste à toute forme de violence ; et soyez vous tous, en contemplant cette croix, des artisans de justice et de paix ».