La visite de Benoît XVI en Turquie, « une opportunité unique » pour les relations avec l’islam

Entretien avec Mgr Luigi Padovese, Vicaire apostolique d’Anatolie

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ROME, Mardi 26 septembre 2006 (ZENIT.org) – La visite de Benoît XVI en Turquie pourrait devenir une « occasion irremplaçable, une opportunité unique » pour clarifier les relations avec l’islam, a expliqué Mgr Luigi Padovese, évêque titulaire de Monteverde et vicaire apostolique d’Anatolie.



Dans un entretien accordé à Zenit, Mgr Padovese, expert de l’Eglise en Turquie, ancien président de l’Institut franciscain de spiritualité, présente l’état des relations entre le christianisme et l’islam, quelques semaines avant le voyage apostolique délicat que Benoît XVI doit effectuer fin novembre dans ce pays à majorité musulmane, aux portes de l’Orient.

Zenit : Comment se présente la situation en Turquie ?

Mgr Padovese : La Turquie est une réalité composite, où la présence de groupes nationalistes et le phénomène croissant d’islamisation, engendré par une situation économique qui est allée en se dégradant, a fait mûrir une attitude de fermeture aussi bien à l’égard du christianisme qu’a l’égard de l’Europe.

Nous pensons peut-être que tous les Turcs sont favorables à l’entrée éventuelle de la Turquie en Europe, mais je me rends compte qu’il n’en est pas ainsi. Certains groupes islamiques pensent que le rapprochement de la Turquie avec l’Europe peut faire perdre l’identité musulmane. En Turquie, être un bon Turc équivaut aujourd’hui à être un bon musulman. Pour ces personnes, l’entrée de la Turquie en Europe pourrait signifier être un bon Turc, mais pas un bon musulman.

Zenit : Selon vous les musulmans ont-ils peur de la modernité ?

Mgr Padovese : Ils utilisent les instruments de la modernité, mais ils ont peur de perdre l’identité nationale qui est fruit du travail de la conquête d’Ata Turk (en 1924, Mustafa Kemal Kemal Ata Turk abolit le califat en Turquie, qui était alors le système de gouvernement islamique et qui caractérisait l’empire ottoman, et il fonda le Parti populaire républicain, ndlr). Au fond, selon moi, la démocratie turque n’accepte pas d’autres voix, et est démocratique seulement à l’unisson. Cela explique pourquoi, en fin de compte, les minorités ont du mal à être acceptées et reconnues.

Zenit : Et la situation avec les orthodoxes ?

Mgr Padovese : Avec les orthodoxes les relations sont assez bonnes parce que nous vivons les mêmes problèmes. Il existe une certaine harmonie liée aux problèmes communs, même si je dois dire que, à l’occasion de la visite du pape, il y a eu une précision de la part du patriarcat oecuménique et du patriarcat arménien qui semblait presque une prise de distance. Action justifiée par des motifs de prudence, parce qu’en Turquie on ne fait pas dans le détail, et on ne fait pas de distinction entre orthodoxes, catholiques et protestants. Vu de l’extérieur cela semblait marquer un désintérêt ; vu de l’intérieur c’est un moyen pour protéger sa propre communauté des dangers et menaces.

Zenit : Que peut-on dire de la communauté catholique en Turquie ?

Mgr Padovese : La présence catholique est très réduite et concentrée dans les grands centres Istanbul, Smyrne et Merse, et à Ankara, surtout parmi les diplomates. Ici et là se trouvent des paroisses mais fréquentées par quelques centaines de fidèles seulement. Il existe un christianisme latin, arménien-catholique, chaldéen-catholique et syro-catholique. Ils appartiennent à la tradition et les expressions des différents rites sont maintenues, même s’ils sont peu nombreux.

Zenit : Que pensez-vous de la prochaine visite du Saint-Père Benoît XVI ?

Mgr Padovese : La visite du Saint-Père est délicate ; elle ne pose pas de problèmes en ce qui concerne les questions à caractère oecuménique, parce qu’à ce niveau une harmonie a déjà été atteinte; il y aura ensuite une déclaration commune de la part de l’évêque de Rome et du patriarche d’Istanbul.

Les questions plus complexes touchent les relations entre le christianisme et l’islam, et ce que pense le Souverain Pontife de l’entrée éventuelle de la Turquie en Europe. Les médias turcs critiquèrent l’alors cardinal Ratzinger, parce que selon eux, il était défavorable à l’entrée de la Turquie en Europe.

Zenit : Que pensez-vous des réactions à la conférence que le pape Benoît XVI a donné à l’Université de Ratisbonne ?

Mgr Padovese : Je crains que quelqu’un en Turquie ait intérêt à alimenter les protestations jusqu’à l’arrivée du pape. Pour les fondamentalistes, l’occasion est trop bonne. J’ai lu une déclaration du responsable des affaires religieuses en Turquie, qui a précisé que la Turquie recevra le Souverain Pontife comme un chef d’Etat. Cela signifie que la figure du chef religieux passe au deuxième plan.

Il ferait plaisir à certains que le pape ne se rende pas en Turquie, mais désormais il ne s’agit pas d’ouvrir une fenêtre sur le monde islamique, mais un balcon, pour faire un discours clair sur les relations entre le christianisme et l’islam.

Je suis convaincu que ce qui a été un problème pourrait devenir une occasion irremplaçable, une opportunité unique, parce que tous les médias des pays arabes seront tournés vers ce que dira le pape. Certains ne seront pas contents, mais au moins, ce que le pape affirmera sera rapporté.

Zenit : De quelle manière la communauté chrétienne peut-elle aider le petit troupeau turc ?

Mgr Padovese : Nous sommes une réalité sans voix. Le problème, que j’ai aussi présenté au pontife lors de la mort de don Santoro, est qu’en Turquie nous n’avons pas de moyens de communication sociale.

Les protestants ont une chaîne de télévision et deux ou trois radios. Nous, nous n’avons rien ! Cela veut dire que nous ne pouvons pas prendre position et nous ne pouvons pas même rectifier quand des choses fausses sont écrites et dites contre nous. Pour apporter des rectifications j’ai du prendre un avocat à plein temps. J’ai demandé des rectifications à deux journaux et cela a été fait, et un autre, pour éviter un procès, doit me rencontrer pour présenter ses excuses.

Zenit : Comment évolue le dialogue avec l’islam ?

Mgr Padovese : La situation est compliquée parce que l’islam a une conception globalisante et absorbante de la réalité. Et l’absolutisme dans lequel se placent les musulmans n’admet aucune forme de dialogue ni de compromis. La relation existe avec certaines personnes du monde islamique. Le problème plus important est lié à la difficulté des divers niveaux de préparation culturelle et théologique. Il y a des écoles islamiques de théologie, mais j’ai l’impression qu’elles ne sont pas au niveau des nôtres, nous ne nous trouvons pas au même niveau. Le fait est que l’islam n’admet pas l’exégèse du coran, alors que le christianisme admet l’exégèse des saintes Ecritures.

Ceci fait qu’il n’y a pas de véritable dialogue, mais seulement une connaissance réciproque. On prend des informations de part et d’autre, ce que nous faisons nous et ce que vous faites vous, mais cela n’est pas un véritable dialogue. Il existe un dialogue et une collaboration au niveau des œuvres de miséricorde, des œuvres sociales, mais quand on entre dans des questions théologiques, nous sommes alors vraiment en arrière.

Nous avons organisé des congrès sur les images de Jésus et Marie dans l’islam, mais les participants musulmans étaient peu nombreux, uniquement des personnes dotées d’une certaine formation culturelle. Les imams qui ont un faible niveau de préparation théologique n’y ont pas participé. Ceci est l’un des problèmes importants. Dans l’islam il y a très peu d’activité théologique et une grande diversité selon les écoles. La différence avec nous, chrétiens, c’est que nous avons un Magistère d’orientation et là, en revanche, cela n’existe pas et ce sont les théologiens, individuellement, qui décident.