Le carême, pour « intensifier notre relation avec le Seigneur »

Par le card. Robert Sarah

Rome, (Zenit.org) José Antonio Varela Vidal | 1320 clics

A l’occasion de la publication du Message de Benoît XVI pour le carême 2013, Zenit a rencontré le cardinal Robert Sarah, président du Conseil pontifical Cor Unum, chargé de présenter ce message.

Zenit – Eminence, comment les œuvres de charité  peuvent-elles aider le chrétien à vivre ce carême ?

Card. Sarah – Le carême est un temps propice que nous offre l’Eglise, pour pouvoir intensifier notre relation avec le Seigneur. Nous devons garder présent à l’esprit que notre relation avec Dieu s’intensifie dans la prière et dans la vie sacramentelle, en particulier à travers l’Eucharistie, source de l’amour et du don de nous-mêmes aux autres.  A partir du geste sublime du Christ qui s’est donné sur la croix, tout fidèle est invité à vivre sa vie à travers l’offrande de tout son être à ses frères et sœurs. Et les œuvres de charité sont un moyen concret par lequel le croyant peut accueillir le Christ dans sa vie quotidienne, en embrassant les besoins de son frère. Il ne faut pas oublier que tout geste de charité chrétienne n’est pas simplement un soutien matériel, mais une manière de reconnaître concrètement le visage de Jésus pauvre et souffrant dans le frère qui est dans le besoin. Celui qui aime concrètement le pauvre aime aussi Jésus.

Dans son message, le pape affirme que l’amour n’est jamais une réalité achevée, terminée, complète. Alors, quand aurons-nous fini de faire le bien ?

L’amour et le bien sont comme Dieu. Ils n’ont pas de fin. On n’a jamais fini d’aimer et de faire le bien, parce qu’aimer et faire le bien nous fait ressembler à Dieu. Eternel est son amour pour nous (cf. Ps 118). L’affirmation de l’apôtre Jean : « Nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru » (1 Jn 4,16), qui est le thème du Message de carême de cette année, souligne que l’amour de Dieu n’est pas une réalité abstraite, mais une réalité dont on peut faire l’expérience dans sa propre existence. Dieu est amour, comme nous le rappelle le Saint-Père dans sa première encyclique : pour cette raison, celui qui veut pleinement adhérer à lui ne peut le faire que par l’amour. Dans toute notre vie de chrétien, nous sommes appelés à adhérer constamment au commandement nouveau que Jésus nous a donné de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés pour pouvoir, de cette façon, réaliser pleinement notre vie. La fête de Pâques met en évidence l’amour total et constant de Dieu pour l’homme. Il nous a aimés jusqu’à donner sa vie et il nous a aimés jusqu’au bout. Du haut de la croix, en effet, il est allé jusqu’à pardonner à ses persécuteurs. C’est donc le Christ lui-même qui nous a dit par sa vie que nous sommes appelés à aimer pour toujours. Jamais nous ne pouvons considérer que nous avons aimé suffisamment. Celui qui veut rencontrer l’amour doit aimer sans cesse.

Le texte met en garde contre une suprématie exagérée de la charité qui pourrait devenir un activisme moraliste. Comment se manifeste ce risque?

Le message du Saint-Père pour le carême de cette année souligne l’importance de garder unies, dans la vie de tous les jours, les deux vertus théologales de la foi et de la charité. Si l’on ne donne de l’importance qu’à la charité, il est évident que celle-ci se réduit à un activisme moraliste, à une manière de faire le bien qui peut, dans une certaine mesure, servir à conforter la bonne conscience. Les actes de charité doivent donc toujours partir de la foi si l’on veut rester en pleine communion avec le Seigneur. Le risque d’activisme moraliste se présente dans tous les milieux qui organisent l’engagement caritatif en le détachant de la possibilité de présenter l’amour de Dieu et, en dernière analyse, de rendre Dieu présent. Quand l’agir ne part pas de la foi, les actions de charité se réduisent à une pure forme d’assistanat.

Pourquoi le pape affirme-t-il que le terme de charité va au-delà de la solidarité ou de la simple aide humanitaire ? 

Toute activité caritative dans l’Eglise doit commencer par l’écoute de la Parole de Dieu et par la prière. En effet, dans la prière, nous rencontrons le Christ et nous le reconnaissons dans le visage des pauvres que nous servons. Au début de Deus Caritas est, Benoît XVI rappelait qu’ « à l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive » (DCE, 1). La charité doit donc être lue dans l’optique de cette rencontre avec Jésus qui donne à la vie une empreinte nouvelle et décisive. C’est pour cette raison que le Saint-Père invite à ne pas réduire l’action caritative à une action humanitaire ou de pure solidarité, dans la mesure où vivre la charité consiste toujours à manifester l’amour de Dieu. Celui qui vit la charité, comprise dans le sens chrétien du terme, ne peut que repartir de la foi dans le Dieu de Jésus-Christ, envoyé pour nous donner sa vie pour notre salut. Seule la rencontre avec Dieu dans le Christ est capable de susciter l’amour chez les croyants et d’ouvrir leur esprit à l’autre. La véritable charité est donc une conséquence découlant de la foi qui devient opérante dans l’amour. Pour un chrétien, vivre la charité en partant de la foi est l’unique façon d’embrasser totalement le besoin de l’autre.

A quoi le pape fait-il référence quand il affirme que la charité est une aide à l’évangélisation ?

Une charité qui part de la foi annonce la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. Le croyant qui vit la charité selon l’évangile est toujours aussi un témoin de l’amour de Dieu ; il rend présent, concrètement, l’amour de Dieu non seulement pour le frère dans le besoin qu’il soutient mais aussi pour ceux qu’il rencontre sur sa route. L’évangélisation, nous rappelle le pape, doit être considérée comme la plus grande œuvre de charité, dans le sens où il n’y a pas d’action plus bénéfique, et donc charitable, envers le prochain que de partager le pain de la bonne nouvelle de l’évangile, en l’introduisant à une relation d’amitié avec Dieu. L’homme qui rencontre Dieu est embrassé dans toute son humanité. En présentant la Parole de Dieu, on offre à l’homme la possibilité d’une véritable promotion intégrale. Seul Jésus sauve l’homme en plénitude. Le véritable acte de charité consiste à apporter Jésus, le Verbe éternel qui vient du Père, unique voie qui conduit à la vérité et à la vie.

Comment nourrir la foi et l’espérance dans un monde où les personnes sont avides de pouvoir ? La pratique du jeûne, de la pénitence et de l’aumône peut-elle contribuer à augmenter la foi ?

L’homme n’est jamais livré à lui-même. La proposition que nous fait l’Eglise nous aide à rester fidèles à notre vocation baptismale. Le temps du carême est donc, pour tous les fidèles, une grande occasion de fortifier leur foi en étant soutenus dans une réalité si souvent faite d’épreuves et d’embûches. La plus grande tentation à laquelle tout homme est confronté est celle de l’indépendance, de vouloir se faire tout seul, d’avoir suffisamment de pouvoir pour se passer de Dieu. Ce sont les tentations que Jésus a connues dans le désert après avoir jeûné pendant quarante jours. Le jeûne n’a pas affaibli le Fils de Dieu ; il l’a rendu davantage conscient de sa mission et de son identité filiale. Par conséquent, ces propositions concrètes que le carême nous invite à vivre, comme le jeûne, la pénitence et l’aumône, sont, pour tous les chrétiens, une bonne occasion de grandir dans la foi et d’avancer avec joie sur la voie des commandements.

Traduction Hélène Ginabat