Le « cas sérieux » des homélies (I)

Des Pères de l'Eglise au Magistère actuel

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Mgr Enrico Dal Covolo

Traduction d’Océane Le Gall

ROME, mercredi 18 juillet 2012 (ZENIT.org) – « Transmettre la foi » : c’est le titre de la troisième partie de l’Instrument de travail devant préparer à  la prochaine Assemblée générale du synode des évêques d’octobre prochain sur « La Nouvelle évangélisation pour la transmission de la Foi chrétienne ».

Le paragraphe 91 de ce document préparatoire indique: « On ne peut pas transmettre ce à quoi on ne croît pas et ce que l'on ne vit pas. On ne peut pas transmettre l'Évangile sans avoir comme base une vie qui est modelée par cet Évangile, qui dans cet Évangile trouve son sens, sa vérité, son avenir ».

C’est dans cette perspective précisément que nous voulons affronter le « cas sérieux » des  homélies : un authentique défi et une énorme responsabilité pour le ministre ordonné, dans les communautés chrétiennes d’aujourd’hui.

Cela paraît presque en contradiction avec ce que je viens de dire concernant l’ « aujourd’hui »; néanmoins, pour moi, qui étudie les Pères de l’Eglise, il me semble que celle parcourue par certains prédicateurs illustres des premiers siècles chrétiens soit le meilleur chemin à suivre pour creuser cette question des homélies.

En effet, dans le ministère de la prédication, comme dans tant d’autres domaines, nos Pères ont marqué de manière irréversible l’histoire du christianisme, au point que chaque annonce et magistère successif, si l’on veut être authentique, doit se confronter à leur annonce et leur magistère. Ainsi, un prédicateur qui ne se confronte pas aux Pères n’est pas un vrai prédicateur de l’Eglise.

Je pars d’une approche introductive qui contemple deux « cas » intéressants : celui du Pseudo-Clément et celui de saint Ambroise.

* Commençons par le Pseudo-Clément, ou mieux par la dite Seconde Lettre de Clément, connue comme la plus ancienne des homélies patristiques arrivées jusqu’à nous. Il s’agit en réalité d’un texte attribué faussement à Clément, évêque de Rome vers la fin du premier siècle. On ignore encore aujourd’hui – en plus de la réelle paternité – la date précise et l’endroit de la composition de ce texte qui reste néanmoins un texte tout à fait respectable, et dont on pourrait faire remonter les origines à la moitié du deuxième siècle. Par ailleurs, dans cette Seconde Lettre attribuée à Clément on trouve, pour la première fois dans la littérature patristique, le terme katechéo, dont le sens étymologique est « enseigner à haute voix », mais où l’enseignement n’est autre que l' « écho » (et le substantif « écho » apparaît dans le mot katechéo) d’une Parole  qui a déjà été dite : celle de Dieu.

Pour nos Pères, l’homélie est donc: un  « écho » de la Parole de Dieu, qui vient d’être prononcée dans l’assemblée liturgique.

* Toujours à ce propos, nous trouvons une autre référence éloquente à la tradition qui vient cette fois-ci d’Ambroise, évêque de Milan entre 374 et 397. Il y a un épisode de sa vie, relaté par Paul le Diacre qui revêt une grande valeur symbolique.

Paul raconte qu’il y avait à Milan un hérétique, un arien, « si subtil dans la dispute, dur, qu’on  pouvait le convertir à la foi catholique » : « Un jour, celui-ci se trouvait à l’église pendant que l’évêque prêchait, et il vit (comme il le rapporta lui-même) un ange qui parlait à l’oreille de l’évêque, tandis que celui-ci prêchait. On aurait vraiment dit qu’Ambroise répétait au peuple les paroles de l’ange. Converti par cette vision, cet homme se mit à défendre lui-même la foi qu’il persécutait » (Vie 17).

Je le redis : cet épisode revêt une grande valeur symbolique. Il nous illustre la méthode d’Ambroise et celle de nos Pères en général, dans leur manière de prêcher. Ceux-ci ne prêchaient pas eux-mêmes, mais les paroles qui leur étaient inspirées; non de vaines doctrines mais la Parole de Dieu, elle seule capable de convertir le cœur de l’homme. Ainsi l’homélie devenait « catéchèse » dans le sens étymologique du terme : un « écho » de la Parole de Dieu.

1. Des Pères de l’Eglise au Magistère actuel

Certes, presque deux mille ans de prédication chrétienne séparent notre ère de celle des Pères de l’Eglise. Et c’est dans le sillon même de cette tradition que se situent  les ministres ordonnés, auxquels a été confiée la « terrible et merveilleuse » mission de prêcher la Parole de Dieu: une mission que résume un célèbre passage de la Constitution Dei Verbum, qui cite à son tour un Sermon de saint Augustin (ainsi, d’Augustin au Concile Vatican II, nous remontons un bon nombre de siècles de prédication).

« Tous les clercs, en premier lieu les prêtres du Christ, et tous ceux qui s’adonnent légitimement, comme diacres ou catéchistes, au ministère de la parole, doivent, par une lecture sacrée assidue et par une étude approfondie, s’attacher aux Écritures, de peur que l’un d’eux ne devienne - et c’est ici que nous trouvons la citation d’Augustin -  « un vain prédicateur de la Parole de Dieu au-dehors, lui qui ne l’écouterait pas au-dedans de lui », met en garde la Constitution.

L’important message des Pères, dont on parlait, revient: aujourd’hui comme hier, il est indispensable que les homélies soient prononcées en lien avec les Ecritures, afin qu’elle fassent retentir de manière efficace la Parole de Dieu proclamée dans l’assemblée liturgique.

Ces réflexions, faites sur le fil de l’histoire, offrent une juste vision qui permet de comprendre les plus récentes  indications du Magistère sur l’homélie.

La référence au n. 59 (« L’importance de l’homélie ») de l’Exhortation apostolique post synodale Verbum Domini, signée par Benoît XVI le 30 septembre 2010, vaut pour toutes. On y lit entre autres: « L’homélie est une actualisation du message scripturaire, de telle sorte que les fidèles soient amenés à découvrir la présence et l’efficacité de la Parole de Dieu dans l’aujourd’hui de leur vie. Elle doit aider à la compréhension du mystère qui est célébré, inviter à la mission, en préparant l’assemblée à la profession de foi, à la prière universelle et à la liturgie eucharistique … On doit donc éviter les homélies vagues et abstraites, qui occultent la simplicité de la Parole de Dieu, comme aussi les divagations inutiles qui risquent d’attirer l’attention plus sur le prédicateur que sur la substance du message évangélique. Il doit être clair pour les fidèles que ce qui tient au cœur du prédicateur, c’est de montrer le Christ, sur lequel l’homélie est centrée … L’Assemblée synodale a exhorté à considérer les questions suivantes : « Que disent les lectures proclamées ? Que me disent-elles à moi personnellement ? Que dois-je dire à la communauté, en tenant compte de sa situation concrète ? » .

(La seconde partie de la réflexion sera publiée demain, jeudi 19 juillet)