Le Ciel: destin de l'homme

Ascension du Seigneur - Année A - 2014

Rome, (Zenit.org) Mgr Francesco Follo | 617 clics

Rite romain: Ac 1,1-11; Ps 46; Ep 1,17-23; Mt 28,16-20

[Rite ambrosien, à Milan: Ac 1, 6-13a; Ps 46; Ep 4, 7-13; Lc 24, 36b-53]

1) L’ascension n’est pas un abandon, mais un Adieu
Le passage de l’Evangile proposé aujourd’hui par la liturgie romaine se termine par cette phrase du Christ: « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde ». (Mt 28,20). Dans une réaction immédiate et inspirée qui relèverait de ce que l’on appelle le bon sens, on aurait envie de dire qu’il est un peu paradoxal de choisir cette affirmation de Jésus pour son Ascension au ciel. L’ascension au ciel de Jésus est une manifestation du mystère de la Croix qui le conduit sur le trône de gloire, abîme de l’impérieuse et débordante tendresse du Seigneur « cloué » par amour pour ses frères et élevé par le Père. L’ascension révèle le mystère de l’homme-Dieu. Nous savons d’où vient Jésus car nous voyons où il va : il vient du Père et retourne au Père. Notre vie n’est pas suspendue dans le vide: Dieu est notre commencement et notre fin. En montant au ciel, Ressuscité, il nous emmène dans son cœur pour nous mettre dans le cœur du Père.

Par son ascension Jésus disparaît de notre vue, mais ne nous laisse par orphelins. Il nous ouvre le chemin du retour à la maison. 

Cette maison, ce paradis avait vécu la fuite d’Adam, mais l’histoire continua et se conclut avec le Christ, le nouvel Adam qui retourne au Père. Il est le Fils unique qui, devenu homme, s’est fait le Fils aîné de tant de frères. Après une longue Passion, Lui, le chef, est sorti à la lumière. Cette histoire continue encore: c’est la naissance progressive de son corps, qui est formé de tous les hommes, ses frères. Son ascension au paradis est un tourbillon qui nous prend avec lui dans la gloire. 

Quand Saint Luc décrit l’ascension dans son Evangile, il répète quatre fois que les disciples fixaient le ciel. Ils regardaient le ciel car là se trouvait celui qui les aime. Là où se trouve le trésor, là se trouve aussi le cœur. Chacun va là où se trouve déjà son cœur. Sans saint désir, notre cœur reste immobile, comme mort. Si nous regardons en haut, vers les étoiles avec Marie, Etoile de la Mer, nous avons une indication sur terre. Ça n’est pas un cordon ombilical qui lie, mais la boussole que, dans la liberté, fait marcher vers le haut.

Donc l’ « ascension au ciel » n’est pas une fête avant de partir ailleurs, c’est un « àdieu »: c’est la fête de l’élévation du Christ, qui évoque l’installation de l’homme crucifié dans la royauté de Dieu sur le monde. C‘est une fête parce que Jésus nous a précédés pour nous préparer une demeure. C’est donc que pour nous aussi il y a une place dans le royaume paternel et que les paroles de Tertullien « Consolez-vous, chair et sang : en Jèsus Christ vous avez pris possession du ciel et du royaume de Dieu ! » (De car. Chr. 7), sont profondément vraies et actuelles.

Le Christ est Celui qui, en s’incarnant, a uni le ciel et la terre. Il a réalisé l’unité des extrêmes : entre la pauvreté de l’homme et l’infini de Dieu. Le ciel n’est donc pas un endroit lointain, au-dessus et au-delà des étoiles les plus lointaines, c’est quelque chose de beaucoup plus audacieux et plus grand: c’est trouver la place de l’homme en Dieu qui a son fondement dans la compénétration d’humanité et de divinité qui habite l’homme Jésus crucifié et élevé. Le Christ, l’homme qui est en Dieu, est en même temps l’être perpétuel ouvert de Dieu pour l’homme.

Jésus Christ, «  l'homme qui est en Dieu, est en même temps l’être perpétuel ouvert de Dieu pour l’homme. Il est donc ce que nous appelons « ciel », car le ciel n’est pas un espace, mais une personne, la personne de celui dans lequel Dieu et homme sont inséparablement unis. E nous approchons du ciel, ou plutôt, entrons dans le ciel, dans la mesure où nous approchons de Jésus et entrons en lui. »  (J. Ratzinger, Prédication pour l’Ascension 1975).
Si nous considérons cet événement dans cette optique nous pouvons comprendre ce que saint Luc écrit à la fin de son Evangile, quand il raconte qu’après l’Ascension les disciples retournèrent à Jérusalem « en grande joie » (24,52). S’il s’était agi d’un détachement, ces hommes du Christ n’auraient pas pu être « en grande joie ». Pour eux l’ascension et la résurrection étaient un même événement: ils avaient la certitude que le Crucifié vivait, que la mort qui sépare l’homme de Dieu était vaincue, et que les portes de la vraie vie avaient été ouvertes pour toujours. Donc pour eux l’ascension n’avait pas cette signification erronée que nous lui donnons habituellement, c’est-à-dire celui d’une absence temporaire du Christ dans le monde. Elle renvoyait plutôt à une forme de présence unique et définitive de Jésus, grâce à Sa participation à la puissance royale de Dieu.

La résurrection et le retour du Christ sont liés entre eux, et il est clair que dans la résurrection de Jésus, grâce à laquelle il est aujourd’hui parmi les siens, son retour a déjà commencé.

Les chrétiens d’hier et d’aujourd’hui, ne doivent donc pas se fixer sur l’avenir et se préoccuper de faire des hypothèses concernant le retour du Christ. Ils doivent, et nous avec eux, ne pas perdre de vue qu’Il n’a jamais cessé d’être présent. Ou mieux, par eux et par nous, Il veut devenir de plus en plus présent : le don de l’Esprit et le devoir de la prédication, celui du témoignage et de la mission jusqu’aux extrémités de la terre, sont la façon pour le Christ d’être déjà présent aujourd’hui.

2) Témoins de joie
La fête de l’élévation du Christ, que nous commémorons aujourd’hui, est donc une grande solennité et la joie est sa note caractéristique. Dieu a de la place pour l’homme: à cette annonce il doit nous arriver comme aux disciples qui, de la montagne de l’Ascension, retournèrent chez eux « en grande joie ».

Dans la première lecture de la Liturgie d’aujourd’hui, saint Luc raconte la vraie histoire de l’Ascension en une seule ligne (Actes 1,9): « ils le virent s'élever et disparaître à leurs yeux dans une nuée ». Il préfère s’arrêter sur les disciples qui demandent au Seigneur: «  Est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? ». Jésus les réprimande. Le temps est dans les mains de Dieu. Et cette certitude doit suffire: le reste n’est que vaine curiosité.
L'important est une autre chose: « vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. ». Le devoir des disciples est de témoigner partout leur Seigneur. Ce ne sont pas les peuples qui arrivent à Jérusalem, mais les disciples qui sont envoyés vers les peuples. Et il n’y a pas de frontières, de lieux interdits, de peuples ou d’hommes auxquels le Seigneur ne saurait être témoigné.

Ce témoignage doit être fait dans la joie du Christ crucifié et ressuscité, la joie de la certitude d’un Dieu proche, toujours. Pour avoir cette joie nous devons donc toucher la Croix et celle-ci nous touchera, guérissant notre mal, nous faisant entrer dans la joie de la Résurrection, montant au ciel avec nous dans son cœur.

L’Ascension doit être vécue par chacun de nous comme une invitation à être des témoins de l’Evangile
De la joie qui pénètre le cœur et le réconforte,
De la joie qui ne diminuera pas car personne ne peut nous l’enlever (cf. Jn 16,22),
De la « joie missionnaire, sur laquelle veillent les trois sœurs qui l’entourent, la protègent, la défendent : sœur pauvreté, sœur fidélité et sœur obéissance » (Pape François).

La joie, en effet, est un élément central de l’expérience chrétienne et elle a une grande force d’attraction, car dans un monde souvent empreint de tristesse et d’inquiétudes, elle est un témoignage important de la beauté et de la fiabilité de la foi chrétienne. 

Les Vierges consacrées dans le monde, qui appartiennent à l’Ordo Virginum, sont appelées à témoigner leur joie de n’appartenir qu’au Christ. En les rencontrant le 15 mai 2008, le pape émérite Benoît XVI leur a dit : « Soyez des témoins de l'attente vigilante et active de la joie, de la paix, qui est propre à qui s'abandonne à l'amour de Dieu. Soyez présentes dans le monde et cependant en pèlerinage vers le Royaume. La vierge consacrée s'identifie en effet avec cette épouse qui, avec l'Esprit, invoque la venue du Seigneur: ”L'Esprit et l'épouse disent "viens"! (Ap 22, 17) ». 

La bienheureuse Mère Teresa de Calcutta ha vécu ainsi et parmi les belles choses qu’elle a dites sur la joie, voici ces paroles: « Nous attendons avec impatience le paradis, où il y a Dieu, mais il est en notre pouvoir d’être au paradis dès ici-bas, et dès ce moment-ci. Etre heureux avec Dieu signifie: aimer comme Lui, aider comme Lui, donner comme Lui, servir comme Lui » (La joie du don, Paris, Seuil, 1975).

Lecture patristique: Homélie de saint Grégoire Le Grand

Prononcée devant le peuple dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre, le jour de l’Ascension le 24 mai 591


1. En ce temps-là, Jésus apparut aux Onze pendant qu’ils étaient à table ; et il leur reprocha leur incrédulité et leur dureté de cœur, parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité. Et il leur dit : « Allez dans le monde entier ; prêchez l’Evangile à toute créature. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné. Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom ils chasseront les démons, ils parleront de nouvelles langues, ils prendront en main des serpents, et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera aucun mal. Ils imposeront les mains sur les malades, et ceux-ci seront guéris. »
Après leur avoir ainsi parlé, le Seigneur Jésus s’éleva au ciel ; et il siège à la droite de Dieu. Pour eux, ils s’en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur travaillant avec eux et confirmant la Parole par les signes qui l’accompagnaient.

Le retard qu’ont mis les disciples à croire en la Résurrection du Seigneur n’a pas tant été de leur part une infirmité que pour nous, si j’ose dire, le gage de notre future fermeté. En effet, à cause de leur doute, cette Résurrection a été démontrée par des preuves nombreuses ; et découvrant ces preuves à la lecture, c’est par les doutes mêmes des disciples que nous sommes affermis. Marie-Madeleine, qui a cru plus vite, m’a été moins utile que Thomas, qui a douté longtemps. Car lui, dans son doute, a touché les cicatrices des plaies, ôtant ainsi de notre cœur la plaie du doute.

Pour mieux nous persuader que le Seigneur est vraiment ressuscité, il nous faut noter ce que Luc rapporte : « Comme il était à table avec eux, il leur recommanda de ne pas s’éloigner de Jérusalem. » (Ac 1, 4). Et un peu après : « Tandis qu’ils le regardaient, il fut élevé, et une nuée le déroba à leurs yeux. » (Ac 1, 9). Observez ces paroles, remarquez bien le mystère : « Comme il était à table avec eux… il fut élevé. » Il mange et il monte : il se nourrit pour faire connaître qu’il a une chair véritable.
Quant à Marc, il rappelle qu’avant de monter au ciel, le Seigneur a repris ses disciples pour leur dureté de cœur et leur incrédulité. Nous devons considérer ici que si le Seigneur a choisi, pour réprimander ses disciples, le moment où il les quittait corporellement, c’est afin de graver plus profondément dans le cœur de ses auditeurs les paroles qu’il prononçait en partant.

Ecoutons ce qu’il demande aux disciples après leur avoir reproché leur dureté : « Allez dans le monde entier ; prêchez l’Evangile à toute créature. »

2. Fallait-il donc, mes frères, prêcher le Saint Evangile à des objets inanimés, ou à des animaux sans raison, pour que le Seigneur dise ainsi à ses disciples : « Prêchez à toute créature. » Non, bien sûr ! C’est l’homme qu’on désigne par l’expression « toute créature ». Car si les pierres existent, elles ne vivent pourtant pas, et elles n’ont pas de sensations. Si les herbes et les arbres existent, s’ils vivent même, ils n’ont cependant pas de sensations ; ils vivent, dis-je, non par un souffle animal, mais par une force végétale, puisque Paul affirme : « Insensé ! Ce que tu sèmes ne reprend pas vie s’il ne meurt auparavant. » (1 Co 15, 36). Ce qui meurt pour reprendre vie, vit donc. Ainsi, les pierres existent, mais elles ne vivent pas. Les arbres existent, ils vivent, mais ils n’ont pas de sensations ; les animaux sans raison existent, ils vivent, ils ont des sensations, mais ils ne peuvent juger. Les anges, eux, existent, ils vivent, ils ont des sensations et ils peuvent juger.

Or, l’homme possède en lui quelque chose de chacune de ces créatures : être lui est commun avec les pierres, vivre avec les arbres, avoir des sensations avec les animaux, comprendre avec les anges. Si donc l’homme a quelque chose de commun avec toute créature, il est en quelque manière toute créature. Par conséquent, prêcher l’Evangile au seul homme, c’est le prêcher à toute créature, puisque c’est l’enseigner à celui pour qui tout sur terre a été créé, et à qui rien de ce qui existe n’est étranger, du fait qu’il présente quelque similitude avec tout le reste.

L’expression « toute créature » peut aussi désigner toutes les nations païennes. En effet, si le Seigneur avait commencé par dire : « N’allez pas vers les païens » (Mt 10, 5), il ordonne maintenant : « Prêchez à toute créature. » La prédication des apôtres, que les Juifs avaient d’abord repoussée, nous est ainsi venue en aide, dès lors que ces orgueilleux, en la rejetant, ont témoigné de leur damnation. Et quand le Christ, qui est la Vérité, envoie les disciples prêcher, il ne fait rien d’autre que d’y répandre la semence dans le monde. Il n’envoie que quelques graines en semences, pour recueillir en retour les fruits de moissons abondantes issus de notre foi. Car une si grande moisson de fidèles n’aurait pu lever sur le monde entier, si la main du Seigneur n’avait fait venir, sur la terre des intelligences, ces graines de choix que sèment les prédicateurs.

3. Le texte poursuit : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné. » Peut-être chacun se dit-il en lui-même : « Moi, maintenant, j’ai cru, et donc je serai sauvé. » Il dit vrai, si sa foi inclut les œuvres. Car une foi véritable exige qu’on ne contredise pas dans sa conduite ce qu’on affirme par ses paroles. C’est pourquoi Paul déclare à propos de certains faux fidèles : « Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renient par leurs actes. » (Tt 1, 16). Et Jean : « Celui qui dit connaître Dieu, mais ne garde pas ses commandements, est un menteur. » (1 Jn 2, 4). Puisqu’il en est ainsi, c’est en examinant notre vie que nous devons vérifier la vérité de notre foi. En effet, nous ne sommes vraiment croyants que si nous accomplissons en nos œuvres ce que nous promettons en nos paroles.

Le jour de notre baptême, nous avons promis de renoncer à toutes les œuvres et à toutes les séductions de l’antique ennemi. Que chacun d’entre vous se considère donc lui-même avec les yeux de l’esprit : si après le baptême, il garde ce qu’il avait promis avant le baptême, qu’il soit certain d’être un [vrai] croyant, et qu’il se réjouisse. Mais s’il est tombé en commettant de mauvaises actions ou en désirant les séductions de ce monde, il n’a pas gardé ce qu’il avait promis. Voyons s’il sait pleurer maintenant ses égarements. Car devant le Juge miséricordieux, celui qui revient à la vérité ne passe pas pour un menteur, même après avoir menti : le Dieu tout-puissant, en recevant volontiers notre pénitence, couvre lui-même nos égarements par sa sentence.

4. Le texte poursuit : « Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom ils chasseront les démons, ils parleront de nouvelles langues, ils prendront en main des serpents, et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera aucun mal. Ils imposeront les mains sur les malades, et ceux-ci seront guéris. » Cela, mes frères, vous ne le faites pas ; est-ce à dire que vous ne croyez pas ? Non, bien sûr ! Ces signes ont été nécessaires au début de l’Eglise. La foi, pour croître, devait alors en être nourrie. Nous aussi, quand nous plantons des arbres, nous leur versons de l’eau jusqu’à ce que nous ayons constaté qu’ils ont repris ; mais une fois leurs racines fixées en terre, nous cessons de les arroser. D’où le mot de Paul : « Les langues sont un signe, non pour les croyants, mais pour les incroyants. » (1 Co 14, 22) 

A propos de ces signes et de ces manifestations, il nous reste quelque chose à considérer de plus près : c’est que la sainte Eglise opère spirituellement chaque jour ce qu’elle opérait corporellement par les apôtres en leur temps. En effet, que font les prêtres de l’Eglise quand ils exorcisent les fidèles en leur imposant les mains, et qu’ils interdisent aux esprits malins d’habiter dans leur âme ? Que font-ils, sinon chasser les démons ? Et que font les fidèles lorsque délaissant les paroles mondaines de leur vie passée, ils proclament les saints mystères et chantent tant qu’ils peuvent les louanges et la puissance de leur Créateur ? Que font-ils, sinon parler de nouvelles langues ? Et ne prennent-ils pas en main des serpents quand ils enlèvent le mal du cœur des autres en les exhortant au bien ? Et lorsqu’ils entendent des conseils empoisonnés sans se laisser pourtant entraîner à de mauvaises actions, n’est-ce pas là boire un breuvage mortel, mais sans qu’il leur fasse de mal ? Et que font les hommes qui, dès qu’ils voient leur prochain faiblir dans l’accomplissement des bonnes actions, volent à son secours de toutes leurs forces, et raffermissent par l’exemple de leurs œuvres la vie de ceux dont le comportement devenait chancelant ? Que font-ils, sinon imposer les mains sur les malades pour qu’ils soient guéris ?

Ces miracles sont d’ailleurs d’autant plus grands qu’ils sont spirituels, d’autant plus grands que ce ne sont pas des corps, mais des âmes qu’ils régénèrent. Et ces signes-là, frères très chers, vous-mêmes, en vous plaçant sous la gouverne de Dieu, vous pouvez les accomplir si vous le voulez. Les signes extérieurs ne peuvent obtenir la vie à ceux qui les opèrent. Car si ces miracles corporels manifestent parfois la sainteté, ils ne la font pas exister. Au contraire, les miracles spirituels, qui se réalisent dans l’âme, ne manifestent pas au-dehors la vertu de notre vie, mais ils font exister cette vertu. Si même des gens mauvais sont capables des premiers, seuls les bons peuvent jouir du fruit des seconds.

D’où ce mot de la Vérité à propos de certains hommes : « Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en votre nom que nous avons prophétisé, en votre nom que nous avons chassé les démons, et en votre nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? Alors je leur affirmerai avec assurance : Je ne vous connais pas ; éloignez-vous de moi, artisans d’iniquité. » (Mt 7, 22-23). N’aimez donc pas, frères très chers, ces signes que les réprouvés peuvent eux aussi réaliser. Mais aimez ceux dont nous venons de parler, les miracles de charité et de piété, qui sont d’autant plus sûrs qu’ils sont cachés, et d’autant mieux récompensés du Seigneur qu’ils sont moins glorifiés des hommes.

5. Le texte poursuit : « Après leur avoir ainsi parlé, le Seigneur Jésus s’éleva au ciel ; et il siège à la droite de Dieu. » Nous savons par l’Ancien Testament qu’Elie a été ravi au ciel (cf. 2 R 2, 11). Mais outre le ciel aérien, il y a le ciel éthéré [1]. Le ciel aérien est proche de la terre : ainsi, nous parlons des oiseaux du ciel, parce que nous les voyons voler dans les airs. Or c’est dans ce ciel aérien qu’Elie a été élevé pour être conduit soudainement dans une région secrète de la terre, où il vit dans un grand repos de la chair et de l’esprit jusqu’à ce qu’il revienne à la fin du monde et acquitte sa dette envers la mort. S’il a en effet remis sa mort à plus tard, il n’y a pas échappé. Notre Rédempteur, au contraire, n’ayant pas remis sa mort à plus tard, en a été vainqueur ; il a détruit la mort en ressuscitant, et manifesté la gloire de sa Résurrection en montant au ciel.

Il faut encore noter qu’Elie, d’après ce que nous lisons, est monté au ciel dans un char : cela montrait bien que n’étant qu’un homme [2], il avait besoin d’une aide extérieure. Ces secours et les signes qui nous les révèlent sont le fait des anges : Elie, appesanti qu’il était par la faiblesse de sa nature, ne pouvait monter par lui-même au ciel, fût-ce le ciel aérien. Quant à notre Rédempteur, on ne lit pas qu’il fut élevé par un char ou par les anges : celui qui avait tout créé n’avait besoin que de sa propre puissance pour se voir porté au-dessus de tout. Il s’en retournait là où il était déjà ; il s’en revenait de là où il demeurait, puisque lors même qu’il montait au ciel par son humanité, il contenait à la fois la terre et le ciel par sa divinité.

6. De même que Joseph, vendu par ses frères, a figuré la vente de notre Rédempteur, Enoch, transporté (cf. Gn 5, 24), et Elie, élevé au ciel aérien, ont symbolisé l’Ascension du Seigneur. Ainsi, le Seigneur eut des précurseurs et des témoins de son Ascension, l’un avant la Loi, l’autre sous la Loi, pour que vînt un jour celui qui serait capable de pénétrer vraiment dans les cieux. D’où l’ordre qui existe entre l’élévation du premier et celle du second, lesquelles se distinguent par une certaine gradation. Car on nous rapporte qu’Enoch fut transporté, et Elie élevé au ciel, pour que vînt ensuite celui qui, sans être ni transporté ni élevé, pénétrerait dans le ciel éthéré par sa propre puissance.

Par le transfert de ces deux serviteurs qui symbolisaient son Ascension, puis en montant lui-même au ciel, le Seigneur a voulu aussi manifester qu’il allait nous accorder, à nous qui croyons en lui, la pureté de la chair, et faire croître par son aide la vertu de chasteté à mesure que les temps se développeraient. Enoch eut en effet une épouse et des fils. Par contre, on ne lit nulle part qu’Elie ait eu une épouse et des fils. Mesurez donc par quels degrés la sainte pureté s’est accrue, d’après ce que ces serviteurs transportés et le Seigneur en personne dans son Ascension nous font voir clairement : Enoch, qui fut engendré par une union charnelle, et qui engendra de la même manière, fut transporté ; Elie, qui fut engendré par une union charnelle, mais qui n’engendra pas lui-même de cette façon, fut enlevé ; quant au Seigneur, qui n’engendra pas ni ne fut engendré par une union charnelle, il s’éleva au ciel [par sa propre puissance].

7. Il nous faut aussi considérer pourquoi Marc affirme : « Il siège à la droite de Dieu », alors qu’Etienne dit : « Je vois les cieux ouverts, et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » (Ac 7, 56). Pourquoi Etienne assure-t-il le voir debout, alors que Marc le voit assis ? Mais vous le savez, mes frères : siéger convient à celui qui juge, se tenir debout, à celui qui combat ou qui vient au secours. Puisque notre Rédempteur, élevé au ciel, juge dès à présent toutes choses, et qu’à la fin des temps il viendra en Juge universel, Marc nous le représente siégeant après son élévation, puisqu’au terme, après avoir été glorifié en son Ascension, il apparaîtra en Juge. Etienne, lui, en proie aux souffrances du combat, vit debout celui qui le soutenait : pour qu’il pût triompher de l’incroyance de ses persécuteurs sur la terre, Dieu combattit pour lui du haut du Ciel en le secondant de sa grâce.

8. Le texte poursuit : « Pour eux, ils s’en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur travaillant avec eux et confirmant la Parole par les signes qui l’accompagnaient. » Que devons-nous considérer en cela, que devons-nous en confier à notre mémoire, sinon que l’ordre du Seigneur fut suivi d’obéissance, et l’obéissance de miracles ?
Mais puisque Dieu nous a guidé pour parcourir avec vous ce passage d’Evangile en l’expliquant brièvement, il ne nous reste plus qu’à vous faire part de quelques considérations sur la grande solennité [d’aujourd’hui].

9. Il faut d’abord nous demander pourquoi nous ne lisons pas [dans l’Evangile] que les anges apparus après la naissance du Seigneur se fussent montrés vêtus de blanc, alors que nous le lisons de ceux envoyés lors de son Ascension, comme le dit l’Ecriture : « Tandis qu’ils le regardaient, il fut élevé, et une nuée le déroba à leurs yeux. Et comme ils avaient leurs regards fixés vers le ciel pendant qu’il s’éloignait, voici que deux hommes parurent auprès d’eux, vêtus de blanc. » (Ac 1, 9-10). Les vêtements blancs manifestent au-dehors la joie et la fête de l’esprit. Pourquoi donc les anges n’apparurent-ils pas vêtus de blanc après la naissance du Seigneur, mais vêtus de blanc lors de son Ascension, sinon parce que l’entrée au Ciel du Dieu fait homme a constitué pour les anges une grande fête ? Si par la naissance du Seigneur, la divinité semblait abaissée, par son Ascension, l’humanité a été glorifiée. Or des vêtements blancs conviennent mieux à une glorification qu’à un abaissement. Les anges devaient donc se montrer vêtus de blanc au moment où le Seigneur montait [au ciel], puisque celui qui dans sa naissance était apparu comme un Dieu abaissé se manifestait dans son Ascension comme un homme glorieusement élevé.

10. Mais en cette solennité, frères très chers, il nous faut considérer avant tout que le décret qui nous condamnait a été aujourd’hui abrogé, et abolie la sentence qui nous vouait à la corruption. Car cette même nature à qui il avait été dit : « Tu es terre, et dans la terre tu iras » (Gn 3, 19), est aujourd’hui montée au ciel. C’est en vue de cette élévation de notre chair que le bienheureux Job, parlant du Seigneur d’une manière figurée, le nomme un oiseau. Considérant que le peuple juif ne comprendrait pas le mystère de l’Ascension, Job déclare à propos du manque de foi de ce peuple : « Il n’a pas reconnu la route de l’oiseau. » (Jb 28, 7). C’est à juste titre que le Seigneur a été appelé « oiseau », puisque son corps de chair s’est élancé vers l’éther. Celui qui n’a pas cru à l’Ascension du Seigneur au ciel n’a pas reconnu la route de cet oiseau.

C’est de la fête d’aujourd’hui que le psalmiste affirme : « Ta magnificence s’est élevée au-dessus des cieux. » (Ps 8, 2). Et encore : « Dieu est monté au milieu d’une grande joie, le Seigneur au son de la trompette. » (Ps 47, 6). Et enfin : « Montant sur les hauteurs, il a emmené en captivité notre nature captive ; il a offert des dons aux hommes. » (Ps 68, 19). Oui, montant sur les hauteurs, il a emmené en captivité notre nature captive, puisqu’il a détruit notre corruption par la puissance de son incorruptibilité. Il a également offert des dons aux hommes : ayant envoyé du Ciel l’Esprit, il a accordé à l’un une parole de sagesse, à un autre une parole de science, à un autre le pouvoir d’opérer des miracles, à un autre le don des guérisons, à un autre la diversité des langues, à un autre l’interprétation de la parole (cf. 1 Co 12, 8-10). Il a donc bien offert des dons aux hommes.

C’est aussi de cette glorieuse Ascension que [le prophète] Habacuc a dit : « Le soleil s’est élevé, et la lune s’est maintenue à sa place. » (Ha 3, 11, d’après les Septante). En effet, que désigne le prophète par le terme de soleil, sinon le Seigneur, et par le terme de lune, sinon l’Eglise ? Tant que le Seigneur ne s’était pas encore élevé dans les cieux, sa sainte Eglise était paralysée par la crainte des oppositions du monde, tandis qu’après avoir été fortifiée par son Ascension, elle s’est mise à prêcher ouvertement ce qu’elle avait cru en secret. Le soleil s’est donc élevé, et la lune s’est maintenue à sa place, puisque le Seigneur ayant atteint le Ciel, l’autorité de la prédication de sa sainte Eglise s’en est accrue d’autant.
Au sujet encore de l’Ascension, Salomon prête à cette Eglise la parole suivante : « Le voici qui vient, bondissant sur les montagnes et franchissant les collines. » (Ct 2, 8).

Considérant les points saillants des grandes œuvres du Seigneur, l’Eglise dit : « Le voici qui vient, bondissant sur les montagnes. » Car le Seigneur, en venant pour nous racheter, a exécuté, si je puis dire, des bonds. Voulez-vous les connaître, ces bonds, frères très chers ? Du Ciel il est venu dans le sein [de la Vierge], du sein [de la Vierge] dans la crèche, de la crèche sur la croix, de la croix au sépulcre, et du sépulcre il est retourné au Ciel. Voilà les bonds que la Vérité manifestée dans la chair a accomplis en notre faveur, pour nous faire courir à sa suite, car « le Seigneur s’est élancé joyeux comme un géant pour parcourir sa voie » (Ps 19, 6), afin que nous puissions lui dire de tout notre cœur : « Entraîne-nous après toi, et nous courrons à l’odeur de tes parfums. » (Ct 1, 4)

11. Il nous faut donc, frères très chers, suivre le Seigneur par le cœur là où nous croyons qu’il est monté par le corps. Fuyons les désirs terrestres, et que rien parmi les choses d’ici-bas ne puisse désormais nous séduire, nous qui avons un Père dans les cieux. Considérons bien que celui qui s’est élevé au ciel tout pacifique sera terrible lors de son retour, et que tout ce qu’il nous a commandé avec douceur, il l’exigera alors avec rigueur. Faisons donc tous grand cas du temps qui nous est accordé pour faire pénitence ; prenons soin de notre âme tant que c’est possible. Car notre Rédempteur reviendra nous juger d’autant plus sévèrement qu’il se sera montré plus patient avant le jugement.

Souciez-vous donc de ces choses, mes frères, et ressassez-les en toute sincérité. Bien que votre âme soit encore ballottée par le remous des affaires, jetez pourtant dès maintenant l’ancre de votre espérance dans la patrie éternelle3 ; affermissez l’orientation de votre esprit dans la vraie lumière. Le Seigneur est monté au ciel, ainsi que nous venons de l’entendre ; méditons donc sans cesse ce que nous croyons. Et si nous sommes encore retenus ici-bas par l’infirmité de notre corps, suivons cependant notre Dieu à pas d’amour. Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui nous a donné un tel désir, ne le laissera pas sans réponse, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec Dieu le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles.
Amen.