Le côté transpercé : source de lumière et de miséricorde

Lectures du Dimanche de la Miséricorde

Paris, (Zenit.org) Mgr Francesco Follo | 605 clics

IIème Dimanche de  Pâques – de la Divine Miséricorde[1] – Année A – 27 avril 2014

Rite romain: Actes 2, 42-47 ; Ps 117 ; 1Pierre 1, 3-9 ; Jean 20, 19-31

[Rite ambrosien, à Milan: Actes 4,8-24 ; Ps117 ; Col 2,8-15 ; Jean 20,19-31]

1)      Le côté transpercé : source de lumière et de miséricorde.

      Ce dimanche, que l’on appelait traditionnellement  « Dimanche après Pâques », a été proclamé par Jean-Paul II , en l’an 2000,  Fête de la Miséricorde. Ce Saint pape a ainsi voulu souligner le lien étroit qui existe entre le mystère de Pâques et la Fête de la Miséricorde : « L’œuvre de la Rédemption est liée à l’œuvre de la Miséricorde (Ste Faustine).

   Il est vrai que selon une vieille tradition, ce dimanche était appelé Dimanche « in albis » (après Pâques), parce que, pendant les premiers siècles de l’Eglise, ce jour-là les baptisés de la Veillée pascale, revêtaient encore une fois leur vêtement blanc, symbole de la lumière que le Seigneur leur avait donnée au baptême. Par la suite, ils déposaient ce vêtement blanc [2], mais ils devaient introduire dans leur vie quotidienne la nouvelle lumière qui leur avait été transmise. Cette flamme délicate de la vérité et du bien que le Seigneur avait allumée en eux, ils devaient la garder avec soin  pour porter dans notre monde d’aujourd’hui un peu de la lumière et de la bonté de Dieu.

    Il est également vrai que le baptême [3]  est le sacrement de la miséricorde par lequel  Dieu, non seulement nous pardonne le péché originel mais nous rattache au Christ et nous rend Temple de l’Esprit Saint. Ce sacrement « jaillit » du côté transpercé du Christ, « source de miséricorde, fontaine de pardon »  (Syméon , le nouveau théologien, Hymne XLV) et l’évangile de ce jour nous montre l’apôtre Thomas qui a le don de la foi, enfonçant  le doigt dans ce côté, comme pour toucher le Cœur compatissant du Christ d’où sortent le sang et l’eau de la grâce : la tendre miséricorde de Dieu.

    Dieu ne peut  trahir son nom: celui de l’Amour qui se donne et qui pardonne. Avec le Mystère de la passion, de la mort et de la résurrection du Christ, c’est une nouvelle création qui s’accomplit, et de même que de la côte d’Adam endormi Dieu le Père a façonné Eve, de même du côté du Christ endormi sur la Croix Dieu le Père a fait naître  l’Eglise[4].

   L’Eglise est née du cœur transpercé du Christ[5] : saint Thomas, pardonné de son incrédulité,  reçut le don insigne de toucher de sa main le côté du Crucifié ressuscité et d’approcher de Son cœur. Il toucha l’homme et reconnut Dieu qui lui manifestait, encore une fois, sa miséricorde.

   A nous, comme à Saint Thomas, Jésus dit : « Enfonce ton doigt ici, étends ta main, touche ! ». Ce geste suffit à Thomas. A nous aussi, il peut et il doit suffire de savoir et de faire l’expérience que notre prochain, notre  frère et notre sœur, celui qui tend les mains vers nous, cette voix qui ne nous juge pas mais nous encourage et nous appelle, ce corps offert au doute de ses amis, c’est Jésus.

   Non, il n’a pas pu se tromper. Il y avait un trou dans les mains du Christ, la blessure d’une lance sur son côté : autant de signes d’amour que Jésus ne cache pas, et même qu’Il expose à notre vue : le trou des clous, la déchirure de son côté.

   Regardons souvent le crucifix qui se trouve dans chaque église et, je l’espère, dans chacune de nos maisons : avec nos yeux, nous verrons des plaies que nous ne nous attendions pas à voir, avec les mains du cœur, nous pourrons, nous aussi, toucher et croire.

   Peut-être pensions-nous que la Résurrection aurait guéri à jamais les blessures du Vendredi Saint. Il n’en est rien. L’amour a écrit son histoire sur le corps de Jésus avec l’alphabet des blessures, indélébiles désormais, absolument comme l’amour. Mais des plaies ouvertes, ce n’est plus le sang qui jaillit, mais bien la lumière et la miséricorde. Et dans la main de Thomas, guidée par le Christ jusqu’à  son côté, se trouvent toutes nos mains.

2)      De la peur à la joie

   « Par crainte des Juifs, les portes étaient verrouillées » (Jn 20,19). Peur improbable, presque toutes les peurs sont improbables mais elles existent et sont bien réelles. Ces peurs qui nous ferment  complétement aux autres, qui assombrissent l’existence et qui font de leur cœur et du cénacle un tombeau. Le cénacle c’est là où Jésus avait donné le pain, là où il entrera maintenant. Désormais  leur pièce est un tombeau, ils vivent avec la peur, la peur de la mort. Comme la pierre qui fermait le  tombeau n’empêcha pas le Christ de sortir et de porter la lumière, les portes fermées du Cénacle ne l’empêchèrent pas d’entrer et d’affronter le risque du lieu et du cœur de ses disciples. Le Seigneur est ressuscité,  il n’y a plus aucune raison d’avoir peur. La mort elle-même est vaincue : alors, de quoi avoir peur ? «Ils se réjouirent de voir le Seigneur » : les disciples passent de la peur à la joie. La joie, don du Seigneur ressuscité, est une participation à Sa joie.

   Il n’existe pas deux joies différentes, une pour Dieu, une pour l’homme. Dans les deux cas, il s’agit d’une joie qui plonge ses racines dans l’amour. Cette joie ne s’inscrit pas dans  l’éloignement de la Croix, mais dans notre capacité à comprendre que le Crucifié est ressuscité. La foi permet une vraie compréhension de la Croix et du drame de l’homme.

   Avec la joie, le Ressuscité nous fait un autre don : la paix. N’oublions pas que la paix et la joie sont des « dons » du Christ et, en même temps, des  « signes »  permettant de  Le reconnaître. Mais il est indispensable de briser l’attachement à soi-même. La paix et la joie fleurissent seulement dans la liberté  et dans le don de soi.

   Le pape François a récemment[6] expliqué que l’offrande de soi à Dieu « concerne chaque chrétien, parce que nous sommes tous consacrés à Lui par le baptême. Nous sommes tous appelés à nous offrir au Père avec Jésus et comme Jésus, en faisant de notre vie un don généreux, dans notre famille, notre travail, dans l’Eglise, dans les œuvres de miséricorde ». Cependant « cette consécration est vécue d’une façon particulière par les religieux,  par les moines, par les consacrés, qui, par la profession des vœux, appartiennent pleinement et exclusivement à Dieu. Cette appartenance au Seigneur permet à ceux qui  la vivent de manière authentique d’offrir un témoignage particulier à l’Evangile du Royaume de Dieu. Totalement consacrés à Dieu, ils sont totalement donnés à leurs frères, pour porter la lumière du Christ là où les ténèbres sont les plus épaisses et pour répandre l’espérance dans les cœurs sans espoir ». Bien entendu, cette affirmation vaut aussi pour les Vierges consacrées vivant dans le monde. Celles-ci sont un signe de Dieu dans tous les milieux, elles sont le levain qui favorise l’épanouissement  d’une société plus juste et plus fraternelle, elles sont la prophétie du partage avec les petits et les pauvres. Comprise et vécue de cette façon, la vie consacrée nous apparaît telle qu’elle est réellement : un don de Dieu, un don de Dieu à l’Eglise, un don de Dieu à son peuple.

3)      Le pardon comme mission     

La rencontre de miséricorde du Christ avec Thomas fut possible parce que Jésus se trouvait au milieu de ses disciples. Non seulement Thomas, mais, avec lui, la communauté, reconnaissent le Seigneur à ses plaies, qui restent toujours ouvertes pour accueillir tout le monde. C’est d’elles que viennent la joie de celui qui est aimé et l’invitation à aimer comme nous sommes aimés. La mission de l’église est la même que celle de Jésus, envoyé par le Père auprès de ses frères. C’est ainsi que nous sommes des créatures nouvelles, vivifiées par son Esprit, qui est amour, don et pardon à offrir à tous. Si nous pardonnons, nous sommes comme Jésus Christ et nous aurons sa paix : « Paix à vous ».

   C’est pourtant une paix différente de celle du monde. Différente parce qu’elle est don de Dieu et parce qu’elle va à la racine, là où l’homme choisit entre le mensonge et la vérité. Différente parce que c’est une paix qui sait payer le prix de la justice. La paix de Jésus ne promet pas d’éliminer la Croix – ni dans la vie du chrétien, ni dans l’histoire du monde – mais elle nous assure de Sa victoire : « J’ai vaincu le monde » (Jn 16,33).

   Au don de la paix, Jésus ajoute le don de l’Esprit : « Recevez le Saint Esprit » : l’Esprit est le témoin de Jésus. Face à l’hostilité qu’ils rencontreront, les disciples seront exposés au doute, au scandale, au découragement : l’Esprit défendra Jésus dans leur cœur, il les rendra plus confiants, plus forts. A nous aussi, disciples de notre temps, l’Esprit offre cette certitude et donne la force de porter le pardon de Dieu dans le monde.

   L’Eglise dans le Cénacle est née de la contemplation de l’amour du Christ crucifié et ressuscité ; elle est invitée à témoigner et à partager cet amour qui pardonne.

Lecture Patristique: Saint Augustin d’Hippone

TRAITÉS SUR LA Ière  EPÎTRE DE SAINT JEAN (In Io Ep. Tr. 1,3)

Thomas toucha l’homme et reconnu Dieu.

« Et nous en sommes témoins », dit l’Apôtre, « et nous vous annonçons cette vie éternelle qui était dans le Père, et qui est apparue en nous »; c'est-à-dire, qui est apparue parmi nous, ou, pour parler plus clairement, qui nous est apparue. « Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons ». Que votre charité y fasse attention. « Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons ».

Les Apôtres ont vu le Seigneur en personne, présent dans la chair, ils ont entendu les paroles qui sont tombées de ses lèvres, et ils nous l'ont annoncé. Nous l'avons donc entendu, mais nous ne l'avons pas vu ; en sommes-nous moins heureux que ceux qui ont vu et entendu ? Pourquoi, alors, Jean ajoute-t-il : « Afin que vous entriez en société avec nous? » Les Apôtres ont vu, et nous nous n'avons rien vu, et cependant nous sommes en société avec eux, parce qu'avec eux nous avons une seule et même foi.

Un d'entre eux a eu beau voir, il n'a pas cru ; pour croire, il a voulu toucher de ses mains, et il a dit : « Je ne croirai pas avant d'avoir mis a mes doigts dans la plaie des clous, et ma « main dans son côté ». Celui qui se présente sans interruption aux regards des Esprits célestes, s'est, pour un temps, laissé toucher par des mains d'hommes; le disciple précité le toucha donc et s'écria : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »

Pour nous consoler de ce qu'il nous est impossible de le toucher nous-mêmes autrement. que par la foi, puisqu'il est déjà assis à la droite de son Père, le Sauveur lui répondit: «Thomas, parce que tu as vu, tu as cru ; bienheureux, ceux qui ne, voient pas et qui croient (3) ».

C'est de nous qu'il a  voulu parler; c'est nous qu'il a désignés. Puisse donc s'établir en nos âmes cette béatitude que le Christ nous a annoncée comme notre partage futur; croyons fermement ce que nous ne voyons pas, parce que ceux qui nous l'annoncent l'ont vu de leurs propres yeux. « Afin que vous entriez en société avec « nous ».

Quel avantage peut-il y avoir pour nous d'entrer en société avec des hommes? N'aie pas de cela une pauvre idée; écoute ce qu'ajoute l'Apôtre : « Et que notre société soit avec le Père et avec Jésus-Christ son Fils. Et nous vous écrivons ceci, afin que votre joie soit complète ». Cette joie complète est, suivant lui, le fruit de l'union, de la charité, de l'unité.

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NOTES:

[1] Dans ce mot de « miséricorde » Saint Jean-Paul II voyait un résumé et une interprétation nouvelle pour notre époque de tout le mystère de la Rédemption. Ce pape, qui aujourd’hui est proclamé saint en même temps que Jean XXIII, institua la Fête de la Divine Miséricorde et voulut qu’elle fût célébrée en ce Deuxième dimanche de Pâques.

[2] C’est pour cette raison que le premier dimanche après Pâques était appelé en latin : « in albis depositis ».

[3] Le baptême est le fondement de toute la vie chrétienne,  le vestibule de la vie dans l’Esprit (« vitae spiritualis innua), et la porte qui donne accès aux autres sacrements. Par le baptême nous sommes libérés du péché et régénérés  en tant que fils de Dieu, nous devenons membres du Christ ; nous sommes incorporés à l’Eglise et impliqués dans sa mission:"Baptismus est sacramentum regenerationis per aquam in verbo – on peut définir le baptême comme le sacrement de la régénération chrétienne par l’eau et la parole ». (Catéchisme de l’Eglise catholique, n.1213).

[4] Cf.Concile Vatican II, Cost. Sacrosantum Concilium, 5 :AAS 56 (1964) 99.

[5] Cf. Saint Ambroise, Expositio evangelii secundum Lucam, 2,85-89 : CCL 14, 69-72 (PL 15, 1666-1668)

[6] Discours du 2 février 2014