Le dernier repas : la première messe

« Dans mes mains, il se livre »

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Père Daniel-Ange

ROME, mercredi 4 avril 2012 (ZENIT.org) – A l’occasion du Triduum pascal, le P. Daniel-Ange propose aux lecteurs de Zenit trois méditations sur le Jeudi Saint. Nous publierons demain, jeudi, les méditations pour le Vendredi Saint et vendredi, sur le Samedi Saint et la Résurrection.

Le dernier repas : la première messe

[Mt 26, 26-29 ; Mc 14, 22-25 ; Lc 22, 19-20]

C’est ce moment précis que Jésus choisit pour donner au monde le signe suprême de son amour. Amour qui se livre jusqu’au bout : l’Eucharistie !

Te souviens-tu ? Nous l’avions entendu nous y préparer dans la synagogue de Capharnaüm, après avoir multiplié les pains sur la colline. Combien de fois y avait-il pensé, en regardant des champs de blé prêts pour la moisson, en voyant sa petite Maman pétrir le pain, et joseph le sortir du four et le bénir sur la table de Nazareth (spécialement le pain du shabbat, chaque vendredi soir) ?

A chaque repas, pensait-il au dernier qu’il prendrait ? Il le préparait, l’attendait… Et le voici. Il va en faire le premier repas du monde nouveau. Ce repas va même l’inaugurer, l’instaurer.

Le blé et la vigne les plus proches de Jérusalem sont ceux de Bethléem – la maison du pain. Déjà, reposant dans la crèche où les animaux se nourrissent, n’était-il pas pain eucharistique ?

Viens et vois ce soir ton Roi ! Il prend ce pain fait avec le blé de Bethléem. Ce vin fait avec les raisins de Bethléem. Et voici que, dans ses mains, tout en restant pain et vin, ils deviennent Lui, Lui-même, Jésus, sa Personne ! Lui, l’Enfant de Bethléem !

« Ceci est mon corps, ceci est mon sang. »

« Mais qu’est-ce que cela veut bien dire ? », demandait-on à un enfant. Réponse du tac au tac : « Cela veut dire : “C’est moi !” »

Et quand il remet le pain dans les mains de Nathanael, de Pierre, de Matthieu, de Jacques, de Jean, il dit : « C’est moi ! Fais de moi ce qu’il te plaira. Quoi que tu fasses de moi, je te remercie… Je me remets dans tes mains. » Stupeur pour Matthieu, Jacques et les autres Ils regardent sidérés, tour à tour, ce morceau de pain dans leur paume et le visage de Jésus… « Est-ce possible ? » Et Jésus leur montre encore ce pain : « Oui, c’est bien moi, c’est moi ! »

Dans mes mains, il se livre

Jésus ne pouvait pas donner plus tôt son Corps, parce que ce n’est pas juste son Corps qu’il donne. C’est son Corps livré. Ce n’est pas juste son Sang qu’il donne. Mais son Sang versé. Il ne peut donc les donner qu’au moment même où, effectivement, son Corps va être livré et son Sang versé. Quelques instants avant, à la dernière minute. L’idéal – si j’ose dire –, c’est qu’il le fasse sur la Croix, mais alors ses mains seront liées…

Jésus se livrant dans les mains de Pierre, de Jacques et de Jean – et donc dans mes mains à moi, dans tes mains à toi –, c’est Jésus qui, dans quelques instants, va être livré entre les mains des pécheurs, des soldats qui vont l’arrêter. Mais aussi ce Jésus qui, dans quelques heures, demain, va s’abandonner entre les mains de son Père.

A Noël, il s’était remis tout entier dans les mains de Marie. A la Présentation, dans les mains du prêtre Syméon. Ce soir, il se remet dans les mains des siens. Tout à l’heure, dans les mains de Judas ; demain, dans les mains du Père. A jamais ! Chaque fois, c’est le même mouvement de Jésus.

Quand je reçois l’hostie, Jésus me dit : « Dans tes mains, je m’abandonne… » Et nos mains sont soit celles de ceux qui l’arrêtent, le manipulent – il va passer de mains en mains durant sa Passion –, soit celles de sa Maman à Noël, ou de son Père à la Croix. Je puis demander à Marie de l’accueillir en moi, comme elle l’a accueilli la nuit de Noël. Je puis demander au Père de venir l’accueillir en moi, comme il l’a accueilli au soir du Vendredi.

François d’Assise – qui avait un sens si aigu de ce mystère – disait qu’à chaque messe Noël se renouvelait : le Verbe descendait de nouveau du ciel pour venir dans la crèche de mon cœur. Il demandait à l’Esprit Saint de venir en lui accueillir Jésus.

Que je l’accueille comme Marie, mais aussi comme Jean ! Jean qui, ce soir, pose sa tête sur la poitrine de Jésus. – Un enfant regardant une icône : « Jean ausculte Jésus car il est très malade. Son cœur a beaucoup de fièvre… » Effectivement, il va en mourir, de cette fièvre d’amour. Son cœur va en éclater. – Jean entend battre le Cœur de Dieu dans le cœur de chair de son Maître. C’est ce qui m’est proposé à chaque communion.

La mort ne peut rien arracher, là où l’amour a tout donné…

Jésus, c’est l’Amour qui a tout donné, et ni sa Passion ni son exécution ne pourront lui arracher, lui ravir la vie. Il l’a déjà livrée !

Jésus se livre de lui-même, avant même d’être livré. Avant d’être trahi, il se trahit lui-même : il trahit l’amour qu’il a dans son cœur[1]. Aucune mainmise n’a été possible sur lui, car il s’est d’abord lui-même remis entre les mains des siens. Il semblera dominé par les événements : en réalité, c’est lui qui règne sur eux. Son oblation (son offrande) devance son arrestation. Son arrestation ratifie son oblation. C’est ainsi que l’Eucharistie enclenche la Passion. Et que la Passion appelle l’Eucharistie : offrande d’amour.

Moi aussi, je puis recevoir aujourd’hui comme venant de la main du Père ce qui autrefois m’a été infligé par la main des hommes. Je puis offrir aujourd’hui ce qu’hier j’ai été obligé de subir et accepter, ce qui alors m’a écrasé.

Ce qui dans mon existence a pu être saccagé, ravagé, je peux le reprendre en mains et le déposer aujourd’hui dans le cœur du Père. Surtout à travers l’Eucharistie, où Jésus dépose sa vie dans mes mains. Là où peut-être on a voulu m’enlever la vie, je peux la donner maintenant de moi-même. Là où j’ai été manipulé par les événements, je verrai ses propres mains à l’ouvre. Je peux consentir ici et maintenant aux choses subies un jour quelque part. Dans ce qui m’a semblé hasard, je peux déchiffrer son rêve d’amour. Ainsi, je peux recevoir mon passé comme un présent de Dieu, et lui en faire un présent.

L’épicentre d’une éruption volcanique ?

Jusqu’à présent, il avait donné sa parole, sa vérité, son travail, ses larmes, sa fatigue. Il n’avait cessé de donner. Mais aimer, n’est-ce pas donner tout et se donner soi-même ? L’Eucharistie, c’est cela et rien d’autre. C’est ce Jeudi soir, à table avec Jésus, que nous le comprenons.

Pendant cette première messe, Jésus voit déjà ces milliards de messes qui seront célébrées sur toutes les montagnes, dans toutes les vallées, toutes les villes, les forêts, les déserts, à travers toute la planète, par des prêtres et des fidèles de toutes races, peuples, nations et langues, à chaque minute du temps, jusqu’à la fin de l’Histoire. Avec le décalage horaire, pas une minute où il n’y ait quelque part dans le monde un prêtre qui dise : « Ceci est mon corps… Ceci est mon sang… »

Cette toute première fois où Jésus prononce ce mot, c’est la déflagration d’une explosion d’amour, dont les réactions en chaîne ne vont plus cesser[2].

Cette nuit-là, c’est aussi le Noël – la naissance – de l’Église, car sans ces hommes qu’il a choisis pour recevoir son corps et son sang, il n’y aurait pas d’Eucharistie. S’il ne leur avait pas donné son Corps, eux-mêmes ne deviendraient jamais son Corps-Église. Ici, ce soir, le peuple de Dieu (depuis Abraham) devient le Corps du Christ.

Dès ce soir, l’Église naît au moment où Jésus dit : « C’est moi ! » à chacun de ses prêtres. Ses prêtres qui sont ordonnés en cette nuit-là. Jésus a voulu avoir besoin de ces pauvres, de ces pécheurs, pour qu’ils continuent – eux et tous ceux qui leur succéderont jusqu’à la fin des temps – ce qu’il vient de faire en cette nuit. Pour que ce qui s’est passé en cette nuit soit actualisé tous les jours, toujours et partout. Et Jésus prie pour eux : « Père, consacre-les dans ta vérité, dans ton Esprit de vérité…« C’est leur ordination sacerdotale.

De fait, Jésus termine la première messe de l’Histoire par une immense prière d’action de grâce. On l’appelle la prière royale ou sacerdotale. En tant que Roi et Prêtre, Jésus s’interpose entre son Père et les siens. Il intercède pour tous ceux qui sont là : ses Apôtres, mais aussi tous ceux qui, grâce à eux – donc toi et moi aujourd’hui –, vont croire en lui et l’aimer.

Cette prière traverse tous les siècles. C’est la grande prière pour l’unité de tous les membres de son Corps. Unité qui doit être celle-là même qui est entre lui et son Père. Rien de moins Une unité trinitaire. Une unité eucharistique.

Et il termine avec ce grand cri : « Que tous puissent voir ma gloire ! » Il entre dans sa Passion et il pense à la gloire qu’il est en train d’obtenir pour tous ceux qui l’aiment :

« Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m’as donnés soient aussi avec moi ! »

Telle est l’éblouissante nuit de l’Amour en sa plénitude ! Nuit où l’Amour se surpasse. Et plus jamais ne passera.

Dis-moi, voudrais-tu vraiment d’un autre Dieu ? D’un tel Dieu, n’es-tu pas content, fier, heureux ?

[1] Je m’inspire ici de J. Guillet : Jésus-Christ, sa vie et sa mort.

[2] Dans le troisième volume : Ton Roi trouvé par toi ! nous reviendrons sur l’Eucharistie comme le lieu principal de noire rencontre actuelle avec Lui. Ici, je soulignais le lien étroit avec la Passion et la mort de Jésus. De manière plus approfondie, on peut aussi lire mon triptyque (truffé de citations des saints et des Pères de l’Église) : Le Corps de Dieu où flambe l’Esprit, Le Sang de l’Agneau qui guérit l’univers, Les Noces de Dieu où le pauvre est roi, réédition Le Sarment-Fayard.