« Le grand silence », entretien avec le réalisateur, Philippe Gröning

« Je me sentais très fortement comme un intrus au début »

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ROME, Mardi 23 janvier 2007 (ZENIT.org) – « Je me sentais très fortement comme un intrus au début », confie Philippe Gröning, le réalisateur et unique caméraman du film « Le grand silence », sur la vie des



Le portail « jeunes » de la conférence des évêques de France propose cet entretien exclusif réalisé par Bénédicte Esnault. Philipp Gröning est Allemand et il parle directement en français. Nous reprenons la seconde partie de cet entretien dont la première partie peut être consultée sur le site (cf. www.inxl6.org).

Bénédicte Esnault - En parlant d’humilité, vous avez filmé l’entrée d’un novice dans la communauté. C’est un moment assez intime, les familles ne sont pas là. Comment vous sentiez-vous à ce moment ? Comme un intrus, comme une petite souris, comme un reporter ?

Philipp Gröning - Certainement pas comme un reporter et le film n’a rien à voir avec un reportage. En français, le film est une chose et le documentaire une autre. En allemand pas, on dit un film documentaire parce que un film c’est quelque chose qui utilise le cinéma mais c’est un documentaire. Mais je me sentais très fortement comme un intrus au début. J’avais très peur du bruit de mes propres vêtements, les frottements, les petits bruits techniques… ça me faisait très peur. Maintenant j’ai sauté cette scène en faisant les portraits, les gros plans des moines parce que je me rendais compte que j’étais en train d’être là comme presque en secret, j’avais si peur de déranger que je mettais dans les coins et je pensais que… On ne peut pas faire un film comme cela, avoir peur de son propre travail et faire un bon travail. Alors, il faut sortir, se mettre dans la confrontation et j’ai fait les portraits pour cela. Les portraits, c’était ma lutte contre la peur.

Bénédicte Esnault - Justement, comment les moines ont-ils vécus ces portraits ?

Philipp Gröning - C’était très drôle parce que les Chartreux peuvent quand même parler dans certaines circonstances, quand c’est nécessaire pour le travail. Alors, il y en a quand même pas mal de moines qui ont profité de l’occasion de me poser des questions : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse devant la caméra ? ». Alors là moi je n’ai pas répondu du tout. Parce que moi, je devais garder le silence, c’était une partie de l’agrément avec le monastère. C’est pour ça que ces moments là sont si intimes et aussi si drôles des fois. C’est comme un transfert des rôles et c’était comme une entrée magique. Après, j’étais là, j’étais vraiment arrivé.

Bénédicte Esnault - Il y a une phrase dans le film que revient plusieurs fois. Elle vous est venue pendant le tournage ou vous l’avez travaillée ?

Philipp Gröning - Non, j’ai pas fait une conception avant. Je ne crois pas que pour un documentaire, il faut se préparer beaucoup. Il faut être techniquement très très bien préparé, il faut savoir quoi utiliser pour quelle situation et comment le faire. Mais après, tout ce que l’on a imaginé avant de connaître quelque chose c’est automatiquement faux. On ne connaît pas la chose, on n’a pas vécu ça. Alors, les phrases, j’ai trouvé pendant le tournage. J’ai expliqué le projet au commencement à la communauté et j’ai dit que je cherchais des phrases à mettre sur des fonds noirs et ils m’ont donné certaines propositions et je pense que le texte : « Tu m’as séduit, moi je me suis laissé séduire », c’était une suggestion des moines. Aussi la phrase « Qui n’abandonne pas tout ne peux pas me suivre » : c’était une recommandation des moines, mais après c’était très difficile de trouver l’équilibre entre les phrases.

Bénédicte Esnault - Après votre expérience dans le monastère, vous pensez que le monde actuel fait un peu trop de bruit pour rien ?

Philipp Gröning - On dit qu’on est seul au monastère, on dit que c’est le silence, c’est vrai. Mais il n’y a pas de silence, il y a toujours des petits bruits. Mais la différence c’est que dans le monastère les petits bruits prennent une signification. J’entends un corbeau qui traverse la vallée, qui est dans le film aussi, il est à cinq kilomètres de distance. Il traverse le matin et le soir, je le connais. C’est le corbeau qui traverse la vallée. Et tandis que nous nous avons plein de bruits, d’influences qui n’ont rien à voir avec nous. Alors dans ce sens-là le silence dans lequel nous vivons est beaucoup plus terrible. Parce que nous avons très peu de relations vraies, profondes. Nous avons très peu de toutes les choses qui chutent sur nous, les informations, les films, les médias, etc. Il y a très peu de choses qui ont vraiment à voir avec nous. Vous ne vous rappellerez pas de ce que vous avez entendu dans les nouvelles il y a trois jours, et on se laisse envahir par tout cela et ça créé un silence beaucoup plus profond. De même que j’ai l’impression que nous dans la vie on est peut-être beaucoup plus seul que les moines. Ils passent 90% de leurs temps seuls, mais quand ils se voient, il y a une vraie correspondance. Ils ont un but commun, ils ont forme de vie commune, ils sont très très profondément unis. Alors je ne pense pas que c’est trop ce qui arrive chez nous dans le monde, mais que c’est trop peu. En réalité, on se trouve presque dans un désert, sauf que c’est un désert encombré, rempli, incroyablement bruyant.

Bénédicte Esnault - Finalement ce sont eux qui possèdent la réalité du temps, le temps réel ?

Philipp Gröning - La réalité du temps c’est la question principale d’un monastère. Comme un monastère c’est toujours une question sur ce qu’est la réalité, sur ce qu’est un vrai bien. Est-ce que le porcher est un vrai bien ou le verre d’eau sur la table ? Quel est l’objet le plus réel ? Et je pense qu’ils possèdent le temps ou au moins ils travaillent pour le posséder. Le présent n’est pas quelque chose que l’on peut posséder d’une telle manière mais on peut continuer d’essayer de l’atteindre. Et si on le fait, on est déjà beaucoup plus près. Mais eux avec l’absence de langage, ils sont vachement près. Nous dans le monde du langage, on fait tout le temps des plans quand on pense au futur. Le futur est déjà comme barricadé : des plans, des peurs, des obligations et ça empêche le présent d’exister. Et chez eux le présent est là car on sait qu’il n’y a pas de soucis à se faire. On sait qu’en tout cas dans vingt minutes il y aura la cloche et on commencera à prier les laudes. C’est comme ça, le futur est le présent qui vient vers toi mais ce n’est pas quelque chose que tu dois contrôler.

Bénédicte Esnault - Est-ce qu’il y a une chose importante sur le film que vous souhaitiez dire et que nous n’ayons pas abordée ?

Philipp Gröning - Moi je pense que la chose importante pour le film, c’est un film qui ne donne pas les informations mais qui donne l’opportunité d’une expérience très profonde et très personnelle. Un voyage personnel disons. Et je trouve important que c’est une vie extrêmement libre car c’est une vie libérée des peurs. C’est ce que j’ai appris dans le monastère : on vit chez nous beaucoup trop avec des peurs. On pense les peurs sont nécessaires. Mais ce n’est pas somme ça. Les peurs sont superflues pour la majeure partie. Et en effet, les peurs sont une manière de contrôler le monde. Au monastère, j’ai compris que le contraire de la peur ce n’est pas le courage car le courage aussi c’est contrôler le monde. Le contraire de la peur, c’est la confiance et ça c’est une valeur totalement principale et profonde qui rend heureux. Et ce que l’on voit avec eux.

Bénédicte Esnault - Vous avez fait le choix de ne pas mettre de voix off, et la démarche se comprend. Mais il n’y a pas non plus de musique alors que certaines peuvent aider à la méditation.

Philipp Gröning - Non, si on fait un film sur un monastère austère, il aussi faut trouver une forme austère qui convient à ça. Alors c’était un choix très clair dès le début : la première idée, de ne mettre ni de voix off ni musique additionnelle, ni rien, pour que l’on puisse entrer dans ce qu’est le monastère. Il y a deux grands dangers dans la perception d’un monastère. Le premier c’est que le monastère est un lieu lugubre, noir et pesant. Et l’autre c’est la carte postale. Y ajouter de la musique, on tombe dans le kitch immédiatement.

Bénédicte Esnault - Vous avez fait un choix étonnant dans le montage. Vous avez placé un temps de récréation dans la montagne à la fin alors qu’il aurait pu se trouver au milieu comme une respiration. Pourquoi ce choix ?

Philipp Gröning - J’ai voulu faire un film qui devienne un peu un monastère. Je pense que dans la vie des moines, c’est une entrée, c’est difficile au début et de plus en plus ça devient léger. Et c’est comme un voyage vers la luminosité alors j’ai voulu mettre ce moment-là, qui est très clair, très lumineux, très libre, à la fin pour que le spectateur fasse un peu le même voyage, après longtemps on arrive à une légèreté. C’est facile de postuler à une légèreté, mais pour y arriver, c’est difficile, mais quand on y arrive c’est beaucoup plus profond. Alors, c’est pour ça qu’il est mis à la fin.

Bénédicte Esnault - Dans le documentaire, il y a une grande recherche artistique, et aussi une recherche que vous menez, comment vos proches ont-ils perçus votre œuvre ?

Philipp Gröning - En général, on admire beaucoup le temps que j’ai mis là. Il y en a aussi bien sûr qui disent que c’est presque de la folie d’aller si au fond dans une histoire comme ça. Beaucoup de gens, mon fils par exemple, qui a vingt ans, quand je suis rentré du monastère m’a dit que j’avais beaucoup changé, et changé beaucoup vers le mieux, parce que j’avais beaucoup plus confiance, je voulais beaucoup plus voir le bien dans ce qui arrive. Alors mes proches ont dit que c’était un travail… J’étais dans un tunnel, alors je n’étais pas très accessible pour lui pendant longtemps, mais il avait l’impression que ça me faisait du bien. Pendant le montage, il y avait des gens qui avaient peur pour moi car c’était très très dur.

Bénédicte Esnault - On a l’impression que malgré le silence qui règne, on le voit dans le silence des moines, comme une amitié qui s’est crée.

Philipp Gröning - L’amitié a été la plus grande surprise. Ils m’ont accueilli là avec une très grande chaleur. Ils étaient ouverts, amicaux, comme cela. C’était extrêmement agréable. Aussi ceux qui étaient contre le film. Il y avait un moine, et quand j’ai tourné dans la neige, il est venu me porter le pied de la caméra, car c’était très lourd. Je lui ai demandé pourquoi tu m’aides, tu es contre le film. Il m’a répondu : « Je suis contre le film, mais je suis chrétien, je suis obligé de t’aider comme homme. Je vois que tu as besoin d’aide, alors pourquoi je ne t’aiderais pas ? » Et ça avec un très grand sourire, une amabilité incroyable.

Bénédicte Esnault - A l’issue de la projection, que pensent les moines du film ?

Philipp Gröning - Ils ont admiré beaucoup, aimé beaucoup. Il y en avait un qui était contre le film, et après la projection, il a dit : Il faut avouer que j’ai sous-estimé la grande force du cinéma, c’est ce que le cinéma peut faire.

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