Le "Journal" de Marthe Robin, publication d'un inédit

Entretien avec les auteurs de l'édition critique

Rome, (Zenit.org) | 1488 clics

Une première annoncée en librairie en France pour fin avril : le « Journal » de Marthe Robin (1902-1981), dont la Cause de béatification est en cours d'examen au Vatican.

Ce « Journal - Que chacun de mes jours soit un pas en avant vers la Lumière  » (décembre 1929 - novembre 1932) est publié aux Editions Foyer de Charité.

Le P. Jacques Bernard et Sophie Guex travaillaient depuis 2005 à cette édition critique qui permet de mieux comprendre ces écrits et de les situer dans l'histoire de la spiritualité chrétienne.

Rédigés entre 1929 et 1932 – Marthe avait entre 27 et 30 ans – à la demande du curé de Châteauneuf-de-Galaure, ces écrits révèlent « le cheminement intérieur » d’une jeune femme face à la maladie et « le choix de vie définitif qu'elle a fait à cette époque : croire à l'amour de Dieu et s'y livrer », expliquent les deux auteurs à Zenit.

Le P. Jacques Bernard, prêtre du diocèse de Cambrai, exégète, docteur en théologie, est le fondateur de la catéchèse Mess'Aje International et de l'Institut international Foi, Art et Catéchèse (IiFAC) à l’Université Catholique de Lille.

Sophie Guex est membre de l'Œuvre des Foyers de Charité à Châteauneuf-de-Galaure et Docteur en philologie classique.

Zenit - En quoi la publication du Journal de Marthe Robin est-elle un événement ?

Sophie Guex - C'est la première fois que ces lignes de Marthe Robin sont dévoilées au grand public. La première édition d'un texte est toujours un événement !

Pourquoi cette publication aujourd'hui ?

P. Jacques Bernard - Aujourd'hui seulement, nous sommes en mesure de présenter ces textes de Marthe Robin. L'édition de ces trois cahiers a requis un énorme travail de recherche pour comprendre et offrir des références sûres aux lecteurs.
Il faut comprendre que, de son vivant, Marthe n'a presque jamais parlé de ses écrits. Les cahiers de son Journal ont été découverts à sa mort, en 1981. Il a donc fallu essayer de reconstituer le contexte dans lequel ils ont été écrits. Jusqu'à présent, on pensait généralement qu'à partir du 2 février 1929, date d'une violente crise de tétraplégie, Marthe n'avait plus pu écrire, en raison de sa maladie. Or, l'enquête menée par la postulation de la Cause de Béatification de Marthe Robin a permis de déterminer la maladie de Marthe, une encéphalite von Economo, caractérisée par une alternance de phases de progression et de rémission. Il a fallu croiser toutes ces informations avec les analyses graphologiques de plusieurs spécialistes pour pouvoir affirmer que Marthe a rédigé son Journal en fonction de son état de santé. Le premier cahier peut avoir été écrit par elle. Le deuxième a été dicté à trois personnes identifiées, tandis que le troisième peut de nouveau avoir été écrit par elle. Cela reste une hypothèse, puisque Marthe n'en a jamais parlé. Mais c'est une hypothèse très probable, et en tout cas la meilleure dans l’état des connaissances actuellement à disposition.

De quoi est composé ce Journal de Marthe Robin ?

Sophie Guex - Le Journal consiste en trois cahiers d'écolier remplis presque à chaque ligne, qui sont devenus 520 pages en édition critique, avec une introduction documentée, quelques notes biographiques et des références des sources.

Qu'est-ce qui est mis en relief ?

P. Jacques Bernard - On y découvre le cheminement intérieur de Marthe Robin entre 27 et 30 ans. Au fil des pages transparaît son attitude face à la maladie qui la touchait et le choix de vie définitif qu'elle a fait à cette époque : croire à l'amour de Dieu et s'y livrer.

Qu'est-ce qui se révèle de Marthe Robin et de sa pensée ?

P. Jacques Bernard - Marthe a écrit par simple obéissance à son curé. Son attitude de fond est la confiance en Dieu, la certitude de se savoir aimée de Dieu même si, physiquement et moralement, elle se voit brisée. Marthe sait et veut croire envers et contre tout que Dieu est bon, qu'il est son Père et qu'il l'aime. Marie l’accompagne sans cesse dans cet abandon à Dieu. C'est le moteur qui lui donne son dynamisme et sa force de vie.
S’y exprime son désir inextinguible de vie, mais d'une vie toute conforme à ce que Dieu veut d'elle et qui lui est révélé par les événements qu’elle traverse, qu'elle lit et décrypte avec son regard de croyante, et non pas d'abord par des voix et des visions.

Combien d'années de travail pour cette publication ?

Sophie Guex - Cette publication a nécessité trois années de travail intense, précédées de cinq années de travail préparatoire. Un premier travail avait été réalisé lorsque ces cahiers ont été découverts à la mort de Marthe, en 1981. Un deuxième travail avait été accompli dans les années 1990. Nous avons bénéficié de tous ces éléments préalables.

Qu'est-ce que veut dire "travail critique" ? Quels ont été les points d'attention, de recherche, de travail particuliers ?

Sophie Guex - Un travail critique ne veut pas dire un travail qui juge la pensée de l’auteur, mais un travail qui vérifie l’exactitude de tout ce qui est présenté au lecteur.
On ne peut pas éditer un texte avec des fautes d'orthographe. Or, l'orthographe de Marthe Robin n'est pas sans failles... Les fautes seront corrigées mais l’original paraîtra en note.

P. Jacques Bernard - Une "édition critique" est un texte qui offre au lecteur un texte corrigé - pour ne pas entraver sa lecture ou sa compréhension - tout en lui donnant la possibilité de retrouver exactement le texte du cahier original de Marthe (en note au bas des pages). Les chercheurs pourront vérifier le texte que nous leur proposons et les corrections que nous y avons apportées. Ils pourront aussi étudier l'orthographe ou la langue de Marthe s'ils le souhaitent. L'édition d'un texte est une histoire qui se construit au fil des années et des recherches... La première édition n'est que la première ! Elle appelle forcément des éditions suivantes qui proposeront des améliorations en fonction des découvertes plus récentes.

Le choix de cette édition critique a donc été fait pour permettre des travaux de recherche sur les textes et la pensée de Marthe Robin?

Sophie Guex - Nous voudrions attirer l'attention sur ce premier point : Marthe Robin est un auteur mystique, mais "mystique" ne veut pas dire "dans les nuages", "désincarné". Les auteurs mystiques parlent ou écrivent à partir de leur vie, de leurs lectures, de leurs expériences concrètes. Ils ont aussi une manière très particulière de dire ce qui les dépasse en alliant les expressions aux deux extrêmes de leur expérience. Ils parlent « blanc » et « noir » mais jamais « gris ». En prendre conscience nous évite de faire des choix de lecture au gré de son propre penchant. Cette piste est mise en lumière par l'introduction rédigée par le Père Jacques Bernard.

P. Jacques Bernard - Autre élément à garder en mémoire : cette édition présente une première "grammaire des sources" que Marthe Robin a utilisées pour écrire son Journal. Marthe, comme nous tous, n'a pas écrit "ex nihilo". Elle a construit sa pensée avec les matériaux qu'elle puisait notamment dans ses lectures. Cette recherche des sources du Journal de Marthe Robin laisse entrevoir la large connaissance d'auteurs qu'avait cette jeune rurale alitée. En étudiant attentivement ces passages, nous avons pu déterminer vingt manières différentes dont Marthe intégrait ses sources. Ce n'est qu'un premier travail, qui ouvre des pistes et attend d'être complété par des recherches à venir.