"Le monde des réfugiés et des personnes déplacées"

Texte intégral de l'intervention du P. Michael Blume

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CITE DU VATICAN, vendredi 14 novembre 2003 (ZENIT.org) - Nous publions ci-dessous le texte intégral du discours que le P. Michael Blume, sous-secrétaire du conseil pontifical pour les Migrants, a prononcé mardi dernier, lors de la présentation du congrès international organisé par ce dicastère, à Rome, du 17 au 22 novembre (cf. ZF031111, ZF031112 et ZF031113).



"Le monde des réfugiés et des personnes déplacées"

Introduction

Une maison de pisé, basse, une seule pièce. Pour fenêtre, une petite ouverture triangulaire d’environ 20 cm. Un simple toit de toile imperméable, de l’UNHCR, tendu et fermé grâce à huit grosses pierres. D’autres morceaux de plastic bouchent les trous. Là vit un catéchiste, avec sa femme et leur cinq enfants. Il a fui le Soudan avec sa famille. Il leur a fallu trois mois pour atteindre la frontière : un trajet fait entièrement à pied. Près de sa maison, il y en d’autres, certaines se sont écroulées. Et ainsi, il abrite quatre autres personnes, et durant la nuit, ils sont onze à dormir dans la pièce unique.

Ils vivent dans ce lieu d’Afrique orientale, qu’ils appellent "maison", depuis cinq ans, alors que d’autres y sont déjà depuis onze ans. Elles sont au nombre de 86 000 les personnes qui vivent avec eux dans ce camp de réfugiés, toutes dépendant des rations distribuées chaque jour puisqu’il ne leur est pas permis d’élever des animaux ni de travailler. Mais la nourriture n’arrive pas toujours. L’an dernier, par exemple, les fonds de la communauté internationale ont été insuffisants pour acheter de la nourriture – surtout du maïs – seulement pour un total de 1 700 calories par jour. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait un taux de malnutrition de 17% compte tenu du fait que les personnes ont besoin d’une nourriture variée. C’est seulement un cas sur des milliers, pris dans les pays les plus pauvres du monde.

Les personnes fuient leur patrie à cause des guerres, des violations des droits humains, de la sécheresse. Certains cherchent seulement des conditions de vie décentes. C’est –à –dire qu’ils cherchent à se soustraire à une agriculture de survie, à des conditions de travail et à des revenus qu’aucun syndicat ne tolèrerait dans le "monde industrialisé". En somme, ils fuient aussi des situations économiques désastreuses. Au bord du désespoir, ils sont prêts, en émigrant, à en assumer les risques, même graves.

La réalité d’aujourd’hui et la réponse des Etats

Pour nous limiter aux réfugiés, ceux-ci sont au nombre de 12 millions, sous le mandat du Haut Commissariat des Nations Unies (UNHCR), et quatre autres millions sous celui de l’agence des Nations Unies de Secours et de Travail pour les Réfugiés palestiniens du Moyen Orient (UNRWA). Il y a aussi les réfugiés de facto, non inclus dans la protection des mandats ci-dessus. Il faut aussi tenir compte des personnes déplacées, c’est-à-dire des réfugiés qui n’ont pas franchi la frontière nationale, et dont le nombre s’est accrû de façon spectaculaire jusqu’à environ 25 millions de personnes. S’ils avaient quitté leur pays, ils auraient dû recevoir eux aussi une protection internationale. Il arrive cependant que leurs gouvernements eux-mêmes soient leur persécuteur, ou bien que de toute façon ils soient dépourvus de a capacité ou de la volonté de leur offrir un minimum de bien-être et de sécurité. Réfugiés et personnes déplacées doivent souvent faire face à la faim, et parmi eux, on note un haut pourcentage de maladies qui pourraient être évitées, et il ne manque pas de graves abus en matière de droits humains.

Dans tous les cas nous devons hélas relever une disparité croissante entre les tâches assumées par les Etats dans la législation internationale existante et la pratique courante. De nombreux Etats ont ainsi mis en œuvre des stratagèmes visant à éluder leurs responsabilités, pour ne pas devoir affronter les problèmes des migrations forcées, et les tenir ainsi au-delà de leurs propres frontières. Derrière ces attitudes restrictives, se cachent des raisons d’interdépendance, comme, par exemple, le nombre toujours croissant des demandeurs d’asile qui arrivent dans les pays occidentaux, l’asile transformé en élément de propagande électorale, un journalisme qui alimente des comportements hostiles vis à vis des étrangers, et la peur croissante du terrorisme international. Les migrants forcés vivent par conséquent, aujourd’hui, dans des conditions pires qu’auparavant, même dans les pays du Sud, qui sont de plus en plus las, de faire face à de longues crises impliquant des centaines de milliers de réfugiés, avec un soutien toujours moins grand de la part des donneurs internationaux. Les espérances de trop de réfugiés et de leurs familles s’évanouissent donc progressivement.

La présence pastorale de l’Eglise

Puisque tout être humain est notre frère pour lequel le Christ est mort et ressuscité, nous voyons, derrières les nouvelles et les statistiques, des êtres humains, des individus ayant un visage et des familles qui aiment et sont aimées, chacun avec son histoire d’espérance, d’aspirations et de peurs à partager au milieu de souffrances individuelles et collectives. Les lieux qui ont donné un sens et une dignité à la vie des réfugiés sont loin, alors que leurs expériences historiques et leur culture risquent l’épuisement. Souvent, les traumatismes naissent une empreinte indélébile dans leur vie. Certains peuvent aussi se sentir coupables parce qu’ils ont réussi à se sauver, tandis que leurs amis et leurs voisins ont péri pendant leur fuite.

L’Eglise – les communautés et leurs ministres – est déjà présente dans cette réalité qu’elle est appelée à transformer grâce à la Bonne Nouvelle de Jésus Christ. Cela pet comporter aussi de nombreux services, depuis le fait d’être avec les réfugiés et les demandeurs d’asiles, à l’aide matérielle, de la promotion d’une meilleure législation et le respect humanitaire, aux activités pastorales d’une paroisse pleinement structurée. Alors que le soin pastoral des réfugiés peut assumer des formes différentes, selon les circonstances, son point de départ devra d’autre part être toujours la compréhension de la situation dans toutes ses dimensions – personnelles, sociales, économiques, politiques – à la lumière de la Parole de Dieu et de la l’enseignement social de l’Eglise. Cela signifie surtout avoir des yeux et des oreilles ouverts. Certes, quelqu’un est à leurs côtés – un prêtre, une religieuse, un laïc, un catéchiste – et écoute les expériences dramatiques de leur passé, les assiste comme des personnes, leur offre la force et la consolation d e la Parole de Dieu et des sacrements et les respecte. Cette présence entend leur faire sentir qu’ils ont une valeur en tant qu’êtres humains, et qu’ils sont aimés de Dieu et par les hommes, de façon particulière par la communauté ecclésiale. Tel est pour nous le premier pas vers l’intégration de la dignité des réfugiés et des personnes déplacées".

Bien que les camps de réfugiés ne soient pas le lieu idéal, il y a dans certains des équipes pastorales et même des paroisses normales, qui les rendent plus vivables. Cela contribue à fortifier les personnes dans leur foi et permette de trouver le réconfort chez les autres, ainsi que de devenir eux mêmes une présence encourageante pour les frères et les sœurs en difficulté. Ainsi, des structures et des activités familières dans leurs pays revêtent une nouvelle signification, comme, par exemple, le catéchisme, les chorales, les petites communautés ecclésiales, la formation des personnes pour des ministères particuliers non-ordonnés. Ce sont là autant de façons de reprendre des relations en créant la communion et en permettant aux personnes dont les vies sont tellement opprimées par des forces extérieures, de se prendre en charge dans leurs dimensions les plus intimes et de prendre en charge leur avenir. En outre, les communautés vivantes, même dans l’adversité, évangélisent e invitent à comprendre les raisons de leurs espérances (Pt 3,15).

Dans d’autres lieux, et en collaboration avec les différentes organisations existantes, l’Eglise est engagée dans l’assistance aux demandeurs d’asile et aux réfugiés par différentes activités, comme la recherche de logement, ou celles qui découlent du fait d’être à leurs côtés dans les moments difficiles (par ex. durant l’attente d’une décision quant à leur demande d’asile) ou encore en offrant des cours de langue, en aidant à leur réinstallation définitive, ou en soutenant leur intégration dans la société d’accueil. Très souvent, l’Eglise locale parle aussi de la défense des réfugiés et des personnes déplacées pour que leur dignité humaine soit respectée. Les activités pastorales mettent donc l’Eglise en contact avec les questions humanitaires et aussi "politiques" auxquelles sont confrontés les réfugiés. Ainsi, souvent, les agents pastoraux deviennent les défenseurs qualifiés de leur cause. Ils peuvent donc inviter les institutions politiques au respect des lois internationales, à les interpréter de la meilleure manière, à utiliser leur autorité morale pour affronter les questions découlant du racisme, de la xénophobie, de préjugés, et de a discrimination. L’enseignement social de l’Eglise est le soutien fondamental de cette activité, où il faut aussi affronter les racines des crises des réfugiés, en recherchant une paix juste, la réconciliation, le pardon et le développement intégral de la personne, à la lumière du bien commun des nations impliquées et de toute la communauté internationale.

Depuis plus de 50 ans, les pontifes romains ont voulu une structure universelle de soutien de la pastorale de la mobilité humaine (depuis 1970 la commission pontificale, puis le conseil pontifical pour la Pastorale des Migrants et des personnes en déplacement), avec l’invitation lancée aux conférences épiscopales de renouveler leur sollicitude envers les nombreuses formes de migrations. C’est ce qui a suscité l’institution de commissions pour la pastorale des migrants, assurant la coopération entre les Eglises d’origine et celles de destination et en prévoyant la formation des prêtres, des séminaristes, des religieux et des laïcs pour cet apostolat spécifique. Dans de nombreux pays, des résultats positifs à ce sujet n’ont pas manqué. Cependant il y a encore certainement de nombreux réfugiés et des personnes déplacées qui ont besoin d’une attention pastorale plus significative et d’une plus grande présence de l’Eglise au milieu d’eux, mais hélas nous sommes à un moment où de nombreuses Eglises particulières se sentent écrasées par les problèmes quotidiens et appauvries par le manque de personnel et de ressources.

Nous souhaitons que ce congrès mondial puisse donner un nouvel élan à de telles activités pastorales dans le monde entier, et que ce soit un encouragement pour une stratégie pastorale fondée sur les réflexions approfondies pour es énormes devoirs qui nous attendent. Cela aidera à nous identifier plus étroitement avec les demandeurs d’asile, les réfugiés, les déplacés, dans lesquels nous devons toujours reconnaître le visage du Christ.