Le narcissisme du théologien qui ne prie pas

Audience aux instituts pontificaux confiés aux jésuites (texte intégral)

Rome, (Zenit.org) Pape François | 708 clics

« Le théologien qui ne prie pas et n’adore pas Dieu finit par sombrer dans le narcissisme le plus abject », met en garde le pape François qui donne la clé d'une bonne recherche théologique : « avec un esprit ouvert et à genoux ».

Le pape a reçu les communautés de l’Université pontificale grégorienne, de l’Institut biblique pontifical et de l’Institut pontifical oriental, ce matin, 10 avril 2014, dans la salle Paul VI du Vatican.

Il les a invités à « transmettre le savoir » en en offrant « une clé de compréhension vitale, et non une accumulation de notions sans lien entre elles ». Il faut pour cela « une véritable herméneutique évangélique pour mieux comprendre la vie, le monde et les hommes », a-t-il expliqué.

Pour le pape, « le théologien qui se satisfait dans sa pensée complète et fermée est un médiocre. Le bon théologien et philosophe a une pensée ouverte, c’est-à-dire incomplète, toujours ouverte au 'plus' (maius) de Dieu et de la vérité ».

Les universités pontificales « ne sont pas des machines à produire des théologiens et des philosophes ; ce sont des communautés dans lesquelles on grandit », a aussi souligné le pape, exhortant à « faire des étudiants d’aujourd’hui des personnes capables de construire l’humanité, de transmettre la vérité dans sa dimension humaine, de savoir que sans la bonté et la beauté d’appartenir à une famille de travail, on finit par devenir un intellectuel sans talent, un moraliste sans bonté, un penseur auquel manque la splendeur de la beauté et qui est simplement "maquillé" de formalismes ».

Le « réalisme » est « nécessaire » pour que la science « soit une science humaine et non de laboratoire » et il s'apprend au contact de « la vie laborieuse » et « des hommes et des femmes qui travaillent dans les Institutions », a-t-il estimé.

A.K.

Discours du pape François :

Messieurs les cardinaux,
Vénérés frères dans l’épiscopat et dans le sacerdoce,
Chers frères et sœurs,

Je vous souhaite à tous la bienvenue, professeurs, étudiants et personnel non enseignant de l’Université pontificale grégorienne, de l’Institut biblique pontifical et de l’Institut pontifical oriental. Je salue le Père Nicolás, le Père délégué et tous les autres Supérieurs, ainsi que les cardinaux et évêques présents. Merci !

Les institutions auxquelles vous appartenez, réunies en Consortium par le pape Pie XI en 1928, sont confiées à la Compagnie de Jésus et partagent le même désir de « militer sous l’étendard de la Croix les combats de Dieu et servir le Seigneur seul et l’Église, son épouse, sous le pontife romain, vicaire du Christ en terre » (Formule, 1). Il est important que se développent entre elles la collaboration et les synergies, en conservant la mémoire de l'histoire tout en assumant le présent et regardant vers le futur – le Père général disait « regarder loin », vers l’horizon – en regardant vers le futur avec créativité et imagination, en cherchant à avoir une vision globale de la situation et des défis actuels et une manière commune de les affronter, et en trouvant sans peur des voies nouvelles.

Le premier aspect que je voudrais souligner en pensant à votre engagement, que ce soit comme enseignants ou comme étudiants, ou encore en tant que personnel de ces Institutions, est la valorisation du lieu même dans lequel vous vous trouvez pour travailler et étudier, c’est-à-dire la ville et surtout l’Église de Rome. Il y a un passé et il y a un présent. Il y a les racines de la foi : la mémoire des apôtres et des martyrs ; et il y a l’« aujourd’hui » de l’Église, il y a le chemin actuel de cette Église qui préside à la charité, au service de l’unité et de l’universalité. Tout ceci n’est pas quelque chose d’acquis ! Cela doit être vécu et valorisé, avec un engagement en partie institutionnel et en partie personnel, laissé à l’initiative de chacun.

Mais en même temps, vous apportez ici la diversité des Églises auxquelles vous appartenez, de vos cultures. C’est une des richesses inestimables des Institutions romaines. C’est une occasion précieuse de croissance dans la foi et d’ouverture de l’esprit et du cœur à l’horizon de la catholicité. Dans cet horizon, la dialectique entre « centre » et « périphérie » assume une forme propre, qui est la forme évangélique, selon la logique d’un Dieu qui rejoint le centre en partant de la périphérie et pour retourner à la périphérie.

L’autre aspect que je voulais partager est celui du rapport entre études et vie spirituelle. Votre engagement intellectuel, dans l’enseignement et dans la recherche, dans l’étude et dans la formation la plus ample, sera d’autant plus fécond et efficace qu’il sera davantage animé par l’amour du Christ et de l’Église, que la relation entre étude et prière sera solide et harmonieuse. Ce n’est pas quelque chose d’ancien, c’est le centre !

C’est l’un des défis de notre temps : transmettre le savoir et en offrir une clé de compréhension vitale, et non une accumulation de notions sans lien entre elles. Il faut une véritable herméneutique évangélique pour mieux comprendre la vie, le monde et les hommes, non pas une synthèse mais une atmosphère spirituelle de recherche et de certitude basée sur les vérités de la raison et de la foi. La philosophie et la théologie permettent d’acquérir les convictions qui structurent et fortifient l’intelligence et éclairent la volonté… mais tout ceci est fécond uniquement si on le fait avec un esprit ouvert et à genoux. Le théologien qui se satisfait dans sa pensée complète et fermée est un médiocre. Le bon théologien et philosophe a une pensée ouverte, c’est-à-dire incomplète, toujours ouverte au maius de Dieu et de la vérité, toujours en développement, selon la loi que saint Vincent de Lérins décrit ainsi : « annis consolidetur, dilatetur tempore, sublimetur aetate » (Commonitorium primu, 23 : PL 50, 668) : elle se consolide avec les années, se dilate avec le temps, s’approfondit avec l’âge. Voilà le théologien qui a l’esprit ouvert. Et le théologien qui ne prie pas et n’adore pas Dieu finit par sombrer dans le narcissisme le plus abject. Et cela, c’est une maladie ecclésiastique. Le narcissisme des théologiens, des penseurs fait beaucoup de mal, il est abject.

L’objectif des études dans toutes les universités pontificales est ecclésial. La recherche et l’étude doivent être intégrées dans la vie personnelle et communautaire, avec l’engagement missionnaire, la charité fraternelle et le partage avec les pauvres, avec le souci de la vie intérieure dans sa relation avec le Seigneur. Vos instituts ne sont pas des machines à produire des théologiens et des philosophes ; ce sont des communautés dans lesquelles on grandit, et la croissance se fait en famille. Dans la famille universitaire, il y a le charisme de gouvernement, confié aux supérieurs, et il y a la diaconie du personnel non enseignant, qui est indispensable pour créer un climat familial dans la vie quotidienne, et aussi pour susciter des comportements d’humanité et de sagesse concrète, qui feront des étudiants d’aujourd’hui des personnes capables de construire l’humanité, de transmettre la vérité dans sa dimension humaine, de savoir que sans la bonté et la beauté d’appartenir à une famille de travail, on finit par devenir un intellectuel sans talent, un moraliste sans bonté, un penseur auquel manque la splendeur de la beauté et qui est simplement « maquillé » de formalismes. Le contact respectueux et quotidien avec la vie laborieuse et le témoignage des hommes et des femmes qui travaillent dans vos Institutions vous donnera cette part de réalisme si nécessaire pour que votre science soit une science humaine et non de laboratoire.

Chers frères, je confie chacun de vous, vos études et votre travail, à l’intercession de Marie, Sedes Sapientiae, de saint Ignace de Loyola et de vos saints patrons. Je vous bénis de tout cœur et je prie pour vous. Vous aussi, s’il vous plaît, priez pour moi ! Merci.

Maintenant, avant de vous donner la bénédiction, je vous invite à prier la Vierge Marie, notre Mère, pour qu’elle nous aide et nous garde. Ave Maria…

Traduction de Zenit, Hélène Ginabat