Le P. Lombardi démonte les affirmations d'Ali Agça

Nouveau livre, cinq déclarations fausses

Rome, (Zenit.org) Anita Bourdin | 1998 clics

Les versions de l’attentat contre Jean-Paul II que Mehmet Ali Agça a données jusqu’ici sont trop nombreuses – plus d’une centaine – « pour que l’on puisse y croire », déclare le père Lombardi au terme d’une contre-enquête précise sur le nouveau livre de l’ancien terroriste des « loups gris ».

« Ils m’avaient promis le paradis. Ma vie et la vérité sur l’attentat contre le Pape » : c’est en effet le titre de l’autobiographie que Ali Agça a publiée le 31 janvier 2013 en italien (« Mi avevano promesso il Paradiso. La mia vita e la verità sull’attentato al Papa ») aux éditions Chiarelettere et qui sortira en France à L’Archipel.

Au cœur du livre du Turc Ali Agça, aujourd’hui âgé de 55 ans, et alors âgé de 23 ans, se trouve cette affirmation que le commanditaire de l’attentat contre le pape Jean-Paul II, le 13 mai 1981, place Saint-Pierre, serait l’Iran de l'ayatollah Khomeiny. Le père Lombardi démontre la « fausseté » de 5 affirmations centrales.

Le directeur de la salle de presse du Saint-Siège, le père Federico Lombardi, a fait une mise au point pour la presse, ce 1er février 2013. Radio Vatican en italien en publie le texte dont voici notre traduction :

« La maison d’édition Chiarelettere a publié en librairie, le 31 janvier, un nouveau livre dont on attend probablement un autre « coup » à succès. Il s’agit d’une nouvelle (ce n’est pas la première) autobiographie de Mehmet Ali Agca: « Ils m’avaient promis le paradis. Ma vie et la vérité sur l’attentat contre le Pape », racontée aux gens avec une habileté indubitable et avec l’aide d’un « nègre » expérimenté qui garde l’anonymat.

Venons-en immédiatement au « point ». La révélation centrale serait – enfin, 32 ans après ! – celle du véritable commanditaire de la tentative d’assassinat du pape Jean-Paul II, à savoir Khomeiny !

Naturellement, le tueur avait jusque-là rigoureusement maintenu le secret sur ce mandat. Il n’aurait dit la vérité qu’à une personne : à Jean-Paul II, au cours du fameux entretien à la prison de Rebibbia, le 27 décembre 1983. Cet entretien représente évidemment l’un des passages cruciaux du livre et le dialogue est rapporté avec vivacité et force détails (pp. 161-168, en italien).
Après un premier échange à propos du troisième secret de Fatima, le pape aurait posé explicitement la question cruciale : « Qui t’a envoyé pour me tuer ? » et devant le malaise d’Agça, il aurait poursuivi : « Je te donne ma parole d’honneur que ce que tu me diras restera pour toujours un secret entre toi et moi ». Et voilà la réponse bouleversante qui dévoile le « grand secret » : « Ce sont Khomeiny et le gouvernement iranien qui m’ont ordonné de te tuer ».
Une troisième partie du dialogue en prison aurait ensuite concerné l’invitation faite par le pape à Agça de se convertir au christianisme, s’appuyant sur le récit qu'Agca venait de lui faire d'une vision impressionnante: « J'étais sur la croix, comme si j'étais Jésus-Christ, etc, etc ». Selon Agça, le Pape a tenu la promesse du secret, mais il considère que le temps est maintenant venu de dévoiler ce grand secret parce qu’après avoir obtenu la liberté définitive le 18 janvier 2010 et avoir renié le fanatisme du « nazi-fascisme islamique » dont il était esclave, il peut «écrire la vérité sur sa vie, la vérité sur l’attentat contre Wojtyla, le grand secret que personne n'a jamais su» (p. 184).

Faut-il croire Agca, cette fois-ci?

Je pense vraiment que non. J’ai eu le souci de faire les vérifications qui étaient plus directement de mon ressort, et que je pouvais effectuer auprès des personnes précises dans le milieu du Vatican sur ce qui est affirmé dans le livre.

J'ai rencontré et interrogé le cardinal Stanislas Dziwisz sur quelques points très concrets. Tout d'abord, naturellement, sur l’entretien en prison entre Jean-Paul II et Agça. Le secrétaire de Jean-Paul II a une mémoire très vive, en particulier pour tout ce qui concerne l’attentat. Et il ne faut pas s’en étonner. Or, le secrétaire du pape était présent lors de la rencontre dans la cellule, naturellement avec le consentement du pape, et même s'il n'était pas tout près, il pouvait entendre ce qui se disait avec une grande certitude. Son témoignage est donc fondamental.
Il confirme que les deux interlocuteurs ont parlé du secret de Fatima et de la survie inexplicable du pape, mais il nie catégoriquement et absolument qu'il ait été question des commanditaires et de l'ayatollah Khomeiny, et que le pape ait invité son agresseur à se convertir au christianisme. Il dément également ce qui est dit dans le livre d'une lettre ultérieure de Jean-Paul II à Agça pour l'inviter à la conversion (p. 176): selon le secrétaire, une telle lettre n’a jamais existé.

Le livre parle aussi de « différentes lettres de celui qui était alors le cardinal Joseph Ratzinger », présentées comme des « lettres spirituelles dans lesquelles il dit prier avec le pape pour moi et prier aussi pour ma conversion » (p. 176). Par scrupule, j’ai eu le souci de savoir aujourd’hui de celui qui était alors le cardinal Ratzinger s’il avait vraiment écrit des lettres à Agça. Et la réponse est très claire: il a effectivement reçu des lettres d'Agca (il ne faut pas s’en étonner, car beaucoup en ont reçu, même moi), mais il n'a jamais répondu.

Naturellement, Agça dit avoir déchiré toutes ces lettres papales et cardinalices parce qu'il était « encore un combattant islamique et qu’il ne pouvait pas garder de tels textes sur lui ». Mais voyons ...

On pourrait continuer. Par exemple, l'Agca du livre laisse parfois entendre qu'au Vatican, on envisageait également la « piste islamique » comme une explication de l'attentat contre le pape. Et il cite à ce sujet des prétendues déclarations de Joaquin Navarro-Valls qui aurait affirmé, dans le contexte de la disparition d'Emanuela Orlandi en 1983: « Ce pourraient être des fondamentalistes musulmans qui s’imaginent pouvoir faire libérer Agça ». Le livre affirme: « Le Vatican montre qu'il a compris. Le fondamentalisme islamique est derrière l'enlèvement d'Emanuela et donc derrière l'attentat contre Jean-Paul II » (p. 153). Mais Navarro-Valls n'est devenu porte-parole que le 4 décembre 1984, et il dément catégoriquement s'être occupé de la disparition d'Emanuela et avoir jamais envisagé une « piste islamique » pour l'attentat.

Le cardinal Dziwisz aussi dément résolument qu'au Vatican on ait envisagé comme sérieuse une « piste islamique », il semble même que l'on n’en ait pratiquement jamais parlé. Par ailleurs, il est tout à fait impossible de croire que, si le pape en avait vraiment été informé et y avait cru, rien n’ait jamais filtré. 


Cette vie romancée d'Ali Agça reprend beaucoup de choses qu'il avait déjà écrites auparavant, confirme sa politique de dépistage systématique des enquêteurs, dément les pistes qui concentraient l’attention sur l'Europe de l'Est, mais cherche surtout à construire un scoop international: l'ayatollah Khomeiny, l'Iran, l'islam « nazi-fasciste » sont la vraie explication de la volonté de tuer le pape, moment crucial de la guerre finale contre l'Occident chrétien haï.

Voici pour ma part, des résultats négatifs précis sur la base de témoignages très fiables: 


- il n’est pas vrai qu’au cours de l’entretien en prison Agça ait parlé au pape de l’ayatollah Khomeiny et de l’Iran comme commanditaires (et c’est un point crucial du livre !) ;
- il n’est pas vrai que la piste islamique ait été considérée au Vatican comme fondée ;
- il n’est pas vrai que Jean-Paul II ait invité Agça à se convertir au christianisme et qu’il lui ait envoyé une lettre en prison ;
- il n’est pas vrai que le cardinal Ratzinger ait écrit des lettres à Agça ;
- il n’est pas vrai que Navarro-Valls ait voulu se référer à une piste islamique dans le cas Orlandi ou l’attentat contre le pape.

En somme, pratiquement tout ce qui relevait de mes compétences et que j’ai pu vérifier est faux.

Les – plus de cent – versions des faits que Agça a données jusqu’ici, auxquelles cette dernière version vient s’ajouter, sont un peu trop nombreuses pour que l’on puisse y croire. »