Le pardon vient d'abord de Dieu

Témoignage de la Cambodgienne Claire Ly

Rome, (Zenit.org) Luca Marcolivio | 1208 clics

« Jésus sur la croix n’a pas dit "Je leur pardonne", mais il a dit "Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font"... Je dois donc accueillir le pardon de Dieu, avant de pardonner aux autres. Le pardon est une grâce qu’il faut accueillir, ce n’est pas un bien qui m’appartient et que je peux distribuer à n’importe qui », explique la Cambodgienne Claire Ly, qui vit en France depuis 1980.

Mère de trois enfants, Claire Ly s'est convertie du bouddhisme au catholicisme, après avoir fui la tragédie du génocide des khmers rouges. Sous la dictature de Pol Pot (1975-1979), Ly, à l’époque jeune professeur de philosophie, a vu mourir un bon nombre de ses plus proches parents.

Une fois en France, la douleur de l’offense subie l’a conduite à une profonde transformation personnelle qui l’a convaincue d’embrasser le christianisme : « l’amour comme unique réponse possible à la souffrance ».

En marge du « Meeting pour l'amitié entre les peuples » de Rimini où elle était présente, Claire Ly raconte aux lecteurs de Zenit certains épisodes de son histoire personnelle.

Quelles sont les étapes qui vous ont amenée du bouddhisme au christianisme ?

Au Cambodge, j’ai tout perdu, on m’a conduite à la rizière, j’ai perdu tous mes points de référence, j’ai perdu mes amis... Quand on perd ses points de référence, on ne sait plus qui on est : la perte de l’identité est ce qu’il y a de plus difficile.

Pendant les premiers temps, je me suis mise à insulter tous les jours le Dieu des occidentaux, considérant que l’Occident était principalement responsable de ma tragédie. Jusqu’au jour où un silence est tombé sur la rizière, me faisant comprendre pour la première fois que ma douleur était aussi celle des autres.

Puis en 1980 – j’étais alors réfugiée politique en France – j’ai commencé à lire l’évangile et j’ai découvert que Jésus-Christ était un mendiant comme moi. Cela m’a beaucoup encouragée.

La troisième étape, définitive, a été la découverte de l’Eucharistie. Je fixais mon regard sur l’hostie et j’ai entendu l’appel de Dieu, à genoux devant ma faiblesse de femme. À ce moment-là, j’ai dit : "Oui, je veux être disciple de Jésus". J’ai été baptisée en 1983.

Pourquoi avez-vous choisi le christianisme ?

Ce n’est pas moi qui ai choisi le christianisme, c’est Jésus-Christ qui m’a appelée. La seule chose que j’ai faite a été de répondre à l’appel de Jésus-Christ. Le point le plus fort de la religion chrétienne est ce Dieu qui est venu pour nous rencontrer. Notre foi est fondée sur l’Incarnation, sur Dieu qui s’est fait homme : c’est cela qui fait la spécificité de la religion chrétienne mais beaucoup de chrétiens ont oublié ce fait.

Avez-vos réussi à pardonner à ceux qui vous ont fait du mal ?

C’est très difficile de pardonner aux Khmers rouges ! Je partirai d’un fait vécu avec ma fille : nous sommes allées sur le lieu où mes frères, mon père et mon mari ont été tués. Ma fille n’a pas connu son père : j’étais enceinte de deux mois quand la tragédie a eu lieu. Nous y sommes allées accompagnées par des amis bouddhistes, qui ont récité l’enseignement de Bouddha, en disant que les actes mauvais seraient punis mais qu’en même temps, il fallait que ces actes s’accomplissent. Avec ma fille, nous avons récité le Notre Père : "Père, pardonne-nous comme nous avons pardonné à ceux qui nous ont offensés". Et à ce moment-là, nous nous sommes demandé si nous avons pardonné aux Khmers rouges. Notre réponse a été ‘non’. Comment pouvions-nous dire ‘non’ en étant des disciples de Jésus-Christ et sachant que le pardon est le cœur de la vie chrétienne ? Alors j’ai dit à ma fille que nous devions regarder Jésus sur la croix. Il n’a pas dit "Je leur pardonne", mais il a dit "Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font". Avec ma fille, nous nous sommes alors adressées au Père et nous avons dit : "Père, nous voici, nous sommes des femmes faibles, nous sommes incapables de pardonner aux Khmers rouges mais nous les mettons dans tes mains". Et donc, nous offrons nos faiblesses et nos persécuteurs entre les mains du Père, parce que nous pensons que tout crime contre l’humanité est un crime contre Jésus-Christ. Pour moi, le pardon est un don de Dieu, un don qui va au-delà de moi-même. Je dois donc accueillir le pardon de Dieu, avant de pardonner aux autres. Le pardon est une grâce qu’il faut accueillir, ce n’est pas un bien qui m’appartient et que je peux distribuer à n’importe qui. Il faut d’abord le recevoir de notre Dieu.

Quel genre de témoignage pouvez-vous offrir, face à une Europe et une France sécularisées ?

Je ne crois pas que la France soit en train d’abandonner la foi chrétienne. Ce qui n’existe plus en France, c’est la "religion sociologique" selon laquelle je vais à l’église parce que tout le monde y va. Les Français vivent leur foi comme une adhésion à Jésus-Christ : cette réalité nous fait sortir de la religion sociologique. Le Christ nous a appelés à être le "sel de la terre". Alors, quand quelqu’un fait la cuisine, il met du sel pour donner du goût ; mais s’il en met trop, ce n’est plus mangeable. Les chrétiens sont donc le sel, ils doivent relever le goût de la société.

J’ai donné un certain nombre de conférences en France et j’ai rencontré beaucoup de personnes qui vivent leur foi de manière sincère ; peut-être qu’ils ne vont pas à la messe tous les dimanches, mais l’évangile est là et ils essaient de s’aimer selon la Bonne Nouvelle. L’Église française est appelée à être le sel de la société française : notre Dieu est un Dieu qui accompagne, comme le fait Jésus sur la route d’Emmaüs. La vocation chrétienne est d’être des compagnons de route, ce n’est pas d’aller vers l’autre pour le forcer à croire comme nous. Il faut un chemin pour construire l’homme nouveau et ici, l’humanisme français a quelque chose à nous dire : c’est un peu ce qu’a fait Benoît XVI avec le Parvis des Gentils.

Traduction d'Hélène Ginabat