Le père Lagrange, lumière pour la nouvelle évangélisation (II)

A la lumière de la définition de Jean-Paul II

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Fr Manuel Rivero, op

ROME, mardi 10 juillet 2012 (ZENIT.org) –  « La vie et l’œuvre du serviteur de Dieu, le frère Marie-Joseph Lagrange (1855-1938), fondateur de l’École biblique de Jérusalem, peuvent devenir une lumière et une référence à l’heure où l’Église catholique s’évertue à renouveler son élan missionnaire, ses méthodes et son langage en célébrant le synode de la Nouvelle Évangélisation  et l’Année de la foi », estime le Fr. Manuel Rivero o.p., vice-postulateur de la cause de béatification du père Lagrange qu’il présente ici aux lecteurs de Zenit. Nous avons publié le premier volet de cette présentation hier, 9 juillet 2012.

Faire du neuf

À Port-au-Prince (Haïti), en 1983, le pape Jean-Paul II développa le sens de la Nouvelle évangélisation, terme qu’il avait utilisé pour la première fois quelques années auparavant en Pologne : «La commémoration du demi millénaire d'évangélisation aura sa signification totale si elle est votre engagement comme évêques, unis à vos prêtres et fidèles; engagement non de ré-évangélisation mais d'une nouvelle évangélisation. Nouvelle par son ardeur, par ses méthodes, dans son expression» . Il est significatif que cet appel à la Nouvelle évangélisation ait été lancé en Haïti où l’Église catholique perd beaucoup de ses membres au profit des sectes. En Amérique latine comme dans le reste du monde, les catholiques ont besoin d’un nouvel élan et de nouvelles approches pour annoncer la Parole de Dieu.

L’écrivain italien Giovanni Papini reprochait aux thomistes d’ « avoir arrêté l’horloge de l’histoire au XIIIe siècle ». Marie-Joseph Lagrange a toujours été habité par une vision dynamique et progressive de l’histoire et de l’exégèse. Pour lui, la vérité était « une vérité en marche ». Dans son discours pour l’inauguration de l’École biblique de Jérusalem, il avait déjà entrevu le beau chemin à parcourir : « Dieu a donné dans la Bible un travail interminable à l’intelligence humaine et, remarquez-le bien, il lui a ouvert un champ indéfini de progrès dans la vérité » . À La suite de saint Vincent de Lérins, le père Lagrange tenait à l’idée du développement de la connaissance de Dieu qui s’exprime dans les dogmes. Il ne s’agit pas d’un changement mais d’un progrès à la manière de la maturation du grain de blé qui devient épi ou de l’enfant qui parvient à l’âge adulte. D’une manière poétique, Juan Ramón Jiménez, Prix Nobel de littérature en 1956, reliait ainsi l’ancien et le nouveau : « Des racines et des ailes. Mais que les ailes s’enracinent et que les racines volent. » Cette découverte infinie de la vérité se trouve explicitée dans l’Évangile. Jésus exige du bon professeur qu’ « il tire de son trésor du neuf et de l’ancien ». Le chrétien n’est pas un répétiteur ni la vie spirituelle un moule. « Chacun va à Dieu par un chemin virginal », s’exclamait le poète Léon Felipe. Il n’y a pas un seul évangile mais quatre approches différentes du mystère de la vie de Jésus et ces quatre évangiles vont engendrer une multitude de commentaires et d’approfondissement au cours de l’histoire de l’Église qui manifesteront la richesse inépuisable de la Parole de Dieu, transmise de génération en génération sous l’action de l’Esprit Saint.

La famille

La foi du père Lagrange a été façonnée dans la cellule familiale, « église domestique ». Sa mère Élisabeth Falsan, d’origine lyonnaise, l’avait imprégné de la spiritualité mariale à l’Immaculée Conception. Mère physique et mère spirituelle, Élisabeth tirait vers le haut l’âme de son fils l’appelant au sacrifice et au don de lui-même. La mère du père Lagrange montre l’importance de la maternité spirituelle.

Jadis la femme orientait l’homme vers l’Église alors que celui-ci s’en détournait ; comme le dit le grand poète italien Dante : « Je regardais Béatrice et Béatrice regardait Dieu. » Il allait à Dieu par la femme aimée, Béatrice, qui tournée vers le Seigneur, le conduisait au Ciel. Aujourd’hui, la femme accomplit moins cette mission d’engendrer à la vie de Dieu. En quelques dizaines d’années, la femme a expérimenté plusieurs révolutions : le travail, la participation active à la politique, le contrôle médical de sa fécondité, la possibilité d’avoir des enfants sans rapports sexuels… L’absence de vocations à la vie religieuse féminine reflète aussi le changement de mentalité chez la femme qui se situe autrement que les générations précédentes dans la vie sociale et ecclésiale. Il importe de mettre en lumière la vocation de fécondité spirituelle de la femme, reléguée souvent à un plan secondaire par rapport à la réussite professionnelle et à l’épanouissement personnel dans les loisirs.

Claude Lagrange, le père, exerçait comme notaire à Bourg-en-Bresse. Il a laissé sur son fils la profonde empreinte de son dévouement fidèle et de son honnêteté.

Albert Falsan, oncle maternel et parrain, géologue, initia le futur exégète Lagrange à l’étude des strates géologiques, marteau à la main. Le fondateur de l’École biblique s’inspira de cet exemple pour scruter les strates des textes anciens sur le terrain et pas uniquement dans les bibliothèques.

L’enfance du père Lagrange s’est déroulée sur le terreau de la foi et de  la prière. La célébration des sacrements du baptême, de la première communion et de la confession ont purifié et affermi l’âme de celui qui deviendra maître en exégèse et en vie morale et spirituelle. Au moment de son adolescence, il s’ouvrit aux pauvres par sa participation à la Conférence  Saint-Vincent-de-Paul, véritable pédagogie qui fait sortir les jeunes du souci narcissique d’eux-mêmes afin de servir les ignorants et les malades. En relisant son parcours de vie, le père Lagrange attribuait un grand rôle à cette démarche qui lui permit de franchir des étapes dans la structuration de sa personnalité selon l’Évangile.

Ces exemples nous renvoient à la nécessité de l’évangélisation dans la famille dont chacun des membres a une mission spécifique à réaliser. Les parents sont les premiers responsables de l’éducation de leurs enfants, aidés par leurs proches : oncles, tantes, parrains et marraines, éducateurs et professeurs…

Le moment du grand choix

Saint Thomas d’Aquin traite dans ses écrits de l’âge où le jeune doit décider du sens qu’il donne à sa vie. Le philosophe Jean Guitton, membre de l’Académie française, laïc invité au concile Vatican II, ancien élève du père Lagrange à Jérusalem, plaidait pour la cause de béatification du fondateur de l’École biblique car son œuvre et sa spiritualité répondaient aux besoins de l’homme contemporain pour qui la Bible risque d’être considérée comme un livre sans portée surnaturelle. Face aux critiques des sciences humaines, l’Église se doit d’apporter des réponses scientifiques aux questions scientifiques, ce qui a été fait par le père Lagrange qui a combattu le modernisme en utilisant les mêmes armes que lui.

Il est vrai que l’homme doit choisir le sens qu’il donne à son existence. Mais cette réalité du discernement et du choix est particulièrement propre à la jeunesse. Marie-Joseph Lagrange, homme de culture et de foi, scientifique et généreux dans le don de sa vie au service de Dieu, brille comme un phare pour ceux qui cherchent dans les ténèbres une lumière pour guider leurs pas. Il était un passionné de la Parole de Dieu, de littérature et d’art, de la mystique et de la mission à accomplir.

La jeunesse cultivée et universitaire peut y trouver un modèle proche et adapté qui lui permette de relire et d’orienter son action.

(à suivre)