Le Rite - La formation d’un exorciste au Vatican

Interview du P. Denis Broussat, exorciste du diocèse de Perpignan

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ROME, Vendredi 8 avril 2011 (ZENIT.org) - Alors qu'une semaine de formation sur l'exorcisme, organisée sous la direction de la Congrégation pour le culte divin et de la Congrégation pour le clergé, vient de se conclure à Rome, ZENIT s'est intéressé au livre intitulé Le Rite - La formation d'un exorciste au Vatican.

Dans cette enquète, le journaliste américain Matt Baglio relate l'expérience du P. Gary Thomas, prêtre du diocèse de San José, en Californie, envoyé par son évêque au Vatican pour suivre ce cours dispensé à l'université pontificale Regina Apostolorum.

Paru en français en février 2011 aux Editions SalvatorLe Rite - La formation d'un exorciste au Vatican a précédé de peu la sortie du film grand public du même nom. A cette occasion, ZENIT a interrogé le P. Denis Broussat, prêtre et exorciste du diocèse de Perpignan (France), pour mieux comprendre le rôle de l'exorciste au sein du diocèse.

ZENIT : En tant qu'exorciste, quel a été votre sentiment sur le livre Le Rite ? 

P. Broussat : De ce que je connais de l'histoire des exorcistes aux Etats-Unis et en Italie, et sans avoir moi-même suivi le cours des Légionnaires du Christ à l'université Regina Apostolorum, ce livre me semble néanmoins bien rendre compte de l'évolution actuelle de l'exorcisme, particulièrement en Italie. Mais la réalité française est un peu différente : entre 15 000 et 18 000 consultations - ce qui ne veut pas dire possessions ! - alors que le journaliste évoque 500 000 consultations en Italie (cf. p. 17) ! Et aussi plus dramatiques... Même si quelques situations identiques arrivent aussi en France.

ZENIT : On a le sentiment, lorsque l'on suit les rencontres du prêtre exorciste, que les séances d'exorcismes, le plus souvent très peu « spectaculaires », s'apparentent parfois à des confessions. Qu'en pensez-vous en tant que prêtre exorciste ? Y a-t-il vraiment une différence de nature ? Autrement dit, l'exorcisme ordinaire n'est-il pas une forme singulière de confession ? 

P. Broussat : Le Catéchisme de l'Eglise catholique regroupe le sacrement de la réconciliation dans le chapitre ‘sacrements de guérison'. On pourrait aussi y mettre les prières de délivrance et d'exorcisme bien que ces dernières ne soient pas des sacrements mais des sacramentaux1. En pratique il ne devrait pas y avoir de confusion car dans le sacrement la personne est parfaitement consciente de son péché et attend le pardon et la miséricorde de Dieu par la Parole de Dieu dans la bouche du prêtre. Alors que dans la prière d'exorcisme, la personne a perdu sa capacité à se maîtriser complètement et présente des signes que le livre décrit bien (cf. p 136).

Peut-on aller plus loin et dire que dans la confession c'est la personne elle-même qui décide de déposer son péché alors que parfois, dans l'exorcisme, c'est le démon qui divulgue nos péchés ?

ZENIT : Concernant les cas d'exorcismes graves, y a-t-il toujours une raison objective, selon vous, qui explique la possession ? Un rite satanique, un sort jeté, des traumatismes d'enfance etc... 

P. Broussat : Il y a beaucoup plus d'infestations, d'oppressions ou d'obsessions qu'on ne le croit et beaucoup moins de possessions qu'on ne l'imagine. Une possession est toujours grave puisque c'est la forme extrême de l'activité exceptionnelle du diable qui a acquis une emprise sur le corps de la personne (mouvements incontrôlés, force inhabituelle, cris, blasphèmes, paroles - parfois avec une autre voix que celle de la personne -), sur sa sensibilité ou sur son esprit. Le livre Le Rite en parle p. 67. Les exorcistes repèrent des ‘portes d'entrée', qui ne sont pas systématiques d'ailleurs, comme des cultes démoniaques, des consécrations d'enfants au démon, certaines formes de magie pratiquées personnellement (pratique Vaudou, sorcellerie...)

Mais nous sommes davantage confrontés aux activités plus occasionnelles du diable que sont les infestations dans des lieux ou des objets, les oppressions (action du diable sur les sens) ou les obsessions (tentation permanente sur la pensée). Ces activités peuvent être la conséquence d'une pratique intense d'ésotérisme religieux ; de spiritisme ; de méditation passive ; de divination en vue de prédictions (mancies) ; de dérives sectaires ; d'appartenance à une société secrète initiatique gnostique ; de pratique de ‘channeling' ; de déplacements d'énergie ; d'occultisme ; d'ouverture de chakras ; de participation à certaines thérapies alternatives énergétiques ; de conjuration magique de maladies ; de maléfices liés à des conflits ; d'imposition des mains au-dessus du corps ; de musiques incitant à l'ultraviolence destructrice, aux orgies, aux profanations - en augmentation de 60 % ! -, au suicide, au meurtre, à la barbarie voire à l'assassinat ; de banalisation de la violence, notamment à l'école( Catéchisme de l'Eglise catholique § 2117 ).

ZENIT : Pour ces cas graves qui peuvent s'étendre sur des années, le prêtre exorciste court-il le risque d'un découragement qui affaiblirait son action ? Comment résiste-il à l'usure du temps ? Y a-t-il des cas ou la personne reste possédée malgré les efforts déployés ? 

P. Broussat : Si l'exorciste agissait en son nom propre, il pourrait être découragé, en effet, mais comme il s'appuie sur la présence victorieuse et miséricordieuse de Jésus par la prière que l'Église lui donne, son action ne faiblit pas - même si quelques fois sa fatigue augmente !

On ne peut pas parler « d'usure du temps » mais plutôt de constance dans la prière personnelle - notamment prière de protection -, de communion avec son évêque, de connaissance (et donc de formation !), d'humilité et de prudence et d'organisation afin de favoriser l'accueil, l'écoute et la prière.

Il peut exceptionnellement arriver que des délivrances ou des exorcismes demandent beaucoup de temps. Faut-il attendre l'heure de Dieu ? Est-ce une mise à l'épreuve de la personne ou de l'exorciste ? Cela dépend-il de la disposition de la personne qui consulte ? Je ne sais...

ZENIT : L'auteur explique en fin d'ouvrage la manière dont le père Gary commence à pratiquer l'exorcisme aux États-Unis et son souhait de former des prêtres exorcistes au sein de l'Église catholique américaine. Est-ce aussi nécessaire au sein de l'Église de France ? Êtes-vous confronté à une augmentation des cas de possession ? 

P. Broussat : En France, les évêques nomment généralement un exorciste par diocèse (plusieurs pour les gros diocèses) qui se fait aider par une équipe pour l'accueil et la prière mais aussi par des personnes aux compétences variées dans le domaine physiologique, psychologique, spirituel ou relationnel. Ces équipes se retrouvent en région apostolique une année et au niveau national l'année suivante. Certains d'entre nous appartiennent à des associations (comme celle que le livre Le Riteévoque p 96), l'Association internationale des exorcistes. Elles organisent des sessions de partage et de formation.

ZENIT : La société contemporaine aborde souvent avec dérision les phénomènes sataniques. Entre autres exemples le cinéma use et abuse de scénarios qui évoquent ces phénomènes sur le mode du second degré, du film d'horreur, du film d'action à effet spéciaux etc. Pensez-vous que, dans cette société qui rit plus qu'elle ne se défie du mal, la possession n'a pas tout loisir de se développer sur fond de crise des religions et développement des phénomènes sectaires ? Et si oui, l'Église catholique a-t-elle conscience de l'urgence et du rôle premier qu'elle a à jouer ? 

P. Broussat : Matt Baglio, l'auteur du livre, affirme que « l'exorcisme est au cœur même de l'Évangile » (cf. p 47). Saint Paul invitait les Ephésiens à rester fermes « car ce n'est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes. C'est pour cela qu'il vous faut endosser l'armure de Dieu, afin qu'au jour mauvais vous puissiez résister et, après avoir tout mis en œuvre, rester fermes » (Eph 6, 12).

Dans la série Connaissance des Pères de l'Eglise, n° 120, décembre 2010, on voit bien le combat des Pères apostoliques face au diable et aux démons...

Dans la présentation du rituel « Des exorcismes », le Saint-Siège affirme : « Puisque l'action nuisible et contraire du diable et des démons affecte les personnes, les choses et les lieux et se manifeste de diverses manières, l'Église, toujours consciente que ces jours sont mauvais a prié et prie pour que les hommes soient libérés des embûches du diable » (p.6).

Oui, le diable cherche depuis toujours à se mettre en travers de notre relation à Dieu. Il utilise toutes les failles d'hier et d'aujourd'hui. Il est vrai que l'action diabolique spécifique occasionnelle (l'infestation des lieux ou des objets et l'attaque des personnes) se développe parce que les gens n'ont plus la foi et sont devenus incapables de gérer leur stress. Alors ils ont recours à d'innombrables « sauveurs » : gourous, voyants, mages, médiums, marabouts, chamans, sorciers, envoûteurs et désenvoûteurs, transmetteurs d'énergies etc. Cela vide le portefeuille et remplit l'âme de présences étrangères qui ne tarderont pas à se manifester !

Mais « Le Dieu que nous avons est un Dieu de délivrances » (Ps 68, 21) et l'Église a toujours cherché à manifester la victoire de Jésus sur le mal, en s'adaptant aux évolutions de l'histoire et aux connaissances nouvelles.

ZENIT : Pensez-vous que le film Le Rite est le reflet du livre et d'une vision rationnelle et raisonnée de l'exorcisme à l'image de l'approche que développe le père Gary ? Ne joue-t-il pas, comme bien d'autres films du même genre, sur les seuls codes et effets spectaculaires ? 

P. Broussat : L'exorcisme a déjà inspiré bien des réalisateurs. Mikael Hafstrom a voulu relever le défi. Il affirme « s'être inspiré de faits réels » mais je n'ai pas trouvé personnellement une grande inspiration ! Trop d'impossibilités et de caricatures : solitude du docteur - père Lucas Trevant (tantôt l'un, tantôt l'autre !), enlisement dans des questions éthiques, incohérence de la foi, l'exorciste victime lui-même de la possession, incompétences de l'hôpital ...

Si vous voulez assister au plus juste exorcisme du cinéma, bien loin du film le Rite, allez voir le film de Pavel Lounguine, L'Île : le moine emmène la jeune femme à l'écart, sur son île couverte de neige. Il se met en présence de Dieu avec quelques versets de psaumes et se tient par l'esprit au pied de la Croix. C'est-à-dire dans le pur amour. Voilà ce qui est insoutenable pour l'Ange révolté. Le visage de la femme, qui oscillait entre sourires inquiets et grimaces rebelles, se détend enfin. Quelque chose s'échappe, qui était en elle mais qui n'était pas elle.

ZENIT : Le film a été adapté assez librement par rapport au livre. Le personnage principal, notamment, n'est pas prêtre mais un séminariste qui doute de sa vocation et que l'on envoie au Vatican pour suivre une formation d'exorciste. Une situation en réalité impossible ? 

P. Broussat : Oui, une adaptation très libre, même ! En aucun cas un évêque ne pourrait confier une formation d'exorciste à un séminariste et encore moins à quelqu'un se posant de sérieuses questions de foi. Tout exorciste doit être un prêtre « dont la piété, la connaissance, la prudence et l'intégrité de vie le distinguent de ses frères prêtres » (article 13 du Rituel) et surtout en communion avec son évêque qui lui confie cette mission.

ZENIT : A vos yeux, ce film donne-t-il une image juste de l'exorcisme ? Serait-il un outil utile à l'évangélisation de l'Église ?

P. Broussat : J'ai personnellement trouvé le livre de Matt Baglio beaucoup plus juste sur l'exorcisme tout en regrettant néanmoins des absences : l'exorcisme pré-baptismal, le combat spirituel après l'exorcisme, l'aide des saints, la place des sacrements (notamment de la réconciliation ou des malades), le discernement des pratiques de santé, la place de la prière de délivrance, le discernement des faux-prophètes qui éloignent de la foi, la diffusion des idées satanistes par Internet. (Dans un document paru en octobre 2006 intitulé Satanisme et dérives sectaires, la Miviludes - Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires - pointe Internet comme l'un des lieux où le satanisme fait des émules. « Les satanistes favorisent les contacts individuels et utilisent avec profit les facilités que leur offre l'anonymat des contacts sur le Web »).

Par ce livre, et peut-être par le film, l'Église aide à tracer une route entre un double écueil : celui de sous-estimer la présence de l'esprit du mal dans le monde ; celui de le combattre sans le discernement et les ga­ranties ecclésiales indispensables.

Il nous faut entendre aujourd'hui encore la voix du pape Paul VI qui nous invitait à surmonter le ma­laise, à rompre le silence et à reconnaître qu'aujourd'hui encore la présence du Mauvais n'est pas, hélas, un anachronisme. Voici le passage clef de sa déclaration : « L'un des principaux besoins de l'Église d'aujourd'hui est celui des moyens de défense contre ce mal qui s'appelle le démon... Le mal n'est pas seulement une déficience, il est le fait d'un être vivant, spirituel, perverti et perver­tisseur. Terrible, mystérieuse et redoutable réalité. Ils s'écartent de la Bible et de l'Église ceux qui refusent de reconnaître son existence... ou qui l'expliquent comme une pseudo-réalité, une invention de l'esprit pour personnifier les causes inconnues de nos maux. Le Christ le définit comme celui qui 'dès le commencement s'est attaché à faire mourir l'homme... le père du mensonge' (cf. Jn 8, 44-45). Il menace insidieusement l'équilibre mo­ral de l'homme... Certes, tout péché n'est pas directement dû à l'action du diable. Mais il n'en est pas moins vrai que celui qui ne veille pas avec une certaine rigueur sur lui-même (cf. Mt 12, 45 ; Ep 6, 11) s'expose à l'influence du 'mystère de l'impiété' dont parle saint Paul (2 Th 2, 3-12) et compromet son salut » (cf. Paul VI, Audience générale du 15-11- 72, dans la Documen­tation Catholique, (1972), p. 1051-110)

Que Marie nous obtienne du Seigneur la grâce d'entrer, avec humilité et disponibilité, dans le discer­nement et la sagesse maternelle de l'Église ! Qu'elle aide chacun de nous à être pleinement ouvert à l'Esprit Saint et à faire face, avec courage et discernement, à tout ce qui entrave et combat le règne de Dieu dans notre monde d'aujourd'hui.

Propos recueillis par Marine Soreau

(1) L'usage du signe de la Croix, de l'eau bénite, de 1'huile sainte, des rameaux bénis, etc., n'est pas un rite magique. S'en servir, en esprit de foi, comme prière symbolique de délivrance, fait partie du patrimoine spirituel, que l'Église reconnaît. L'exorcisme est un de ces sacramentaux décrit par le rituel