Le synode sur l’Eucharistie: un horizon pour accueillir l’Amour (3)

Par le P. Alain Mattheeuws, jésuite, expert au synode

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ROME, Mercredi 1er février 2006 (ZENIT.org) – Professeur de Théologie morale et sacramentaire à l’Institut d’Etudes Théologiques de Bruxelles, le P. Alain Mattheeuws, jésuite, a participé comme expert au synode sur l’Eucharistie. Nous l’avons interviewé longuement pour « revenir » sur l’expérience synodale et la réfléchir théologiquement. Voici la troisième et dernière partie de cet entretien, que nous avons publié en trois volets (30 et 31 janvier et 1er février).



Zenit : Mais pourquoi le refus de l’ordination d’hommes mariés ?

P. A. Mattheeuws : La question n’a été abordée que dans 3 ou 4 circuli minores sans recevoir un assentiment profond ni affronter les difficultés théologiques et culturelles de cette option. Donnons deux raisons supplémentaires pour expliquer cette position : en Occident, la relation conjugale est un lieu de fragilité aussi fort que la vie célibataire et il n’est pas sûr que l’ordination de « viri probati » soit une aide réelle. Elle pourrait même être la source de nouveaux soucis pastoraux. Par ailleurs, tous les évêques sont sensibles au caractère « charismatique », de « grâce », du célibat pour le sacerdoce. Ils voient combien intérieurement et extérieurement, ce don n’est pas toujours perçu comme tel. Dans un contexte où la sexualité n’est pas « située » anthropologiquement ni spirituellement, ils redoutent une terrible méprise sacramentelle sur l’ordination d’hommes expérimentés. Quand le célibat et le mariage seront perçus plus clairement comme des « dons » de Dieu, ordonnés l’un à l’autre, comme une vocation, les questions se poseront différemment.

Zenit : Je ne comprends pas encore. On dit que le peuple de Dieu a droit à l’Eucharistie et l’Eglise empêche l’ordination des hommes mariés : n’est-ce pas contradictoire ?

P. A. Mattheeuws : Comment comprendre sans faire un « traité théologique » ni trancher dans les débats ? Eclairons encore la question : que ce soit en Orient ou en Occident, il s’agit de l’ordination d’hommes mariés et non pas de l’accession au sacerdoce de séminaristes mariés. L’Eglise latine a discerné il y a quelques siècles qu’elle devait appeler au sacerdoce des hommes qui avaient reçu personnellement le don du célibat. Il ne s’agit pas seulement d’une règle disciplinaire ni d’une « pieuse » coutume. Il ne s’agit pas non plus de dire que le sacerdoce est incompatible avec le mariage. A l’époque, à travers même certaines ambiguïtés, l’Eglise latine a vraiment exercé un discernement spirituel et théologique pour ne plus choisir comme collaborateur de l’évêque que des hommes ayant le charisme du célibat. Une telle option spirituelle et ecclésiale n’est pas « faite contre » une autre option. Un « don ne blesse pas un autre don », mais le complète, le remplace ou l’enrichit.

La question des « viri probati » me semble aujourd’hui relever d’un même discernement. La présence de ces hommes mariés, solides dans leur foi, heureux et responsables de leur famille, pourrait-elle être un signe à interpréter comme un don de Dieu complémentaire à celui que Dieu donne aux jeunes dans le célibat ? Ce don pourrait-il être transformé en mission sacramentelle et ces « hommes éprouvés, expérimentés » pourraient-ils être ordonnés au service d’une communauté ? Si l’on raisonne en termes de don, de grâce et de discernement ; si l’on se penche un peu profondément sur la vie de certaines Eglises particulières, si l’on réfléchit à la transformation du mariage par la grâce de l’ordination, alors la question risque d’être bien posée.

Si l’on ne considère l’ordination d’hommes d’expérience que du point de vue fonctionnel, on est à côté de la plaque. Les critères « utilitaristes » ne peuvent suffire pour justifier une telle décision ou confirmer un tel discernement. Or, c’est ce qui s’est passé : on n’a pas assez de prêtres, il faut ordonner des hommes mariés. C’est le refrain habituel, douloureux certes, mais calqué le plus souvent sur une logique d’entreprise occidentale. On est dans une logique de manque et pas dans une abondance de dons. L’objection peut se déployer d’une autre manière. On pense que la comparaison entre le don du célibat et celui du mariage pourrait blesser ou faire oublier la grandeur et la beauté du célibat sacerdotal. Si l’on est dans cette logique, on ne peut pas « penser à l’ordination d’hommes mariés ». On sait combien le célibat est blessé, critiqué, soupçonné, attaqué dans de nombreuses cultures. Pour l’ordination d’hommes mariés, il conviendrait donc de penser à la fécondité mutuelle des deux charismes : la vocation au célibat et la vocation au mariage.

Zenit : Quelles « nouveautés » attendre d’un tel synode ?

P. A. Mattheeuws : La vraie « nouveauté » comme dit la proposition 3, c’est le Christ. Si ce synode permet de mieux observer la présence du Christ dans notre histoire personnelle, dans celle de nos communautés et dans le monde : c’est gagné. Mais il ne suffit pas d’observer le Christ, il faut « être nouveau » avec Lui : entrer dans son corps, être « par lui, avec lui et en lui » offert au Père. Cette considération me permet d’indiquer que si la charité ne grandit pas, la « nouveauté » n’est pas encore advenue : c’est un critère de l’Eucharistie. Qu’elle soit clairement articulée à un changement de vie et que ses implications morales sociales et personnelles soient joyeusement perçues. L’Eglise doit servir le Christ. Elle ne peut pas faire mémoire de son acte sauveur sans être changée elle-même, sans être ré-évangélisée.

Ajoutons le point suivant : le synode concluait l’année de l’Eucharistie. Il montrait à nouveau l’importance de l’acte du Christ : une répétition, une expérience conclusive comme une « confirmation spirituelle » que l’Eucharistie est bien le centre de la vie chrétienne. Qui dit centre, dit qu’on ne passe pas à côté de l’essentiel : du don total du Christ pour chacun. L’Eucharistie comme thème synodal a montré les poids et les peines qui restent à résoudre. L’humanité, les chrétiens eux-mêmes souffrent et leur vie est en hiatus avec la grâce. Il nous faut à tous un sauveur : le synode l’a bien montré. Sans le Christ, rien de solide ne se construit. Les évêques et le pape ont vécu ensemble certaines impuissances : ne pas avoir réponse à tout, ne pas résoudre telle difficulté, attendre qu’une réconciliation s’opère (avec les frères séparés). La décision de Benoît XVI de laisser les propositions qui lui sont faites à la disposition de tous, telles qu’elles sont, est un acte de courage et d’humilité. Chacun de nous peut voir que ce n’est pas si simple ou qu’on n’a rien trouvé dans tel ou tel domaine. Cela ne veut pas dire qu’on ne trouvera pas. Le Synode ne se termine qu’avec la publication de l’exhortation et sa mise en œuvre. Et puis la vie de l’Eglise est plus large qu’un Synode.

Zenit : Que pensez-vous de la publication des propositions ? Elles étaient destinées au pape. Souvent, le secret était rompu, mais lorsqu’on en prend connaissance, on est déçu ?

P. A. Mattheeuws : La publication des propositions est une bonne chose. Elle a été voulue par le pape. Elle est à double tranchant comme la plupart de nos actes. On peut l’interpréter de plusieurs manières. Ces propositions sont hétérogènes. Leur importance relative est très variable (puisque par ailleurs nous ne savons pas le nombre de voix recueillies pour chacune). Mais cette publication livre un « certain » état de la question. Je crois qu’elles témoignent de la connaissance existentielle et claire qu’ont les évêques de certaines difficultés, de leur souci pastoral pour tous (des migrants aux malades), du désir de vivre le mystère eucharistique plus en profondeur. Si elles nous sont offertes, lisons-les comme le « message » qui nous a été confié.

Ces « propositions » montrent humblement la pauvreté et parfois l’impuissance d’une assemblée face à certains problèmes. C’est déjà arrivé dans l’histoire de l’Eglise et il faut parfois du temps pour trouver la solution adéquate ou une formulation juste du Mystère. Pourquoi le nier ou s’en offusquer ? Quand la foule était rassemblée auprès du Christ pour écouter longuement sa parole et qu’il était question de devoir donner à manger à tous ces gens, les disciples étaient bien inquiets. Surtout que le Seigneur lui-même leur avait dit : « Donnez-leur vous-même à manger ». Une question difficile est toujours une occasion pour les membres de l’Eglise de venir avec leurs victuailles dérisoires (« 5 pains d’orge et deux petits poissons », Jn 6,9) et de se fier à l’action du Christ et de son Esprit. Pour certaines questions, nous sommes à cette étape. Il faut la vivre en paix et poser un acte de confiance dans le Christ. C’est le sens de l’envoi à la fin de l’Eucharistie.

Zenit : Et le pape Benoît XVI dans ce Synode ?

P. A. Mattheeuws : Certainement bien présent au Synode et à ses membres. Sa décision de mettre un temps d’interventions spontanées et de réactions à la fin des journées fut appréciée par tous. Il y était de manière particulière, attentif aux sensibilités différentes et aux questions répétées. Il a même demandé d’intervenir une fois pour souligner quelques traits essentiels de la Cène et leurs implications dans la célébration eucharistique depuis des siècles. Il est vrai qu’il a étudié et publié de nombreux livres sur cette question. Il serait utile de méditer ses deux homélies : à l’ouverture du Synode et à la fin. Elles livrent un peu ses désirs, ses souhaits, sa confiance dans l’œuvre de l’Esprit. Soulignons encore trois événements auxquels il a pris part et qui donnent une tonalité à l’histoire de ce Synode : l’adoration eucharistique dans la Basilique saint Pierre, la rencontre avec les enfants italiens qui avaient fait leur première communion durant une après-midi festive et priante sur la place saint Pierre, les canonisations à la clôture du synode. Ces saints ont vécu une existence eucharistique, c’est-à-dire d’amour.

Zenit : Et que pressentez-vous comme points à venir ?

P. A. Mattheeuws : Je ne suis pas « prophète », mais je peux livrer un sentiment. On peut les attendre dans trois domaines : l’enseignement doctrinal, l’art de célébrer, les options pastorales.

a. Du point de vue doctrinal : une meilleure compréhension de l’action du Christ dans nos célébrations ; une plus grande interpénétration de la Table de la Parole et de la Table des dons eucharistiques, une meilleure articulation de l’Eucharistie avec les sacrements de l’initiation chrétienne, et avec les sacrements de la mission de l’Eglise (l’ordre et le mariage), un approfondissement du « pourquoi » de la réforme liturgique, une unification de deux significations eucharistiques peu harmonisées jusqu’à présent : le banquet, le repas de noce, et le sacrifice du Christ, le don entier de lui-même au Père ; l’importance de l’épiclèse et du rôle de l’Esprit Saint dans l’acte eucharistique.

b. Dans l’art de célébrer : il ne s’agit pas seulement de « bien faire », ou de bien respecter les rubriques ou normes, mais de discerner ce qui manifeste la présence du Christ ressuscité à son peuple et dans le monde. Je pense à des questions d’inculturation de la liturgie, à la présence des pauvres, des malades, des handicapés dans nos célébrations, au respect des acteurs liturgiques différents, à des approfondissements et changements facultatifs du « signe de la paix », des acclamations durant la prière eucharistique, et surtout de l’envoi en mission. Un compendium surgira peut-être.

c. Des « audaces pastorales » suivant la méthode Benoît XVI : humble et modeste, ferme dans un climat de paix. Sa manière de procéder ne vise pas le « spectaculaire ». Elle vise à respecter la variété des sensibilités et à approfondir les points difficiles, point par point. Il me semble que les deux poumons de l’Eglise, l’Orient et l’Occident, seront toujours mis en évidence.

Zenit : Que pensez-vous du message des Pères Synodaux ?

P. A. Mattheeuws : Je serais attentif à son style : dynamique, encourageant, exigeant. Ces paroles qui l’introduisent et le concluent « Paix à vous » sont les paroles mêmes du Christ ressuscité lorsqu’il apparaît à ses apôtres. Ce sont des paroles de consolation au sens fort du terme. Les problèmes, les questions, les difficultés, les impasses, ne sont pas niées dans l’Eglise et dans le monde, mais l’affirmation des évêques, successeurs des apôtres, est la suivante : Dieu est présent encore et toujours dans notre histoire. Le signe tangible de cette présence est dans l’acte eucharistique.

Zenit : Ce message n’a-t-il pas un goût de « trop » ou de « trop peu » ?

P. A. Mattheeuws : Le genre littéraire d’un message est particulier : il s’agit d’un « nuntius », d’une annonce. Il est bien vrai qu’à l’heure des ordinateurs, on s’adresserait aux baptisés par un mail. Mais un mail reste un peu « court » et impersonnel. Certains membres de la commission du message et des évêques avaient souhaité un « message » d’une page : une annonce à faire dans toutes les assemblées dominicales de l’Eglise catholique. C’était une bonne idée aussi. On peut le faire encore en traduisant la dynamique et l’élan positif du message actuel qui est riche et plus déployé.

Ce message est une passerelle entre un coup de fil au peuple de Dieu et l’ensemble de la doctrine eucharistique qui a été approfondie et revisitée dans les discussions et dans les propositions faites au pape. Il est bien vrai qu’il y a un enseignement, une part de doctrine dans le message. Pour être complet, il conviendrait de connaître l’explicitation de certains points réalisées dans les 50 propositions. Il nous suffit d’attendre l’exhortation post-synodale. Le message doit nous aider spirituellement durant cette période d’attente.

Zenit : On a parfois l’impression que le synode se passe très loin et que c’est un truc d’évêques dont on parle très peu dans les paroisses en Belgique ou ailleurs. Et puis on oublie vite. Comment réagir ?

P. A. Mattheeuws : Chacun a ses impressions : il est utile de découvrir d’où elles viennent car les impressions ne sont pas toujours la vérité de nos vies ! Ce sont souvent des nuages qui passent ou des images qui nous sont imposées de l’extérieur. Qui écoutons-nous ? Que regardons-nous ?

Cette assemblée synodale est bien constituée pour des évêques qui parlent et travaillent entre eux. C’est leur mission de mieux comprendre les questions vives du monde et de l’Eglise. Mais les « bons » évêques ne sont pas loin de ceux et celles qui leur sont confiés. Le « gap » (« fossé ») entre le synode et nous, c’est parfois le « gap » entre l’évêque, le Christ, Dieu lui-même et nous. C’est peut-être symptomatique d’une foi qui reste très subjective, très individuelle, peu missionnaire. Le Synode aborde les problèmes de l’Afrique, de l’Océanie et on risque parfois de penser ou de dire que ce n’est pas notre affaire. Il y a des « gaps » ainsi dans l’Eglise et dans le monde, surtout si l’on pense l’Eglise un peu matériellement : pour un Indien, un Australien ou un Chilien, Rome, c’est loin. Pour un saint, Rome, c’est tout près et d’ailleurs les saints ne s’arrêtent pas seulement à Rome. Ils n’y font que passer pour continuer leur mission sur la terre ou pour rejoindre le Père des cieux.

Zenit : Quels retentissements cela devrait-il avoir pour nos communautés ?

P. A. Mattheeuws : Se centrer résolument sur la personne du Christ et sur la manière dont il a voulu demeurer avec les hommes puisqu’Il a dit « Faites ceci en mémoire de moi ». Si une parole de ce synode nous touche, la mettre en pratique. Plonger dans un mystère qui nous dépasse de part en part et vivre avec une foi plus intense chacune de nos Eucharisties. Qu’elle soit belle ou moins belle : le Christ travaille les cœurs et incorpore chacun de nous à son mystère pascal. De fait, se centrer sur l’Eucharistie, c’est donner un autre sens à la journée, à la semaine, à la vie que nous vivons. Si nous désirons combler notre faim et la faim du monde, il nous faut passer par le « moulin » de l’Eucharistie : le grain, la farine et le pain nous sont offerts. Le raisin est pressé et le vin de l’éternité (vie, souffrances et joies) nous sont largement partagés. C’est à cette condition que l’Amour-agapè peut combler nos vies.

Zenit : C’est une réaction spirituelle ?

P. A. Mattheeuws : Peut-être, mais il faut aller au fond des choses : se laisser toucher par l’acte du Christ Sauveur. Son Amour est concret ! Cela concerne notre corps et nos communautés : c’est la vérité de l’action divine dans nos histoires. Donc, que le jour du Seigneur soit aimé et respecté comme « principe d’humanisation » et « temps de repos en Dieu ». Il convient de prier le dimanche plus longuement, car prier, c’est aimer ! Il faut se rassembler non parce que cela nous plaît et nous convient, mais parce que le Christ nous y invite. Si être chrétien ne nous « coûte » rien, il nous devient difficile de comprendre le « pourquoi » du drame pascal. Pour nous occidentaux, il nous faut réapprendre à mettre une priorité « sur Dieu ». Si cela nous dérange, cela nous fera du bien. Je pense à la difficulté de nombreux paroissiens à se rendre à la messe le dimanche, à faire dix kilomètres en voiture pour rejoindre une communauté, à soutenir leurs prêtres au lieu de les exténuer dans la multiplication des messes. Pour la messe elle-même, donner gratuitement et par amour notre temps (c’est souvent ce que nous avons de très précieux) : silence, chants, participation active, beauté sobre de nos liturgies.

Zenit : Est-ce que voyez l’Eglise autrement ?

P. A. Mattheeuws : Trois semaines d’interventions et de travaux avec des évêques de contrées si différentes et des problématiques si variées, cela nous marque indéniablement. Nos questions acquièrent une autre dimension quand elles rejoignent le cœur de l’Eglise et deviennent ainsi plus universelles. Pas de danger d’idéaliser l’Eglise lorsque l’on voit les difficultés affrontées, les incompréhensions mutuelles, les disparités : les joies et les peines ont une autre dimension. Pour faire bref, je dirais qu’il est bien difficile dans l’Eglise d’avancer au même pas et de se respecter dans la perception que chacun reçoit du mystère de Dieu. Mais l’Esprit dépasse toutes ces différences et leur donne leur vrai poids : pluralité de dons en vue de l’unité, pour rendre gloire à Dieu le Père. Il faut entrer et appartenir toujours à l’Eglise comme à un corps qui nous dépasse. Voilà l’espérance dont il nous faut vivre.

Zenit : Personnellement, que retirez-vous d’une telle expérience ?

P. A. Mattheeuws : Un regard plus ample sur l’Eglise, une perception accrue des défis théologiques et pastoraux, une plus grande patience pour le rythme de la vie ecclésiale, un immense stimulant théologique car il y a des études et des recherches à faire.