Le témoignage des Pères de l'Eglise (I)

Transmettre la foi aujourd'hui

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Mgr Enrico Dal Covolo

Traduction d’Océane Le Gall

ROME, mardi 3 juillet 2012 (ZENIT.org) – Avant d’entrer dans le sujet spécifique qui m’a été confié, il nous faut affronter une question une question de fond : mais … la foi peut-elle être « transmise » ?, demande le recteur de l'université du Latran, Mgr Enrico Dal Covolo. 

Si la foi, comme il est dit dans le Catéchisme de l’Eglise catholique (CCC), est un acte personnel («elle est la libre réponse de l’homme à l’initiative de Dieu, qui se révèle », n. 166), cette décision ne peut pas être « transmise ». La foi d’Abraham – pour donner un exemple connu – est  son acte personnel d’obéissance à la Parole de Dieu, et uniquement le sien. Il peut être cité en exemple, mais pour être transmis, il doit être répété par d’autres, qui feront acte eux-mêmes d’obéissance à Dieu.

Toutefois – on le sait bien – il n’y a pas que cet aspect subjectif et personnel de la foi: il y a aussi un aspect objectif, fait de contenus (énoncés, rites, comportements) qui sont objet, précisément d’enseignement, et qui peuvent donc être transmis. Tout cela nous permet «  d’exprimer et de transmettre la foi, de la célébrer en communauté, de l’assimiler, et d’en vivre de plus en plus intensément » (CCC, n. 170). 

En ce sens, déjà dans la Lettre de Judas nous trouvons l’exhortation « à combattre pour la foi, qui fut transmise aux saints », autrement dit à tous les croyants, « une fois pour toujours » (3).

Tenir compte de ces deux aspects de l’expérience de foi est important. Ils articulent, en quelque sorte, nos réflexions.

Nous les distinguons en trois parties.

La première partie sera guidée par Irénée (+ 202). Né en Asie Mineure, disciple de l’évêque Polycarpe de Smyrne, celui-ci représente en quelque sorte les Pères de l’Eglise d’Orient ; la seconde et la troisième partie, en revanche, seront dominée par deux autres grandes figures d’évêques, Ambroise (+ 397) et Augustin (+ 430), porte-drapeaux de la tradition occidentale.

Plus particulièrement, dans la première partie, davantage centrée sur les aspects doctrinaux, nous verrons avec quels critères Irénée a créé le plus ancien « catéchisme de la doctrine chrétienne ». Là nous parlerons surtout de la transmission de la foi dans un sens objectif, soit des contenus en lesquels nous croyons.

Par contre dans la seconde partie, parlant d’Ambroise et d’Augustin, nous verrons comment nos Pères témoignaient de la foi en en faisant un choix personnel de vie : car, s’il est vrai que l’acte de foi personnel ne peut être transmis, il peut et doit être « témoigné » efficacement.

Dans la troisième partie, enfin, nous verrons comment ces deux formidables pasteurs, Ambroise et Augustin, éduquaient leur peuple à la foi.

Au fur et à mesure que nous avancerons dans nos réflexions, nous nous apercevrons qu’en réalité transmettre la foi, témoigner de la foi, éduquer à la foi, sont des distinguos qui valent jusqu’à un certain point dans la mentalité et les principes pastoraux de nos Pères.

Ceux-ci restent plutôt toujours conscients que l’intégrité de la doctrine et le témoignage de vie doivent avancer de pair, et qu’ils sont tous deux indispensables dans la transmission et sur le chemin de la foi.

1. Irénée de Lyon: quelle foi transmettre ? Quels sont les contenus objectifs de la foi ?

Irénée n’est pas le titulaire d’une chaire, mais un homme de foi et un pasteur. Du bon pasteur il a le sens de la mesure, la richesse de la doctrine, l’ardeur missionnaire.

Comme écrivain, son but est double : défendre la vraie doctrine contre les assauts des hérétiques (les gnostiques, notamment), et exposer clairement les vérités de la foi. On trouve une correspondance avec ces deux buts dans les deux ouvrages qu’il nous reste de lui : la fausse gnose démasquée et réfutée (ou bien Contre les hérésies, comme nous on dira ; l'original grec a été perdu, mais nous possédons une traduction latine, vraisemblablement très littérale), et  l'Exposition de la prédication apostolique (le plus ancien « catéchisme de la doctrine chrétienne  »; de cette œuvre aussi nous n’avons plus traces de l’original , mais au début du siècle dernier on a découvert une traduction arménienne).

En définitive, Irénée est le champion de la lutte contre le gnosticisme. Mais son œuvre va bien au-delà d’une simple réfutation de l’hérésie. On pourrait dire – avec un peu d’emphase – qu’Irénée est le premier «théologien systématique  » de l’Eglise. Parmi les points les plus importants nous trouvons d’ailleurs la question de la règle de foi et de sa transmission.

La bonne conservation et l’explication correcte de la règle de foi – exprimée dans le Credo des apôtres, et  transmis aux évêques  (le Credo de l’apôtre Jean est le même que son disciple Polycarpe, évêque de Smyrne, et il est le Credo d’Irénée, évêque de Lyon, disciple de Polycarpe) – revient uniquement à l’Eglise qui a reçu le Saint Esprit précisément pour cela.

Donc le vrai enseignement est celui qu’impartissent les évêques, lesquels peuvent prouver qu’ils l’ont reçu des apôtres par voie de transmission ininterrompue (tradition), eux-mêmes en ayant reçu la charge par le Christ. Il nous faut considérer de manière spéciale l’enseignement de l’Eglise de Rome, la plus haute et la plus ancienne, qui détient « une apostolicité plus grande » parce qu’elle tire ses origines des piliers du collège apostolique, Pierre et Paul : toutes les églises doivent s’accorder à elle.

Ce sont tous ces arguments qui ont permis à Irénée de réfuter les prétentions des hérétiques : tout d’abord ceux-ci ne possèdent pas la vérité, parce qu’ils ne sont pas d’origine apostolique ; deuxièmement, la vérité, et donc le salut, ne sont pas des privilèges ou le monopole de quelques uns, mais tous peuvent y accéder à travers la prédication des successeurs des apôtres mais surtout de l’évêque de Rome.

En particulier – polémiquant encore avec le caractère secret et élitaire de la tradition gnostique, et e en révélant l’issue multiple et contradictoire –, Irénée se préoccupe d’illustrer le concept pur de la tradition apostolique, que nous pouvons résumer en trois points:

a) La tradition apostolique est publique, non pas privée ni secrète. Pour Irénée il ne fait aucun doute que la foi enseignée par l’Eglise est celle reçue des apôtres et de Jésus. Il n’y a pas d’autre enseignement que celui-ci. Si bien que ceux qui veulent connaître la vraie doctrine peuvent se limiter à connaître « la tradition qui vient des apôtres et la foi annoncée aux hommes », une tradition et une foi qui  « sont arrivée jusqu’à nous par succession d’évêques  » (Contre les hérésies 3, 3,3-4). Au point que, « même si les apôtres n’avaient pas laissé les Ecritures, on devrait suivre l’ordre de la tradition, qu'ils ont transmise à ceux à qui ils confiaient ces Églises » (3,4,1).

D’où l’importance de la « succession apostolique » que représente les évêques, investis du «charisme sûr de la vérité  » (4, 26,2).

Selon Irénée, ce charisme épiscopal ne suppose pas seulement  « pureté  de la doctrine », mais aussi une vie exemplaire et irrépréhensible (ici revient la question des rapports inséparables entre transmettre la foi, témoigner la foi, éduquer à la foi);

b) la tradition apostolique est unique. Alors que le gnosticisme en effet se subdivise en multiples sectes, la tradition ecclésiale est unique, grâce à son contenu, qu’Irénée – comme nous l’avons déjà dit – appelle regula fidei ou veritatis: un contenu toujours identique, malgré la diversité des langues et des cultures.

Voici à ce propos ce que dit l’évêque de Lyon: « Cette prédication qu'elle a reçue, et cette foi que nous avons exposée, l'Eglise, tout en restant répandue dans le monde entier, la garde scrupuleusement, comme si elle vivait en une demeure unique ; et pareillement, elle croit en tous ces articles, comme si elle avait une seule âme et un seul cœur ; elle l'annonce de manière cohérente, l'enseigne et la transmet, comme si elle n'avait qu'une seule bouche. Même si dans le monde les dialectes diffèrent, la vertu de la tradition n'en est pas moins une et identique. Ni les Eglises qui ont été fondées en Germanie, ou en Espagne, ou chez les Celtes, ni celles d'Orient, d'Egypte, ou en Lybie, ni celles qui sont au centre du monde » (1,10,2).

De cette façon, Irénée, en voyant l’Eglise se répandre dans l’œcoumène, étend son regard de Rome, « centre du monde » vers les quatre points cardinaux, décrivant une Europe « élargie », désormais envahie par l’Evangile e par sa puissance unificatrice.

Disons entre parenthèses que – grâce à cette manière « cohérente » utilisée par l’Eglise des Pères pour «  annoncer, proclamer, enseigner et transmettre les vérités reçues  comme si elle n’avait qu’une seule bouche » – l'enseignement des Pères devient un fondement inéluctable pour l’identité culturelle de l’Europe, aujourd’hui niée de fait par tant de relectures dites historiques;

c) la tradition apostolique est pneumatique. Il ne s’agit pas d’une transmission confiée à l0habilité des hommes, plus ou moins lettrés, mais à l’esprit de Dieu, qui fait de la tradition une réalité divine. C’est cela « la vie » de l’Eglise, ce qui fait d’elle une Eglise toujours fraiche et jeune,  féconde avec ses multiples charisme. L’Eglise et l’esprit, pour Irénée, sont inséparables : « Cette foi », lisons-nous encore dans son troisième livre Contro le eresie, « nous l’avons reçue de l'Église et la conservons : celle-ci,  toujours sous l'action de l'Esprit de Dieu, comme un parfum de prix conservé dans une amphore de qualité, embaume le vase qui le contient.

C'est à l'Eglise elle-même, en effet, qu'a été confié le don de Dieu (...),afin que tous les membres puissent y avoir part et être par là vivifiés (...). En effet dans l'Église, est-il dit (Paul), Dieu a placé des apôtres, des prophètes, des docteurs et tout le reste de l'opération de l'Esprit. De cet Esprit s'excluent donc tous ceux qui, refusant d'accourir à l'Eglise, se privent eux-mêmes de la vie par leurs doctrines fausses et leurs actions dépravées. Car là où est l'Église, là est aussi l'Esprit de Dieu; et là où est l'Esprit de Dieu, là est l'Église et toute grâce. » (3,24,1).

Comme on le voit dans les citations reportées (et on pourrait en ajouter beaucoup d’autres, en référence aussi à l’Exposition de la prédication apostolique), Irénée ne se limite pas à définir le concept de transmission de la foi, mais l’illustre de manière vitale. La foi doit être transmise comme elle doit être vraiment: c’est à dire publique, unique, pneumatique. A partir de chacune de ces caractéristiques ont peut ouvrir un discernement fécond pour une correcte transmission de la foi, dans l’Eglise aujourd’hui.


(La deuxième partie sera publiée demain, mercredi 4 juillet)