Le témoignage des Pères de l'Eglise (II)

Transmettre la foi aujourdhui

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Mgr Enrico Dal Covolo

Traduction d’Océane Le Gall

ROME, mercredi 4 juillet 2012 (ZENIT.org) –  « Ambroise et Augustin: comment  témoigner le choix de la foi? », est la question que pose le recteur de l'université du Latran, Mgr Enrico Dal Covolo, dans la deuxième partie de sa réflexion sur les Pères de l’Eglise et « la transmission de la foi aujourd’hui ». 

Mgr dal Covolo part de la rencontre entre Ambroise et Augustin :

« Nous devons recomposer avec un peu de patience, les circonstances de cette célèbre rencontre, qui est certainement l’un des faits les plus connus de l’histoire de l’Eglise.1

Tourmenté par une inquiète recherche de la vérité, déçu par les doctrines manichéennes, frustré dans l’enseignement par l’indiscipline des élèves, Augustin, en 338, quitte la ville de Carthage pour se rendre à Rome.

Il a 29 ans, et l’on pourrait dire que sa vie est arrivée à maturité. En réalité, il est en son for intérieur plus perplexe et angoissé que jamais : rien ne semble lui offrir de solides garanties qu’il trouvera cette vérité à laquelle il aspire de toutes ses forces, comme sens ultime de son existence. Il rencontre en plus des difficultés dans l’enseignement, car – comme lui-même le confesse – « à Carthage, la liberté est absolument sans frein, et les écoliers troublent les cours avec fureur » (Confessions 5,8).

Si bien que le départ d’Augustin de Carthage en cette nuit de l’année 338 ressemble beaucoup à fuite. Monique se rend compte de a phase critique que traverse son fils, et ne voudrait absolument pas le laisser partir dans cet état. Augustin doit recourir à un stratagème. Ma mère, raconte-t-il lui-même, pleurant à chaudes larmes, me suivit jusqu’à la mer. Alors je la trompai, feignant de vouloir rester là, pour ne pas laisser seul un ami qui attendait que le vent ne se lève pour lever l’ancre. J’a fini par la convaincre que, si elle ne voulait pas repartir sans moi, qu’elle passe au moins la nuit dans une petite église, près de l’endroit où se trouvait le bateau; et cette nuit-là je partis à la dérobée, et elle demeura à pleurer et à prier » (ibidem).

En vérité ni Monique ni Augustin ne le savent, mais la fuite de Carthage marque le début de cet épisode absolument central de la vie d’Augustin : la rencontre avec Ambroise qui culminera avec la conversion et le baptême.

Dans un premier temps, la destination d’Augustin, déraciné de Carthage, était la ville de Rome. Si ce n’est que l’impact avec le milieu romain fut pour lui une autre terrible déception. Il s’était imaginé naïvement que les écoliers romains étaient plus disciplinés que ceux d’Afrique : or il se rend compte qu’à Rome ceux-ci sont de petits escrocs mais en plus ne paient pas leurs enseignants.

Augustin est en train de vivre cette triste expérience quand au préfet de Rome, Symmaque, arrive une demande de la cour impériale (qui avait à ce moment-là son siège à Milan): le poste de professeur d’éloquence à l’ Etude Publique est vacant, et l’on cherche à y mettre un recteur avec un certain prestige. En effet, le titulaire de la chaire d’éloquence à Milan, est en quelque sorte l’orateur officiel de la cour impériale. Symmaque pense aussitôt à Augustin qui accepte. Porté par le cursus publicus (une sorte de voiture officielle, de représentation), Augustin arrive à Milan.

Nous sommes désormais en 384. C’est l’automne.

Le jeune professeur de l’Etude Publique  entreprend aussitôt – comme cela est d’usage – ses visites de courtoisie aux différentes autorités de la ville, durant lesquelles il rencontrera donc l’évêque Ambroise.

Notre source est encore le livre V des Confessions.

Augustin y raconte qu’Ambroise l’accueillit satis episcopaliter. Cet adverbe est un peu mystérieux : qu’entendait par là Augustine? Probablement qu’Amboise l’avait accueilli avec la dignité propre à celle d’un évêque, de manière à la fois paternelle et quelque peu détachée.

Ce qui est sûr c’est qu’Augustin fut fasciné par Ambroise; mais sûr aussi qu’un face-à-face sur ce qui intéressait le plus Augustin, c’est-à-dire les problèmes fondamentaux de la foi, était reporté de jour en jour, au point que certains ont pu dire qu’Ambroise était très froid vis-à-vis d’Augustin, et qu’il eut peu ou rien avoir avec sa conversion.

Or Ambroise et Augustin se rencontrèrent plusieurs fois. Mais Ambroise s’exprimait de façon générale, faisant par exemple à Augustin les éloges de Monique, et le félicitant d’avoir une mère comme elle. Par ailleurs, quand Augustin se rendait exprès chez Ambroise, il le trouvait régulièrement en présence d’une armée de personnes, pleines de problèmes, pour qui ils se prodiguait cherchant à répondre à leurs besoins; ou alors quand il n’était pas avec eux (et cela n’arrivait que de très courts instants), soit il restaurait son corps comme il se doit, soit il alimentait son esprit en lisant.

Et là Augustin est émerveillé, car Ambroise lisait les Ecritures la bouche fermée, uniquement avec les yeux. E effet, aux premiers siècles chrétiens la lecture était strictement  conçue pour être proclamée, et lire à haute voix facilitait la compréhension aussi de celui qui lisait: qu’Ambroise puisse parcourir les pages uniquement avec les yeux, révèle à un Augustin admiratif une capacité absolument peu ordinaire de connaissance et de compréhension des Ecritures.

Augustin s’assied souvent à l’écart, observe Ambroise discrètement; puis, sans oser le déranger, il repart en silence. « Donc», conclut Augustin, « Il m’était impossible d’interroger à mon désir le saint oracle qui résidait dans son cœur, sauf quelques demandes où il ne fallait qu’un mot de réponse. Cependant mes vives sollicitudes épiaient un jour de loisir où elles pussent s’épancher en lui, elles ne le trouvaient jamais. » (ibidem 6,3).

Ce sont des paroles très graves: si graves que l’on en viendrait à douter de la sollicitude pastorale d’Ambroise et de ses réelles attentions aux personnes.

Personnellement, je suis convaincu au contraire que la stratégie d’Ambroise envers Augustin était authentique, et que celle-ci illustre bien la personnalité d’Ambroise dans sa manière de transmettre et de témoigner la foi.

Ambroise est informé des conditions spirituelles d’Augustin, en plus du reste puisqu’il jouit des confidences et de la pleine confiance de Monique. Considérant les faits passés, est-il crédible qu’Ambroise n’eût pas fait attention à Augustin, quand celui-ci entrait chez lui, et s’asseyait à l’écart plein de suggestions, et que lui lisait ? Non, cela n’est pas crédible. Mais l’évêque ne jugeait pas opportun de s’engager dans une dialectique contradictoire avec Augustin, de laquelle lui, Ambroise, aurait aussi pu sortir perdant...

Ainsi Ambroise suspend les paroles, laisse parler les faits, et selon sa manière de faire habituelle, montre que la transmission de la foi ne se réalise pas uniquement par l’usage des mots, mais doit surtout passer par le témoignage de la vie.

Quels sont ces faits ?

Tout d’abord le témoignage de la vie d’Ambroise, tissé de prière et de service aux pauvres. Et Augustin reste salutairement impressionné par le fait qu’Ambroise se montre un homme de Dieu et un homme entièrement dévoué à ses frères, surtout les plus pauvres. La prière et la charité, témoignées par ce formidable pasteur, prennent la place des mots et des raisonnements humains.

L'autre fait qui parle à Augustin est le témoignage de l’Eglise milanaise. Une Eglise forte dans sa foi, rassemblée comme un seul corps dans les saintes assemblées, dont Ambroise est l’animateur et le maître (grâce aussi aux célèbres hymnes qu’il a lui-même composés et mis en musique); une Eglise capable de résister aux prétentions de l’empereur Valentinien et de sa mère Justine, qui, au début de l’année 386  avaient prétendu à nouveau réquisitionner une église pour les cérémonies des ariens.

Dans l’église qui devait être réquisitionnée, raconte Augustin, « le peuple dévot veillait, prêt à mourir avec son évêque. Nous aussi », et ce témoignage des Confessions est précieux, car il signale que quelque chose bougeait au plus profond d’Augustin, « pourtant encore froids à la chaleur de l’Esprit, nous étions frappés de ce trouble, de cette consternation de toute une ville » (ibidem 9,7).

Austin, somme toute, ne parvient pas à affronter dans un face-à-face l’évêque Ambroise, mais il reste positivement contaminé par sa vie, par son esprit de prière, par sa charité envers le prochain, et par le fait qu’Ambroise agit en homme d’Eglise : il le voit s’impliquer sans l’animation des liturgies, capte chez lui le projet courageux d’édifier une église unie et mûre.

De cette manière, Augustin devient la bonne terre pour le grain de la foi.

Mettre cette histoire au goût du jour  n’est pas difficile. Je proposerais quelque  élément de réflexion seulement.

Il nous arrive souvent de rencontrer des pasteurs ou des catéchistes découragés, amers, de voir que leur message  n’a pas de prise : en effet, plus qu’à des conversions comme d’Augustin, nous assistons aujourd’hui à un écroulement alarmant de l’engagement relatif aux valeurs.

Mais je voudrais demander au pasteur ou au catéchiste découragé: Pries-tu ? Ceux que tu éduques à la foi te voient-ils prier? Captent-ils que tu es un homme de Dieu, un homme de la Parole? En d’autres termes, comment est la dimension contemplative de ta vie? Pratiques-tu la charité ? Sais-tu accueillir le « pauvre », le plus vulnérable, le moins sympathique, cette personne que tout le monde tient à l’écart parce qu’elle dérange ? Sais-tu être près des autres ? Sais-tu être au milieu des autres, en donnant ta vie (pas seulement quelques mots) aux destinataires de l’Evangile? Te solidarises-tu à eux, même lorsque tu as l’impression de perdre du temps? Aimes-tu l’Eglise ?  Fais-tu les efforts nécessaires pour toi aussi l’édifier, dans la liturgie mais aussi dans la pratique de la vie quotidienne?

L’image du pasteur, telle qu’elle ressort de l’histoire que nous venons de raconter, est l’image  forte et compacte pour le  témoignage : une personne où les paroles et les faits sont interchangeables.

Nous vient à l’esprit le témoignage de Gandhi. Sir Stanley Jones s’approcha de lui pour lui  demander de délivrer un message pour le monde. Le Mahatma le regarda et lui répondit troublé: « Je n’ai pas une parole à dire ; ma vie est mon message...».

Et bien les choses fonctionnent différemment pour nous.

Nous la Parole, nous l’avons : nous avons l’heureux message du Christ, nous avons le Credo des apôtres et de l’Eglise, nous avons la foi à transmettre. Mais cet Evangile – selon l’enseignement de nos Pères – ne peut passer sans le témoignage de la vie...

Ainsi dans la transmission de la foi on ne pourra jamais faire abstraction des deux éléments fondamentaux qui entrent en jeu: le contenu objectif et le témoignage personnel (quelle foi transmettre, et comment la transmettre), qui doivent se recouper dans une synthèse vitale. »

(La première partie de cette réflexion a été publiée, hier, mardi 3 juillet. Le troisième épisode sera publié demain, jeudi 5 juillet 2012)