Les bébés nés à Lampedusa, fruits d'un viol et tant aimés

Vaincre l'indifférence, par le grand chancelier de l'Ordre de Malte

Rome, (Zenit.org) Anita Bourdin | 467 clics

Les bébés nés à Lampedusa, après la traversée du canal de Sicile sur des embarcations où leurs mères ont risqué leur vie et la leur, sont aimés par elles profondément, bien qu’ils soient souvent fruit d’un viol : cette image de l’amour maternel, victorieux, au milieu de la tragédie des réfugiés a frappé le nouveau Grand Chancelier de l’Ordre de Malte, M. Albrecht von Boeselager, qui a présenté à la presse l’engagement de l’Ordre sur le terrain au milieu des drames de ce monde, mercredi, 2 juillet, au siège de l’Ordre souverain de Malte, sur la colline romaine de l’Aventin.

Raconter des histoires individuelles

Elu lors du chapitre des 30-31 mai, le Grand Chancelier et Ministre des Affaires Etrangères, est le Chef de l’Exécutif. Il est responsable de la politique étrangère et des missions diplomatiques de l’Ordre. Il est également Ministre de l’Intérieur, chargé des relations avec les 47 Associations nationales de l’Ordre dans le monde. Sous l’autorité du Grand Maître, conformément à la Constitution, il est chargé de la représentation de l’Ordre vis à vis des tiers, de la conduite de la politique et de l’administration interne de l’Ordre, ainsi que de la coordination des activités du Gouvernement de l’Ordre.

Interrogé par Zenit sur comment vaincre l’indifférence dont parlait le pape François il y a un an à Lampedusa, et encore récemment le cardinal Philippe Barbarin, à propos de l’Irak, il recommande, pour alerter et mobiliser l’opinion publique, de présenter ces cas concrets, de raconter ces histoires personnelles, de donner des visages à ces tragédies : « le seul moyen c’est de rencontrer individuellement » ces personnes et de « se laisser émouvoir par leur sort », de montrer « le côté humain », de « raconter des histoires individuelles ».

C’est ainsi qu’il évoque l’amour des mamans de Lampedusa pour leur nouveaux-nés.

Le grand chancelier rappelle deux atouts de l’Ordre pour ses interventions, de la Birmanie au Centrafrique, en passant par le Moyen Orient et l’Europe : son « statut » d’Etat souverain, partenaire « impartial », et son réseau diplomatique. Mais il ajoute que son orientation religieuse facilite les rapports avec les autres religions sur le terrain.

Avec deux mots d’ordre : la foi et, dans la logique de l’Evangile, le service des pauvres, rappelle aussi le grand chancelier.

Sauver des vies humaines

Il exprime deux préoccupations sur l’évolution des urgences dans le monde.

La première préoccupation concerne le moindre respect pour « la loi humanitaire », des principes qui s’étaient peu à peu imposés depuis la première et la seconde guerre mondiale. Mais les chiffres sont là : avant la première guerre mondiale, les victimes des conflits étaient pour 10% des civils et 90% des soldats. La proportion s’est exactement inversée aujourd’hui : les victimes sont pour 10% des soldats et 90% des civils. Par conséquent il appelle au renforcement de la loi humanitaire.

La seconde préoccupation concerne le fait que les migrations ne vont pas s’arrêter : c’est un défi à « accepter » et à relever avec humanité et de façon « chrétienne ». L’expérience de l’Ordre de Malte manifeste que le respect de la dignité des migrants est aussi le meilleur moyen de favoriser leur intégration et leur « productivité » dans la société. Il invite à y voir une « chance » pour les sociétés, en dépit des peurs que suscite la présence de populations dont même le langage corporel est différent.

Quelques chiffres indiquent l’engagement de l’Ordre de Malte et le défi qui se présente à l’Europe en Méditerranée. Il fait noter la nécessité pour les trafiquants de « vider les côtes libyennes ». Face à ces trafics, l’objectif est de « sauver des vies humaines », affirme le grand chancelier, ce qui représente un « grand effort économique et physique ».

Mobilisation en méditerranée

Depuis 2008, le Corps italien de secours de l’Ordre de Malte (CISOM) est engagé, en collaboration avec les Gardes côtes et la Garde financière italiennes, au secours des migrants qui cherchent à se rendre ne Europe par le « Canal de Sicile », pour échapper à la guerre, à la misère, aux persécutions.

Selon Fortresse Europe, au moins 20 000 personnes ont perdu la vie dans les naufrages en méditerranée depuis 1998, rappelle le Grand chancelier. Ils venaient surtout d’Erythrée et de Somalie. La méditerranée est ainsi devenue une « immense fosse commune ».

Pour sa part, le CISOM a soigné et assisté entre 2008 et aujourd’hui plus de 5 000 enfants, hommes et femmes, beaucoup enceintes, grâce à 289 médecins, 270 infirmiers, 123 secouristes, mobilisés 24h sur 24, et 365 jours par an.

Ils sont présents à bord des vedettes des Gardes italiens, dans le cadre du projet « SAR Operation » financée par l’Union européenne et cofinancé par le ministère italien de l’Intérieur.

Deux autres médecins sont à bord des navires du dispositif « Mare Nostrum » : le CISOM collabore ainsi avec la Marine militaire italienne, notamment grâce à la contribution de la « Fondation Nando Peretti ».

Cette présence permet de discerner déjà en mer les personnes qui ont besoin de secours, presque toujours des enfants et des femmes enceintes : malnutrition, dépérissement, brûlures d’hydrocarbures, déséquilibres dus à l’ingestion d’eau de mer, blessures, par lacérations et contusions, ou d’armes à feu.

Mais un rôle important est également joué par les psychologues qui soutiennent les naufragés, notamment depuis la catastrophe du 3 octobre 2013, qui a fait 155 morts et 345 survivants.

Auprès des victimes des catastrophes

Dans le reste du monde, le CISOM intervient auprès des victimes de catastrophes naturelles – en Italie, inondations en Toscane, séismes de L’Aquila, de l’Emilie, naufragés de méditerranée - ou dans les cas d’urgences médicales, grâce à 3 500 bénévoles spécialisés.

En Europe, ils assistent les migrants, notamment par l’assistance légale ou administrative ou un réseau de 400 interprètes, pour une centaine de langues.

En France, la « Plate-forme Familles » aide quelque 500 familles depuis 2002 à développer leur projet familial, que ce soit par l’intégration en France ou le retour dans leur pays.

Urgence en Syrie

Un autre front d’urgence est l’aide aux réfugiés de Syrie. Il faut « aider autant que nous pouvons », mais, estime le Grand chancelier, « aucun pays n’a pas capacité d’arrêter le conflit », car la situation est désormais « hors de contrôle », avec « de trop nombreuses interventions extérieures », y compris « différentes dénomination musulmanes »..

Mais l’Ordre s’emploie à soulager les souffrances notamment en Turquie avec l’International Blue Crescent : un exemple de « coopération multi-religieuse efficace ».

Un hôpital géré conjointement depuis 2013 accueille jusqu’à 28 patients dans la région de Kilis et il dispose de 4 ambulances pouvant permettre des opérations d’urgence.

Sur le terrain, l’Ordre de Malte a pour stratégie de ne pas mettre ne danger si ses volontaires ni les populations par une présence occidentale. Quand la sécurité le permettra l’hôpital sera transporté en Syrie.

En 2011, L’Ordre de Malte et l’Association libanaise de l’Ordre ont secouru 40 000 réfugiés, en Syrie, au Liban et en Turquie.

Il fait été d’une situation sanitaire dramatique : à Alep, il faudrait 2 500 médecins, il n’y en a que 36. Trois cliniques mobiles de l’Ordre de Malte dans des camps de réfugiés, aidant 50 000 personnes. L’Ordre a distribué de la nourriture, des kits sanitaires, des radiateurs, des vêtements, des couvertures, et de l’huile, y compris dans les régions de Damas et Alep.

Il rappelle qu’un Syrien sur 3 a été contraint d’abandonner sa maison, 130 000 personnes ont été tuées, dont 11 000 enfants, et hors frontières les réfugiés sont plus de deux millions et demi répartis sur 4 pays : Liban, Turquie, Jordanie et Irak.

Sur les cinq continents

Mais les aides humanitaires de l’Ordre de Malte s’étendent aussi aux autres urgences, notamment dans le reste de l’Asie - en Afghanistan -, en Afrique - en Centrafrique, au Congo - en Amérique latine.

En tout : des programmes dans 120 pays, des bénévoles dans 33 pays, 25 000 employés, 80 000 bénévoles permanents, 20 hôpitaux (notamment à Bethléem), 110 maison pour les personnes âgées, 1 500 dispensaires. Les interventions humanitaires d’urgence représentent 200 projets, dans 30 pays.