Les défis des maronites de la diaspora et à Buenos Aires

Témoignage de Mgr Habib Chamieh

Rome, (Zenit.org) Robert Cheaib | 558 clics

"Nous avons célébré une messe en rite maronite avec la participation des autres évêques et cela a été une belle expérience, d’autant plus que beaucoup d’évêques ne savaient rien sur les maronites et sur la richesse de leurs rites", témoigne Mgr Habib Chamieh au terme d'un congrès à Rome au cours duquel les maronites ont pu suggérer aux évêques latins de jouer un rôle actif pour orienter les fidèles orientaux vers une participation plus vivante dans leurs rites d’origine". Il annonce son projet d'un sanctuaire de saint Charbel à Buenos Aires.

Un congrès de formation pour les nouveaux évêques s’est tenu à Rome du 10 au 19 septembre. Il était organisé par la Congrégation pour les évêques et par la Congrégation pour les Églises orientales. La rencontre de cette année s’est distinguée par une présence importante des évêques maronites récemment nommés.

Mgr Habib Chamieh, évêque de l’éparchie de Saint Charbel des Maronites de Buenos Aires, raconte pour les lecteurs de Zenit et commente les événements principaux du congrès. Il évoque aussi la situation des maronites dans la diaspora d’Amérique latine.

Mgr Habib Chamieh est né à Beyrouth (Liban) le 7 octobre 1966 et il est membre de l’Ordre maronite de la Bienheureuse Vierge Marie, dans lequel il est entré à l’âge de 15 ans. Il a été ordonné prêtre le 14 août 1992 et il a assumé un certain nombre de charges dans son ordre : formateur des postulants, secrétaire général de l’Ordre (1999-2005), maître des profès étudiants à Rome (2006-2007), supérieur de la mission mariamite en Uruguay (2008-2011), maître des novices (depuis 2011). Il a mené des activités pastorales dans les paroisses de Zouk Mosbeh et Achkout au Liban, et de Notre Dame du Liban à Montevideo, pendant trois ans (2008-2011).

Zenit - Depuis quelques années, Rome organise un congrès annuel pour la formation des nouveaux évêques. Quelle importance revêt une telle rencontre pour commencer dans le service épiscopal ?

Mgr Habib Chamieh – Après mon ordination épiscopale, je me suis adressé à qui de droit en demandant : n’existe-t-il pas une formation spécialisée qui permette aux nouveaux évêques de savoir clairement quels sont leurs devoirs pastoraux et surtout canoniques ? J’ai été heureux d’apprendre que ce service existe, promu par rien de moins que la Congrégation pour les évêques, en collaboration avec la Congrégation pour les Églises orientales. C’est une réalité relativement nouvelle, mais qui se déroule depuis déjà 12 ans à l’Athénée Regina Apostolorum des Légionnaires du Christ. C’est utile, et même essentiel pour débuter son ministère épiscopal avec davantage de clairvoyance.

Quels sont les points fondamentaux que vous avez discutés et abordés au cours du congrès ?

Les rencontres se sont concentrées sur différents thèmes concernant la dimension pastorale du ministère épiscopal. Nous avons parlé de questions d’actualité sur l’identité même de l’évêque. Les conférenciers nous ont aidés à réfléchir sur différentes questions autour du rapport de l’évêque avec son clergé, surtout avec les prêtres qui sont confrontés à des problèmes et à des crises de vocation. On a parlé aussi du rapport et de l’aide réciproque entre l’évêque et les ordres religieux présents sur son territoire.

Quelle atmosphère a caractérisé la rencontre de cette année ?

La rencontre de cette année s’est distinguée par la grande participation des évêques maronites. Sur environ 110 évêques, les maronites étaient au moins 14. Cette présence orientale a donné à la rencontre une note plus riche et collégiale. On a donc parlé de façon détaillée de la collaboration entre les évêques catholiques de différents rites. Nous avons considéré la collégialité comme une réalité pastorale.

En outre, étant donné le nombre de maronites présents, nous avons célébré une messe en rite maronite avec la participation des autres évêques et cela a été une belle expérience, d’autant plus que beaucoup d’évêques ne savaient rien sur les maronites et sur la richesse de leurs rites.

En effet, il existe une grande ignorance au sujet des orientaux catholiques. Certains les mélangent avec les orthodoxes, d’autres les mélanges carrément avec les musulmans puisqu’ils parlent la langue arabe !

Quelles questions interrituelles avez-vous abordées ?

Étant donné que la multiplicité des rites n’est plus une question liée à des territoires spécifiques, à cause des migrations en masse des chrétiens orientaux vers d’autres territoires, nous avons parlé de la nécessité pour ces chrétiens orientaux d’être aidés par les évêques latins à préserver leur héritage culturel et spirituel. C’est pourquoi, là où sont présents des chrétiens de rites orientaux, il est important qu’il y ait un ministre pour pourvoir à leurs nécessités. Ces directives sont importantes parce que, dans la situation actuelle, beaucoup d’orientaux de la diaspora s’identifient totalement avec les Églises qui les accueillent et perdent malheureusement leur héritage rituel oriental.

Au cours de nos rencontres et de nos partages, nous avons suggéré aux évêques latins de jouer un rôle actif pour orienter les fidèles orientaux vers une participation plus vivante dans leurs rites d’origine, au moins pour ce qui concerne la pratique des sacrements du baptême, du mariage, etc.

Avez-vous réfléchi à des questions œcuméniques et interreligieuses ?

Oui, nous avons parlé des relations œcuméniques avec nos frères orthodoxes et protestants. Mais je voudrais souligner surtout l’intervention intéressante du cardinal Jean-Louis Tauran qui, en parlant du dialogue avec l’islam, a dit que nous avions deux tâches fondamentales : la première, aider les musulmans à vivre une ouverture culturelle parce que le fondamentalisme profite de l’ignorance des personnes et s’y alimente. La seconde est d’aider les chrétiens, souvent analphabètes dans la foi, à avoir une plus grande conscience de leur foi et à y être attachés.

Je voudrais rappeler aussi que nous avons consacré un bon temps au rapport entre le ministère épiscopal et les médias. Et à la nécessité d’encourager l’engagement des laïcs dans la vie des diocèses.

Le Saint-Père François vous a adressé des paroles fortes et exigeantes qui rappellent la franchise de l’Évangile. Il a critiqué, par exemple, les figures d’évêques qui ressemblent plus à des « chefs de service » qu’à des pères et des pasteurs du peuple de Dieu. Quels sont les points qui vous ont le plus frappé dans le discours du pape ?

Comme nouvel évêque, j’ai été touché par les paroles du pape qui nous invitent à ne pas vivre le ministère comme une ambition. La comparaison du pape, entre l’évêque qui aspire toujours à un diocèse « meilleur » et le mari qui regarde les femmes des autres, est sympathique mais fine.

Je garderai certainement dans mon cœur l’avertissement du pape de ne pas vivre la charge épiscopale avec une « mentalité de prince ».

Avec le pape François, nous touchons du doigt un désir et une volonté de réforme. Et son style, comme évêque de Rome vivant dans la simplicité, la pauvreté et la proximité concrète avec le peuple de Dieu est déjà une grand exemple et un avertissement pour nous.

Le Saint-Père a parlé de trois attitudes fondamentales chez l’évêque : accueillir avec magnanimité, marcher avec son troupeau, rester avec son troupeau. Cette dimension de rester, d’être présent revient régulièrement dans le discours du pape, surtout lorsqu’il s’adresse aux prêtres et aux évêques. Quelle importance revêt cette présence qualitative et qualifiée dans les « périphéries existentielles » ?

Il faut garder présent à l’esprit que lorsque le pape parle des périphéries existentielles, il parle en connaissance de cause. Ayant été évêque d’une grande métropole, Jorge Maria Bergoglio a compris qu’il est non seulement important mais indispensable d’avoir une proximité concrète avec le peuple de Dieu, avec les différentes pauvretés, non seulement matérielles, mais surtout existentielles, comme la solitude, la maladie, le manque de travail, etc. Le pape nous transmet donc une expérience qu’il a vécue en première personne. Ce style de présence n’est pas seulement nécessaire pour le peuple mais c’est aussi le moyen nécessaire pour ouvrir l’évêque à l’expérience vraie de Jésus-Christ.

Avant votre élection comme évêque, vous avez déjà vécu une expérience missionnaire auprès des maronites en Uruguay. Quels étaient les défis ?

J’ai été missionnaire en Uruguay pendant trois ans. L’Uruguay est un pays particulier parce que c’est la seule nation réellement laïque d’Amérique du sud. Il y a un anticléricalisme et une marginalisation très forts de l’Église. Sa laïcité est comparable à celle de la France, la fameuse laïcité négative. Ce climat a malheureusement entraîné un éloignement progressif des fidèles de la vie de l’Église. Le même phénomène s’est vérifié avec les maronites qui y sont présents.

Il y a deux défis : le premier est une donnée de fait : de très nombreux maronites présents là-bas sont arrivés il y a plus de cent ans. C’était surtout à l’époque de la persécution ottomane en 1860. Une fois là-bas, on les appelait « los turcos », les Turcs, et donc pour éviter cette étiquette, beaucoup ont voulu s’intégrer en se dissolvant et en s’éloignant de leur propre rite oriental.

Le second défi concerne le laïcisme dominant qui a eu aussi une influence négative sur les immigrés maronites.

Et maintenant en Argentine, la situation est-elle différente ?

Certainement. L’Argentine est une nation qui a un sentiment catholique fort. Il y a une ouverture au rôle et à la contribution de l’Église. Souvenons-nous qu’en Argentine, il y a environ deux millions de personnes d’origine libanaise. Certes, cela n’implique pas pour autant qu’ils sachent parler notre langue ni qu’ils connaissent notre rite maronite.

Le diocèse maronite d’Argentine a été fondé en 1990, du temps du pape Jean-Paul II. C’est ainsi qu’a été fondée l’éparchie de Saint Charbel pour les maronites.

Comme maronites, nous avons quatre paroisses, dont deux sont à Buenos Aires.

Et vous personnellement, comment vous trouvez-vous dans l’ancien diocèse de Bergoglio ?

À mon arrivée, j’ai vu qu’il y a quelques situations à ajuster le plus vite possible. Par exemple, le siège épiscopal maronite est très loin de la cathédrale maronite. C’est la raison pour laquelle ma vie d’évêque, en semaine, est presque érémitique.

Une de mes premières tâches est de trouver une résidence avec une église qui y soit rattachée, pour que je puisse vivre la vie de foi avec les fidèles tous les jours, et pas seulement le dimanche.

Et l’un des premiers projets que je souhaite réaliser est de construire un sanctuaire à saint Charbel.

Traduction Hélène Ginabat