Les dollars du pape Pie XII contre Hitler

L'Osservatore Romano présente des documents britanniques

Rome, (Zenit.org) | 2788 clics

Le pape Pie XII (1876-1958) a combattu le nazisme notamment par des investissements réalisés aux Etats-Unis, révèlent les Archives nationales britanniques, rapporte L’Osservatore Romano. 

« Les dollars du pape contre Hitler » : c’est le titre d’un article de Luca M. Possati publié par L’Osservatore Romano en italien du 30 janvier (« I dollari del Papa contro Hitler ») qui rapporte ce nouveau développement de la recherche historique sur le pontificat le plus dramatique de l’histoire (1939-1958).

La Traduction pour Zenit est d'Océane Le Gall.

Les dollars du pape contre Hitler

De nouveaux documents issus des Archives nationales britanniques révèlent comment Pie XII a combattu le nazisme par des investissements réalisés aux Etats-Unis. Une recherche de Patricia M. McGoldrick, parue dans la revue «The Historical Journal», reconstruit en détail les opérations financières effectuées durant la seconde guerre mondiale.

Une histoire inconnue, qui oblige à tracer de nouveaux bilans. Une histoire d’espionnage, de contacts secrets, de documents très délicats restés cachés pendant 70 ans et ne sortant que maintenant des archives avec toute leur force. L’homme au cœur de cette histoire est Bernardino Nogara, un membre de la direction de la Banque commerciale italienne et ami de la famille Ratti (famille du pape Pie XI, ndlr), chargé depuis 1929 de conduire les finances du Saint-Siège. C’est lui qui, sous la direction des hautes autorités de la curie, sera l’homme clef de la stratégie financière du Vatican. Lui qui apportera, durant la Seconde guerre mondiale, une contribution fondamentale à la victoire des Alliés contre l’ennemi nazi fasciste. Cette stratégie se traduit en millions de dollars investis dans les plus grosses banques américaines et britanniques, qui serviront à aider les Eglises persécutées et les populations à bout de force .

On doit la reconstruction de cette histoire à Patricia M. McGoldrick, de la Middlesex University de Londres, auteur de l’article « New Perspectives on Pius XII and Vatican Financial Transactions during the Second World War », publié dans le numéro de décembre 2012 de la revue trimestrielle de l’Université de Cambridge, « The Historical Journal » (55, 2012, pp. 1029-1048). Le texte se base sur la découverte de documents des services secrets britanniques remontant à la période 1941-1943, conservées dans les Archives nationales britanniques et concernant les activités des principales institutions financières du Vatican: la Section extraordinaire de l’Administration des Biens du Saint-Siège (ASSS) et l’Institut pour les Œuvres de Religion (IOR). 
En plus de la révélation de toutes les communications passées avec les divers diocèses, les nonciatures et les instituts catholiques, ces documents font état de vastes mouvements d’argent effectués vers les grosses banques d’affaires américaines. « Ils nous apprennent qu’au début de la seconde guerre mondiale, le Vatican déplaça rapidement ses titres et réserves en or des zones menacées par l’occupation nazie vers les Etats-Unis, qu’il utilisa les Etats-Unis comme centre financier pour soutenir et administrer l’Eglise universelle et investit dix autres millions de dollars dans l’économie américaine » (pp. 1043-1044). Autrement dit, le Saint-Siège utilisa la voie financière pour combattre la folie nazie et apporter du soulagement aux blessures de l’Europe. Et cela, il le fit de manière très efficace.

Dès le début, Bernardino Nogara et ses collaborateurs tissèrent une fine toile de relations et contacts, faisant preuve d’une habilité diplomatique extraordinaire. « L’ASSS tenait des comptes à la JP Morgan & Co., alors que le IOR se servait de la National City Bank of New York». A cela il faut ajouter des contacts en Grande-Bretagne, où « l’ASSS tenait un compte à la Morgan Grenfell, banque sœur de la JP Morgan, alors que le IOR avait des rapports avec Barclays» (p. 1038). Ces activités — écrit Patricia McGoldrick — « fournissent la preuve éclatante que le Vatican envoyait systématiquement ses titres via Lisbonne, même ceux enregistrés dans les pays soumis au blocus, pour les mettre en sécurité sur des comptes spéciaux aux Etats-Unis, et une fois obtenue l’autorisation du département du Trésor, pouvait librement les placer sur les marchés américains » (p. 1039).
En somme, au début du conflit le Saint-Siège décida de transférer une énorme quantité d’argent (titres, réserves en or, rentes des diocèses, donations, et ainsi de suite) des territoires contrôlés par les nazis aux Etats-Unis. Et tout cela avec l’approbation de Washington qui, comme le révèlent les documents britanniques et les archives du Trésor, avaient non seulement exempté le Vatican des restrictions imposées aux opérations liées aux pays ennemis, les US Freezing Orders, mais faisait preuve aussi d’une plus grande flexibilité quand les demandes venaient de Rome.
Quel a été le détonateur de ce mouvement d’argent ? Les traces britanniques révèlent deux aspects fondamentaux. Le premier aspect c’est que sur les comptes américains figuraient les fonds collectés par les diocèses, les contributions des fidèles et des institutions religieuses du monde entier, et, à moindre échelle (environ 20%%), les gains dérivants des titres et investissements. Une grande partie de cet argent était utilisée pour aider les Eglises en difficulté, les missions, les nonciatures, les séminaires et les diocèses sur tous les continents. Il y avait un canal privilégié pour l’Europe : « Pour soutenir les Eglises persécutées durant l’occupation nazi, là où les écoles catholiques, les monastères et les églises étaient confisqués ou fermés, les organisations de jeunesse et les publications catholiques supprimées, de nombreux prêtres et religieux arrêtés et internés dans les camps de concentration, l’IOR tenait un compte à part à la Chase National Bank de New York» (p. 1042). 


Quand le gouvernement britannique essaya de bloquer un des comptes, « le Vatican fit directement appel au gouvernement américain et il le fit avec succès » (p. 1042). Les documents des archives nationales font également état de financements servant aux activités humanitaires, qui étaient destinés aux troupes alliées et aux populations meurtries par la guerre. Comme lorsqu’en avril 1944, Pie XII organisa des chargements de farine pour la ville de Rome, où il avait déjà fourni plus de 100.00 repas chauds par jour, tentant ainsi d’importer des denrées alimentaires d’Argentine et d’Espagne vers l’Italie et la Grèce.
Mais ce n’est pas tout. Dès 1939, comme le prouvent les contacts entre Bernardino Nogara et Washington, Le Vatican a investi de grosses sommes d’argent en bons du Trésor américain, dans de grandes entreprises manufacturières et technologiques, dans des compagnies comme Rolls Royce, United Steel Corporation, Dow Chemical, Westinghouse Electric, Union Carbide et General Electric. Patricia McGoldrick va jusqu’à parler d’ « un flot d’argent du Vatican » utilisé par l’industrie américaine de guerre qui « mit en déroute les nazis et mit fin pour toujours aux meurtres barbares de l’Holocauste » (p. 1045).
Il est trop tôt pour tracer un bilan spécialisé et rigoureux sur les documents analysés par Patricia M. McGoldrick. L’histoire financière de la Seconde guerre mondiale est une terre inconnue, que peu de personnes ont commencé à explorer. Il reste encore beaucoup de matériel à découvrir et étudier. Toutefois, ce que nous avons sous les yeux suffit déjà à nous faire cesser de porter des jugements hâtifs, et à arrêter d’avoir des visions idéologiques dans la reconstruction des faits.