Les droits de l’homme sont menacés par l’ONU, selon Mgr Schooyans (I)

Mise en garde contre une modification de la Déclaration de 1948 qui la dénaturerait

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ROME, Dimanche 18 janvier 2009 (ZENIT.org) - Soixante ans après la signature de la Déclaration universelle des droits de l'homme (10 décembre 2008), la plus grave menace contre le document et les principes qui y sont proclamés vient de l'organisation même qui est à l'origine du texte : l'ONU. 

C'est en substance ce qu'affirme Mgr Michel Schooyans, spécialiste de philosophie politique et de démographie dans un entretien à ZENIT. 

Mgr Schooyans est membre de l'Académie pontificale pour la vie, de l'Académie pontificale des sciences sociales et professeur émérite à l'université catholique de Louvain (Belgique).

Nous publions ci-dessous la première partie de cet entretien.

Zenit - Pouvez-vous nous parler de la genèse de la Déclaration de 1948 ? 

Mgr M. Schooyans - L'ONU a été fondée en 1945 avec la Charte de San Francisco et, d'une certaine façon, consolidée en 1948 par la Déclaration universelle des droits de l'homme. Elle a été consolidée sur la base d'une mission essentielle qui lui a été confiée, celle de promouvoir les droits de tout être humain. Tout individu a droit à la vie, proclame l'article trois de la Déclaration. Le texte invite tous les hommes, pays, gouvernants, à reconnaître la dignité de chaque personne humaine, sans considération de sa puissance, la couleur de sa peau, sa religion, son âge. Tous, par le simple fait d'être des hommes, nous méritons d'être reconnus. C'est sur cette base, affirme la Déclaration, que nous pourrons édifier de nouvelles relations internationales, une société de paix et de fraternité. 

S'il y a eu une guerre mondiale qui s'est terminée en 1945, c'est parce qu'il y avait une méconnaissance de la réalité de ces êtres humains qui, tous, naissent avec des droits inaliénables et impérissables. La Déclaration se situe dans la continuité de toutes les grandes déclarations qui ont jalonné l'histoire politique et juridique des nations occidentales. Par exemple, les déclarations classiques que sont la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis (1776), la Constitution des Etats-Unis (1787), la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de la France (1789). La Déclaration de 1948 se situe dans la tradition la plus fidèle de ces Déclarations qui ont prouvé leur efficacité en matière de reconnaissance et de promotion des droits de l'homme. Ces droits sont reconnus en vertu d'une attitude morale et anthropologique. Je reconnais la réalité de mon semblable. Je m'incline en sa présence. Je reconnais sa dignité. Qu'il soit malade, qu'il soit en début ou en fin de vie, il possède une dignité égale à la mienne. 

Zenit - Quel type de document est la Déclaration de 1948 ? 

Mgr M. Schooyans - La Déclaration n'est pas un document juridique au sens technique du terme. Le document énonce les droits fondamentaux. Mais pour que ces droits fondamentaux soient mis en application, ils ont besoin d'une traduction dans des textes de loi. Ils ont besoin d'être codifiés. Ils doivent être prolongés dans des instruments juridiques appropriés, dans ce que l'on appelle le droit positif. Ce qui signifie que les droits proclamés en 1948 doivent trouver leur expression dans des lois qui seront appliquées par les gouvernements des nations et contrôlées par le pouvoir judiciaire. Il y a donc deux choses: d'abord, la reconnaissance de la réalité d'êtres humains qui ont la même dignité et les mêmes droits fondamentaux et, de l'autre, des instruments juridiques qui confèrent une forme concrète, exigible, à ces droits reconnus comme fondamentaux. 

S'agissant de la Déclaration de 1948, il faut bien comprendre que les mêmes droits fondamentaux peuvent donner lieu à des codifications différentes selon les différentes traditions juridiques des pays. Les nations peuvent traduire diversement le même respect qu'elles ont des droits fondamentaux de l'homme. 

Ce que nous venons d'évoquer est ce que l'on appelle la tradition réaliste. Cette tradition s'incline face à la réalité d'êtres concrets: vous, moi et l'universalité des êtres humains. Cette même tradition commande tout l'édifice des nations démocratiques, pas seulement l'édifice juridique, mais aussi l'édifice politique qui se fondait aussi sur la reconnaissance que tous les hommes sont égaux en dignité. Voici qu'à l'heure actuelle, la Déclaration de 1948, qui s'inspire de façon nette et explicite de la tradition réaliste, et qui a été rédigée avec la collaboration d'un des Brésiliens les plus illustres de l'histoire, Alceu Amoroso de Lima, est contestée. 

Zenit - Quel type de contestation ? 

Mgr M. Schooyans - Une contestation qui vient de l'influence de la théorie positive du droit, élaborée principalement par un auteur du nom de Kelsen (1881-1973). Sous l'influence de Kelsen s'est propagée une nouvelle conception du droit et, donc, des droits de l'homme. Tout ce qu'on a pu expliquer concernant les droits innés de l'homme qui, parce qu'il est homme, a des droits inhérents à sa nature, est contesté. Tout cela est nié, mis entre parenthèses, bafoué, oublié. Seules subsistent les normes juridiques, seul subsiste le droit positif, à l'exclusion de toute référence aux droits qui sont inhérents à la nature de l'homme. Dans ce contexte, seules les décisions juridiques méritent étude et respect. A présent, ces ordres juridiques, ces dispositions établies dans les codes, peuvent changer au gré des intérêts de celui qui a pouvoir de les définir. Ils sont le pur produit de celui qui détient le pouvoir, de celui qui réussit à imposer sa vision de la nature de tel ou tel droit humain. Il saute aux yeux que la vision purement positiviste des droits de l'homme dépend pour finir du libre-arbitre de celui qui peut faire prévaloir sa propre conception des droits de l'homme, puisqu'il n'existe plus aucune référence à la vérité, à la réalité de l'homme. 

Zenit - Quelles sont les conséquences ? 

Mgr M. Schooyans - Elles sont tragiques. Le positivisme juridique a ouvert et ouvre la voie à toutes les formes de dictature. Comme Kelsen lui-même le constatait, il régnait dans l'Union soviétique de Staline un Etat de droit, car il y avait des lois. C'était un dictateur, mais il faisait la loi. Mais quelle loi ? La loi qui était l'expression de sa volonté, de sa brutalité. Sans aucune référence à des droits qui seraient naturels, qui seraient l'objet d'une vérité à laquelle tout le monde adhère, une vérité fulgurante qui s'impose. La loi du temps de Staline était l'expression de la volonté du plus fort. Aujourd'hui, la loi qui autorise l'avortement, qui autorise l'euthanasie, n'est pas autre chose. C'est une loi qui permet le triomphe du plus fort, qui déclare: puisque telle est ma volonté, nous décidons qui a le droit à l'existence et qui ne l'a pas.  

Cette mentalité s'est infiltrée dans certaines des agences de l'ONU. Et l'ONU se comporte aujourd'hui comme une super-puissance mondiale, transnationale, dans la droite ligne de Kelsen. Cette dernière déclare que les lois nationales, celles que nous connaissons dans nos codes nationaux, doivent être soumises à l'approbation, la validation, d'un centre de pouvoir pyramidal. La validité des lois nationales dépend de la validité consentie, concédée par le pouvoir supranational aux codes nationaux, particuliers. Ce qui signifie que les nations sont totalement dessaisies de leur souveraineté et les êtres humains de leur autonomie. On assiste à tout cela quotidiennement, dans les débats parlementaires. Bon nombre de parlements en sont réduits à n'être que des théâtres de marionnettes qui appliquent les décisions venant de l'extérieur, exécutent la volonté de celui qui impose ses décisions, en achetant s'il le faut leurs votes, en recourant à la corruption. 

C'est ce qui se passe sous le simulacre de la mondialisation, qui mérite toute notre vigilance. En effet, dans l'esprit de ceux qui adhèrent à cette conception purement positiviste du droit, la loi n'est pas au service des hommes ni de la communauté humaine; elle est seulement au service de tel ou tel centre de pouvoir. Ce peut être une nation comme les Etats-Unis, mais ce peut être surtout l'alliance des volontés qui complotent aux Nations unies, avec l'appui de nombreuses ONG, et aussi de quelques sociétés secrètes, comme la franc-maçonnerie. Ce qui montre que le droit international a tendance aujourd'hui à prévaloir sur les droits nationaux, à les écraser, car ceux-ci sont peu à peu désactivés. C'est terrible! Nous sommes entrain d'assister à l'émergence d'un droit international tyrannique parce que purement positiviste, ignorant les droits humains inaliénables proclamés en 1948. Et cela n'est pas perçu... 

[Fin de la première partie]

 

Propos recueillis en portugais par Alexandre Ribeiro

Traduit du portugais par E. de Lavigne