Les « petits » ne sont pas les naïfs, mais les humbles éclairés

Paris, (Zenit.org) Mgr Francesco Follo | 444 clics

Rite romain: 14e dimanche du temps ordinaire – Année A – 6 juillet 2014  

(Za 9,9-10 ; Rm 8,9 11-13 ; Mt 11,25-30)

Rite ambrosien: 4e dimanche après la Pentecôte (à Milan)
(Jn 6,1-22 ;Ps 13 ; Ga 5,16-25 ; Lc 17,26-30.33)


1) Les doux de cœur

Après le chemin du Carême et de la Passion (le chemin de la croix) et de Pâques (le chemin de la Lumière), après les solennités de la Trinité (communion d’Amour et de Lumière) et du Corps du Christ (le don de Sa vie pour la nôtre), la liturgie reprend le cours du « temps ordinaire ». La liturgie nous offre la Parole de Dieu pour poursuivre le parcours commencé en janvier, nous invitant à suivre Jésus et à écouter ce qu’il a à nous dire dans la vie ordinaire d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, les paroles de Jésus sont réellement consolantes : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos. Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes » (Mt 11,29- 30). A l’humilité du Fils de Dieu qui s’incarne, il faut répondre avec l’humilité de notre foi. L’humilité de reconnaître que, pour vivre, la bonté miséricordieuse d’un Dieu qui pardonne chaque jour nous est indispensable. Et nous, nous nous faisons, autant que nous le pouvons, semblables au Christ, le seul Parfait, lorsque nous devenons, comme Lui, des hommes de miséricorde, en l’imitant Lui qui est doux et humble de cœur. 1

Pour découvrir qui sont les humbles proclamés bienheureux par Jésus, on passera brièvement en revue les divers termes qui, dans les traductions modernes, rendent le mot « humbles (praeis) ». L’italien a deux mots : miti et mansueti. Ce dernier se retrouve dans l’espagnol los mansos (les doux). En français on traduit littéralement i dolci par les doux , ceux qui possèdent la vertu de la douceur. (Il n’existe pas en français un terme spécifique pour mitezza ; dans le « Dictionnaire de spiritualité », cette vertu figure à l’entrée douceur , dolcezza).

En allemand, il existe plusieurs traductions. Luther traduisait ce terme par Sanftmuetigen, c’est-à-dire humbles, doux ; dans la traduction eucuménique de la Bible, la Eineits Bibel, les doux sont ceux qui n’exercent pas de violence – die keine Gewalt anwenden – soit, les non-violents ; certains auteurs insistent sur la dimension objective et sociologique et traduisent praeis par Machtlosen, les sans défense, les sans pouvoir. L’anglais rend généralement praeis par the gentle, introduisant dans la béatitude la nuance de gentillesse et de courtoisie. Chacune de ces traductions met en lumière une composante réelle m ais partielle de la béatitude.

l faut tenir compte de toutes à la fois, sans en isoler aucune, pour avoir une idée de la richesse originelle du terme de l’Evangile. Deux associations constantes dans la Bible et dans la parenesis chrétienne antique permettent de saisir « tout le sens » du mot mitezza : l’une rapproche douceur et humilité, l’autre rapproche douceur et patience ; l’une met en lumière les dispositions intérieures d’où naît la douceur, l’autre les comportements qu’elle induit vis-à-vis du prochain : affabilité, douceur, gentillesse. Ce sont les mêmes traits que l’Apôtre met en évidence en parlant de l’amour : « L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne s’irrite pas… » (1Co 13,4-5).

Souvenons-nous aussi des paroles du prophète Zacharie : « Ainsi parle le Seigneur : « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient vers toi ; il est juste et victorieux, humble et monté sur un âne, un âne tout jeune. Ce roi fera disparaître d’Ephraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays (Za 9,9-10 – Première lecture de la messe d’aujourd’hui). Ces paroles encadrent celles de Jésus qui nous sont proposées aujourd’hui, comme celle de la béatitude dans laquelle il dit « Heureux les doux : ils auront la terre en partage » (Mt 5, 4).

En rapprochant cette béatitude de l’invitation : « mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Mt 11,29), nous en déduisons que les béatitudes ne sont pas uniquement un beau programme éthique que le maître tracerait à son bureau à l’intention de ses disciples ; elles sont l’autoportrait de Jésus. C’est lui le vrai pauvre, le doux, le pur de cœur, le persécuté pour la justice. C’est lui, le vrai roi de la paix qui restore ses sujets et les protège avec le sceptre de la croix, sceptre de puissante douceur.

En effet, la plus grande preuve de la douceur royale du Christ est sa passion. Nul mouvement de colère, nulle menace : « Lui qui, insulté, ne rendait pas l’insulte, dans sa souffrance ne menaçait pas » (1P 2,23). Ce comportement de Jésus était tellement ancré dans la mémoire de ses disciples que saint Paul, en voulant exhorter les Corinthiens par quelque chose de cher et de sacré, leur écrit : « Je vous le demande par la douceur et la bonté du Christ » (2Co 10,1). Mais Jésus a fait bien plus que de nous donner un exemple de douceur et de patience héroïque ; il a fait de la douceur le signe de la vraie grandeur qui ne consistera plus désormais à s’élever au-dessus des autres, de la masse, mais à s’abaisser pour servir et élever les autres. Augustin dit que sur la Croix, Il révèle que la vraie victoire ne consiste pas à faire des victimes, mais à se faire une victime, « Vainqueur parce qu’il est victime (Victor quia victima) » (Les Confessions, 10,43).


2) Les humbles de cœur

Dans un monde où l’on est incité à se mettre en avant, l’Evangile nous invite à rester en arrière, « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes » (Mt 11,29). Doux et humbles sont deux termes que Jésus s’applique à lui-même. Justement parce qu’ils témoignent de son attitude envers Dieu et envers les hommes. Envers Dieu, une attitude de confiance, d’obéissance et de docilité. Envers les hommes, une attitude d’accueil, de patience, de discrétion, de disponibilité et de pardon, à savoir, le service des autres. L’adjonction de la tournure « de cœur » n’est pas anodine : elle indique que les dispositions de Jésus envers le Père et envers les frères, s’enracinent au plus profond de son cœur et englobent toute sa Personne.

Il est bien vrai que l’humilité, comme la pauvreté, semble être une condition pour que l’homme puisse vivre un rapport avec Dieu. Elle en est même la condition essentielle. Mais comme saint François d’Assise le perçut, il est tout aussi vrai que l’humilité est une caractéristique de Dieu.

Quand un être humain s’agenouille devant Dieu, le Seigneur du ciel, ce n’est pas de l’humilité, c’est seulement du réalisme. Lorsque Dieu se penche sur le malade, sur le pécheur, quand il s’incline pour laver les pieds de l’homme, c’est de l’humilité divine. En s’incarnant, le Fils de Dieu ne renie pas sa dignité infinie, il la manifeste de façon sublime, délicate et pleine d’amour. Dieu s’abaisse pour se donner totalement à l’homme, pour le sauver. Il se fait « rien », pour que l’homme soit tout.

Il ne s’agit d’un événement unique, advenu il y a deux mille ans, mais cela se produit chaque fois qu’Il est présent à la Messe à travers le pain et le vin pour se donner, pour être mangé : la Messe trouve son accomplissement dans la communion eucharistique où Il se donne totalement jusqu’à disparaître. Il est tout pour chacun de nous et en chacun de nous.
Dieu est humilité parce qu’Il est amour, nous enseigne saint François d’Assise qui connaissait Dieu de façon sublime. Un peu parce qu’il en avait l’expérience, un peu parce qu’il méditait les Saintes Ecritures dans l’Eglise. En effet, déjà dans l’Ancien Testament, Dieu affirme que « ses délices (celles de Dieu) résident dans le fait qu’Il est avec les fils des hommes ».

Pensons à la joie du Père d’être dans le cœur de Jésus, pensons à la joie de Jésus parce que Dieu s’est plu à cacher sa grandeur aux grands pour la révéler plutôt aux petits et aux oubliés jusqu’à se faire le garant de notre pauvre et fragile vie humaine et en subir le sort. Saint Paul se réfère à ce mystère lorsqu’il dit : »Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, reconnu à son aspect comme un homme… C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2,6-9).

C’est là l’humilité de Dieu, c’est-à-dire sa complaisance envers ce qui, devant Lui, n’est rien; ceci n’est possible que parce qu’il est le Tout-Puissant. C’est là l’humilité de Jésus-Christ « Lui aussi, le Fils de Dieu s’abaisse pour recevoir l’amour du Père » (le Pape François, dans son homélie du 27 juin 2014).

Enfin, l’amour chrétien, cet amour que porte la vie de Jésus, et qui, selon saint Jean, est Dieu lui- même, repose sur l’humilité.

3) L’humilité, fondement de la vie spirituelle

Nous pourrons dire en conclusion que l’humilité est le fondement de la vie spirituelle, en particulier pour les Vierges consacrées au milieu du monde.
La vie spirituelle implique toujours le sentiment du vraiment rien devant Dieu, un rien qui n’exclut pas le fait que la créature existe, mais qui exclut tout sentiment d’opposition, tout sentiment d’altérité, tout sentiment qui donne à l’homme la conscience d’être quelque chose indépendamment de Lui et par Lui. La créature, pour tout ce qu’elle est, est de Dieu et en Dieu.

Reconnaître Dieu comme Seigneur implique donc un certain anéantissement intérieur de notre moi. Dans la lumière infinie de Dieu, l’homme disparaît ; comme le soleil qui, dès qu’il monte à l’horizon, éclipse les étoiles.

Dieu se révèle à nous à travers la création, mais sa révélation la plus parfaite est Jésus Christ. Et le Christ, pour François d’Assise, est humilité. Il ne peut s’empêcher de vivre dans l’étonnement né de la contemplation du mystère chrétien comme mystère de suprême humilité : l’humilité du Christ dans sa naissance, dans sa passion, dans l’Eucharistie.

Avec une parfaite dévotion et une parfaite affection, les vierges cultivent avec la Vierge Marie, modèle de toute consécration, l’humble confiance filiale, la prière d’intercession, la contemplation des mystères de son Fils Jésus. Elles témoignent dans l’Eglise que la fidélité du chrétien se niche dans la fidélité de Dieu qui manifeste son humilité de cœur : Jésus n’est pas venu pour conquérir les hommes comme les rois et les puissants de ce monde, mais il est venu offrir l’amour dans la douceur et l’humilité.

Ces femmes se laissent envelopper dans l’humble fidélité et la douceur de l’amour du Christ, révélation de la miséricorde du Père. Leur vocation est de servir Dieu au milieu du monde avec courage et humilité, de toute la force de leur cœur. Ce faisant, elles réalisent dans la vie quotidienne la prière que l’Evêque prononce lors de leur consécration : « Par la grâce de ton Esprit Saint, qu’il y ait toujours en elles prudence et simplicité, douceur et sagesse, gravité et délicatesse, réserve et liberté » (rituel de consécration des vierges, n° 24).


Lecture patristique : saint AugustinSermon 2, 12

« Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un cœur doux et humble »

Mon crime, dit David, moi, je le reconnais. Si moi, je reconnais, c'est donc à toi de fermer les yeux. Ne prétendons aucunement que notre vie est vertueuse et que nous sommes sans péché. Pour que notre vie mérite l'éloge, demandons pardon. Les hommes sans espérance, moins ils font attention à leurs propres péchés, plus ils sont curieux des péchés d'autrui. Ils ne cherchent pas ce qu'ils vont corriger, mais ce qu'ils vont critiquer.

Et puisqu'ils ne peuvent pas s'excuser, ils sont prêts à accuser les autres. Ce n'est pas l'exemple de prière et de satisfaction envers Dieu que nous donne le psalmiste lorsqu'il dit : Car mon crime, moi, je le reconnais; et mon péché est toujours devant moi. Celui-là n'était pas attentif aux péchés d'autrui. Il invoquait son propre témoignage contre lui-même, il ne se flattait pas, mais il s'examinait, il descendait profondément en lui-même. Il ne se pardonnait pas et c'est justement pour cela qu'il pouvait demander sans impudence d'être pardonné.

Tu veux te réconcilier avec Dieu ? Apprends à te comporter de telle sorte que Dieu se réconcilie avec toi. Remarque ce qu'on lit dans le même psaume : Car, si tu avais voulu un sacrifice, je te l'aurais bien offert ; tu ne prendras pas plaisir aux holocaustes. Tu n'auras donc pas de sacrifice ? Tu n'auras rien à offrir, tu n'auras aucune offrande pour te réconcilier avec Dieu ? Écoute la suite, et dis à ton tour : Le sacrifice pour Dieu, c'est un esprit brisé. Le cœur brisé et humilié, Dieu ne le méprise pas. Après avoir rejeté ce que tu offrais, tu as trouvé quelque chose à offrir. Tu voulais offrir, comme tes pères, des animaux immolés, ce qu'on appelait des sacrifices. Si tu avais voulu un sacrifice, je t'en aurais bien offert. Ce n'est donc pas cela que tu cherches, et pourtant c'est un sacrifice que tu cherches.

Tu ne prendras pas plaisir aux holocaustes, dit-il. Ainsi donc, parce que tu ne prendras pas plaisir aux holocaustes, tu resteras sans sacrifice ? Pas du tout ! Le sacrifice pour Dieu, c'est un esprit brisé ; le cœur brisé et humilié, Dieu ne le méprise pas. Tu possèdes de quoi offrir. N'inspecte pas un troupeau, n'arme pas des navires et ne franchis pas la mer jusqu'à des régions lointaines pour en rapporter des aromates. Cherche dans ton cœur ce qui peut plaire à Dieu. Il faut briser ton cœur. Ne crains pas qu'il en meure ! On te le dit ici: O Dieu, crée en moi un cœur pur. Pour que soit créé un cœur pur, il faut briser le cœur impur.

Il faut nous déplaire à nous-mêmes quand nous péchons, parce que les péchés déplaisent à Dieu. Et puisque nous ne sommes pas sans péché, nous ressemblerons à Dieu au moins en ce que le péché nous déplaît, comme à lui. Pour une part tu seras uni à la volonté de Dieu, car ce qui te déplait en toi, c'est ce que déteste celui qui t'a crée.