Les préjugés des médias vis-à-vis de l'Eglise en Irlande

Entretien avec le journaliste David Quinn

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Ann Schneible

Traduction d’Océane Le Gall

DUBLIN, jeudi 14 juin 2012 (ZENIT.org) – Alors que l’Eglise d’Irlande est attaquée, tant de l’extérieur, par les médias anticléricaux, que de l’intérieur, par la corruption du clergé, des milliers de catholiques du monde entier se trouvent à Dublin cette semaine pour célébrer l’Eucharistie.

Intervenant au 50èmeCongrès eucharistique international (10-17 juin), David Quinn, directeur du « Iona Institute » et collaborateur indépendant de l'Irish Independent et de l'Irish Catholic, s’est entretenu avec Zenit sur les raisons de la crise que l’Eglise catholique en Irlande traverse actuellement et sur la perception qu’en a l’opinion publique, sur la base des médias.

Zenit - Certains disent que les abus du clergé sont un symptôme de décennies de négligence de la part de l’Eglise. Qu’en est-il exactement?

David Quinn - Après l’indépendance de 1922, l'Irlande revendiqua son indépendance de manière éclatante et décida que pour réaliser cette indépendance il fallait qu’elle devienne « ultra catholique » en termes d’identité. Nationalisme et catholicisme se sont amalgamés et l’Eglise catholique est devenue extrêmement puissante, parfois même autoritaire, sur le plan social et politique. Tout cela a eu des répercussions et s’est court-circuité à partir des années 60. Aujourd’hui, la peur des évêques d’exercer leur autorité est due à la réaction excessive contre l’autoritarisme du passé.

Les scandales font partie de tout cela. Par exemple, le rapport du diocèse de Dublin qui a été demandé par le gouvernement – appelé Rapport Murphy – relève que, contrairement aux lieux communs, une des raisons à la base de l’explosion des scandales réside dans l’abandon du Droit canon. En d’autres mots, les évêques ont décidé de se montrer « pastoraux », c’est-à-dire de voir les prêtres comme des victimes de leurs impulsions, les envoyant donc en thérapie, plutôt que de les punir, et ils ont préféré les cataloguer comme « malades » que comme « coupables ».

Par ailleurs, nous avions des catéchèses très pauvres, une liturgie inadéquate, et la tendance était d’éviter toute forme de controverse : une vie tranquille avant tout !

En définitive, une sorte de religion du « moi je suis un homme bien, tu es un homme bien » s’est affirmée, fondée sur l’idée que le but de la vie est de paraître sympathique aux yeux des gens et d’être le moins « exigent » possible.

Les scandales sexuels sont au centre de l’attention des médias. Pourquoi l’Eglise est-elle impliquée?

Les abus sexuels ont dominé toutes les chroniques et tous les commentaires sur l’Eglise de ces 20 dernières années. En effet, les abus ont atteint leur pic entre 1965 et1985: la plupart de ces abus ont eu lieu durant ces 20 années. Et il s’avère que c’est au moment où justement le droit canon a été abandonné, que la situation est devenue hors de contrôle; non seulement les coupables n’ont pas été dénoncés à la police mais en plus on n’a pas été capable de les gérer à l’intérieur de l’Eglise.

Mais ces affaires ont éclaté récemment : ce qui se passait dans les années 70-80 a été découvert dans les années 90. Et encore aujourd’hui nous vivons avec le poids du terrible héritage de ces années.

L'opinion publique, généralement, perçoit les scandales comme un événement en cours, sent que l’Eglise n’est pas capable de protéger suffisamment ses enfant, et n’a pas conscience que la plupart de ces délits se sont vérifiés entre 1965-1985, donc il y a désormais très longtemps.

En effet, le Iona Institute, que je dirige, a demandé un sondage et il a découvert que l’irlandais moyen croit qu’un prêtre sur quatre a abusé d’un enfant, donc s’il en voit 100 il pensera que 25 d’entre eux ont commis un abus. Et il pense que l’âge moyen de ces enfants est de 5 ans. Il n’y a pas une vraie compréhension du problème et les medias n’ont aucun intérêt à favoriser cette compréhension.

Dans la couverture du phénomène, c’est le principe du « deux poids deux mesures » qui est appliqué. Lorsqu’on découvre que des organisations qui ne sont pas de l’Eglise sont dans l’incapacité d’assurer une protection à l’enfant, on n’en parle pas, alors que si c’était l’Eglise on en parlerait. On ne sent pas non plus la même impression d’outrage.

Les gens disent qu’ils attendent de l’Eglise une meilleure conduite. Je réponds : « très bien, mais ton indignation diminue-t-elle de moitié lorsqu’on parle d’échecs de l’Etat, plutôt que d’échecs de l’Eglise ? Car tu n’obtiens même pas les 10% si tu es outragé ».

Je dis tout cela, avec une certaine dose d’hésitation, car l’Eglise mérite beaucoup de critiques parmi celles qu’elle a reçues. Mais il ne fait aucun doute qu’il y a eu « deux poids deux mesures ».

Comment la presse couvre-t-elle les travaux du Congrès eucharistique?

Le journal pour lequel j’écris, l’Irish Independent, a publié un supplément de 20 pages, il ya quelques jours, tandis que l’Irish Times publie cette semaine un reportage en 6 épisodes sur l’Eglise en Irlande.

Certes, l’image qui ressort de l’Eglise n’est pas reluisante et reflète en quelque sorte le style du New York Times, selon la logique duquel, « si seulement tu devenais plus libéral, tout irait mieux ». Ce qui veut dire, en d’autres termes, « si seulement tu t’accordais au magistère de l’Irish Times »… L’Irish Times, comme le New York Times, est un dieu jaloux qui ne tolère pas de rivaux. Il se voit comme l’unique source d’autorité. Il voudrait que l’Eglise s’incline face à ses désirs et il exprime une forte impatience. C’est pourquoi il est en permanence « hypercritique ».

Malgré cela, le congrès eucharistique reçoit une bonne couverture. En effet un sondage de l’Irish Times a révélé – et il n’est pas le premier sondage à le faire – qu’il y a trop de catholiques qui ne connaissent pas ce en quoi croit l’Eglise ou, quand ils le savent, ce sont eux qui n’y croient pas. Mais ont voit cela aussi en Amérique et dans d’autres pays; on n’a pas réussi à enseigner les principes de l’Eglise ou bien, dans tant de cas, pendant plus de 40 ans, on a enseigné une doctrine qui n’était pas la bonne.

Est-il possible de ramener l’attention de l’opinion publique sur l'Eucharistie et ce qui se vit au Congrès ?

Une des comparaisons qui ont été faites, est celle entre le congrès actuel et celui de 1932, quand un million de personnes accoururent à Dublin, faisant la grande fierté de toute l’Irlande. Ce congrès eut lieu 10 ans à peine après l’indépendance, avec un peuple encore plein de ferveur pour sa nouvelle nation et l’opportunité de réaffirmer son catholicisme. Si on prend cet événement comme point de départ et l’actuel comme point d’arrivée avec ses 80.000 fidèles attendus à la messe de clôture, comparé au million d’il y a 80 ans, on voit que les chiffres ne se répètent pas : la perspective est de moins de 10% des pèlerins de 1932.

Si les personnes peuvent centrer leur attention sur l’Eucharistie ? On espère que oui, mais il y a le problème du degré de moralité, très bas, qui prévaut au sein de l’Eglise irlandaise, et cela fait baisser l’enthousiasme sur le congrès eucharistique.

Il reste à voir maintenant ce qui se passera réellement. Comme on le sait, quand le pape s’est rendu en visite en Angleterre, en septembre 2010, son voyage a commencé sous de mauvais auspices mais s’est révélé, pour finir, un succès magnifique. Le pape y était et cela, bien sûr, a été un gros avantage.

Quand a eu lieu le dernier Congrès eucharistique au Québec, il y a quelques années, il y avait eu au début beaucoup de scepticisme – le Québec est un territoire particulièrement sécularisé – et pourtant, là-bas aussi ce fut un succès, avec de nombreux jeunes, de l’étranger aussi, des jeunes catholiques enthousiastes et positifs. En Irlande, on ne voit pas ça depuis de longues années. Donc je veux espérer, parmi tout ce que nous verrons, qu’il y aura tous ces jeunes de tous les continents, visiblement et manifestement catholiques; on n’en voit pas depuis longtemps à Dublin et il sera intéressant de mesurer l’impact qu’ils peuvent avoir sur l’opinion publique.

Pensez-vous que le journalisme catholique peut émerger comme une réelle alternative à la presse anticléricale ?

Cela ne sera pas facile. Les médias catholiques en Irlande se résument à deux journaux qui vendent une très petite partie de ce que vendent les journaux laïcs. Il ya une petite radio chrétienne et en termes de presse catholique ou chrétienne, c’est vraiment tout. Hélas, je ne vois de compétition vraiment significative entre les médias catholiques et les médias laïcs en Irlande.

Ce que les medias catholiques peuvent faire, bien entendu, c’est illustrer l’autre face de l’histoire et corriger les erreurs des medias laïcistes en termes de couverture, en essayant d’enseigner la foi catholique et de raconter des histoires que la presse anticléricale ne raconterait jamais. De cette façon, vous enseignez au moins quelque chose de la foi catholique pour ce qu’elle est réellement, jour après jour, tout au long de la semaine.

Parlant de mon expérience personnelle, j’écris pour l’Irish Catholic, mais aussi des éditoriaux, depuis 18 ans, pour la presse grand public, du Sunday Times à l’Irish Independent. J’ai fait en particulier beaucoup de radio et un peu de télévisionJe crois être un des plus importants commentateurs politiques, avec Breda O’Brien qui écrit pour l’Irish Times. Il y en a 3 ou 4 parmi nous qui travaillent beaucoup dans les medias laïcs, prennent part aux débats, tentent d’apporter ce que nous voyons comme un équilibre. En effet, les médias irlandais sont vraiment très déséquilibrés, quand il s’agit de couvrir des nouvelles concernant l’Eglise catholique.

Je crois qu’il y a une hostilité constante et quand l’attitude n’est pas hostile, c’est l’ignorance qui ressort; on ne comprend pas, on ne sait pas de quoi il s’agit.

J’ai eu des démêlées avec la presse britannique, avant que le pape n’aille chez eux; il y avait des journaux contre le pape, d’autre en sa faveur. Par contre, en Irlande, tous les journaux sont antipapes, tous sans exception. Il n’y a pas de journal en Irlande que l’Eglise puisse dire « amie », en dehors des journaux catholiques de petit tirage et une poignée de journalistes qui travaillent pour les medias laïcistes, essayant de faire contrepoids durant les débats: un objectif absolument impossible.

Que faudrait-il faire pour apporter un changement dans l’Eglise irlandaise?

En termes de changement pour l’Eglise irlandaise nous sommes surement à une phase cruciale. Il y a un certain nombre de diocèses vacants ou qui le seront très vite. Il y a le successeur du cardinal Sean Brady, archevêque d’Armagh, qui sera nommé dans quelques mois; il n’entrera pas en charge tout de suite comme successeur mais sera coadjuteur. Il est fondamental qu’il y ait la bonne personne car, bien entendu, les deux diocèses les plus importants sont Dublin et Armagh.

Pour l’heure, le chef le plus important de l’Eglise irlandaise est le nouveau nonce, Mgr Charles Brown, qui a travaillé pendant quelques années aux côtés du cardinal Ratzinger à la Congrégation pour la doctrine de la foi. Mgr Brown a été envoyé en Irlande pour une mission spécifique. A mon avis c’est pratiquement un missionnaire. Sa tache est d’aider l’Irlande à retrouver sa foi. Et peut-être qu’en automne prochain, nous assisterons à la première série de nominations de nouveaux évêques, et probablement, dans un an, nous verrons plus clairement si nous avons obtenu les évêques dont nous avons besoin.