Les victimes des violences au Kenya racontent leur histoire

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ROME, Dimanche 10 février 2008 - Des rapports diffusés sur le carnage et les affrontements tribaux dans lesquels a sombré le Kenya depuis les élections générales contestées, commencent à émerger les histoires personnelles de souffrance et de courage, précise un communiqué de Caritas Internationalis publié le 1er février dernier.

En décembre, les violences ont explosé dans ce pays d'ordinaire paisible, en faisant plus de 850 morts et des milliers de blessés, et en obligeant plus de 255 000 personnes à quitter leur foyer.

L'Eglise catholique et les membres Caritas, qui ont été les premiers à apporter l'aide dans de nombreuses régions, commencent à présenter les récits personnels des Kenyans touchés par les émeutes.

Parmi ces victimes, Linet Atieno Awinda, qui a été forcée à quitter sa maison dans le quartier de Mathare, à Nairobi, et qui campe devant le commissariat local dans le quartier avoisinant de Huruma.

« J'étais chez moi quand j'ai entendu des personnes à l'extérieur. Ils nous disaient de sortir car ils allaient incendier notre maison. Nous sommes donc partis en prenant avec nous tous les enfants », a expliqué Linet. Ce qu'elle appelle « chez moi » est un lieu qu'elle partageait avec 44 autres familles, composées surtout de femmes et d'enfants, et qui n'était pas plus grand qu'un court de tennis. Plus qu'à une habitation, il ressemblait à un dépotoir de ferraille où les familles, entassées les unes sur les autres, essayaient de dormir, de manger et de cuisiner. La nuit, quand il pleuvait, elles grimpaient dans les carcasses des véhicules pour s'abriter.

Linet a dit : « Je prie les décideurs de faire la paix, parce c'est nous et nos enfants qui sommes dehors dans le froid, parce que c'est nous qui souffrons sur le terrain. Or, s'ils décideront de se parler, nous pourrions avoir la paix ».

Christine Ochieng a trois enfants, elle a raconté son histoire, assise dans un champ dans le quartier de Huruma, à Nairobi, entourée de tout ce qu'elle possède : un matelas et quelques habits qu'on lui a donnés.

« Ma maison a été incendiée, c'était le soir, il faisait noir, j'étais sortie acheter du riz pour mes enfants, et quand je suis revenue, il y avait un grand bruit et notre maison était en flammes. Je me suis précipitée à l'intérieur pour chercher mes enfants, et ceux qui avaient mis le feu ont fermé la porte derrière moi. J'ai subi des brûlures sur les jambes, sur le corps, sur tout le côté droit. J'étais si confuse que je n'ai pas crié à l'aide. J'ai tout de même réussi à sortir avec les enfants. En sortant, j'avais mal, mais j'ai vu une autre femme qui est boiteuse et qui a un enfant malade. Je l'ai aidée à prendre son enfant, et les voyous m'ont encore battue. Mon aîné est le seul qui a compris ce qui se passait et qui en a souffert, les deux petits n'ont pas compris jusqu'à quel point la situation était grave. Quand je suis venue ici, j'ai dormi dans le froid, je n'ai fait connaissance avec personne jusqu'au lendemain. Une mère avait trois matelas et m'en a donné un. Ici, je vois des personnes malades, elles ont le cœur brisé et continuent de souffrir ».

La Confédération Caritas, qui regroupe 162 organisations d'aide catholiques, a lancé un appel de US$ 2,7 million (€1,8 million) pour aider les victimes de la violence dans la vallée du Rift, dans la province de Nyanza et dans la Province occidentale.

L'aide a été dispensée en facilitant l'accès aux vivres et à l'eau propre et en fournissant des abris temporaires et des articles comme matelas, couvertures et vêtements. Le programme visait également à fournir des services de conseil aux adultes et aux enfants et à faciliter la médiation entre les communautés.

Caritas Etats-Unis (CRS), Caritas Angleterre et Pays de Galles (CAFOD), Caritas Irlande (Trocaire) et Caritas Ecosse (SCIAF) figurent parmi les organisations qui ont déjà fourni l'aide, sous forme de vivres, couvertures, moustiquaires, ustensiles de cuisine, bâches en plastique, transports et aide psychologique aux personnes souffrant de traumatismes, dans les diocèses de Bungoma, Eldoret, Kericho, Kisii, Mombasa, Nairobi, Nakuru et Ngong.

Un appel de la Conférence épiscopale kenyane a vu les diocèses non touchés par les violences faire des donations en vivres, vêtements et couvertures.

Cette semaine, la Conférence a toutefois averti que l'instabilité prolongée pourrait dans certains cas entraver la fourniture d'aide.

Le personnel des organisations a été aussi victime des affrontements. Kinyanjui Kaniaru est un ingénieur qui travaille à CRS depuis plus de 13 ans. A la suite des violences explosées à Eldoret, dans la vallée du Rift, le 29 décembre, Tiras Githinji, le neveu de Kinyanjui âgé de 24 ans, a tragiquement perdu la vie. Un autre agent de CRS, George Ambayo, originaire de la province de Nyanza, a craint pour la vie de sa femme lorsqu'il a appris que l'émeute avait éclaté dans son quartier et que sa maison avait été incendiée. Heureusement, il avait pu avertir sa femme de fuir, alors que lui et ses deux enfants étaient déjà retournés à Nyanza pour Noël.

Dans tout le pays, la tension est montée les mois qui ont précédé les élections, et les résultats perçus comme une injustice ont fait ressortir les hostilités qui existaient depuis longtemps entre les tribus.

Le père Daniele Moschetti, curé de la paroisse de Korogocho, à Nairobi, a vu de ses propres yeux le désespoir de ceux qui essaient de sauver leur maison.

« Dans les pires moments, des groupes dans la rue attaquaient les personnes avec des pangas, des pierres et d'autres armes. Les personnes craignaient que leurs propriétés ne soient brûlées, et ils se défendaient. Le problème est que ceux qui meurent ou qui sont le plus gravement touchés par cette
situation, ce sont les pauvres ; ils ont perdu leurs biens, ils ont perdu le peu qu'ils avaient ».

Le père Paulino Mondo, lui aussi curé de paroisse et partenaire local de CAFOD, dans le quartier de
Kariobangi à Nairobi, explique que, malgré tout, la souffrance et les besoins communs peuvent aider à unir les différentes factions. La distribution de vivres est très importante. Quand les gens ont faim, ils ne peuvent pas vivre en paix. En les nourrissant, nous leur montrons que quelqu'un se soucie d'eux. Les membres des tribus, de l'une et de l'autre, font la queue pour manger, ils voient les besoins des autres, ils voient que les autres n'ont presque rien, qu'ils sont tous logés à la même enseigne, ce qui encourage fortement la réconciliation ».

Cette semaine, les directeurs et le personnel des Caritas membres, qui ont vu la destruction que les guerres provoquent sur la planète, ont incité le gouvernement et la population du Kenya à soutenir le dialogue et à cesser toute violence. Une déclaration conjointe a été signée, entre autres, par les directeurs des Caritas au Rwanda, dans la République démocratique du Congo, au Liban et au Cambodge.

Le cardinal Oscar Rodriguez, président de Caritas Internationalis, et l'archevêque Cyprian Kizito Lwanga, président de Caritas Afrique, avaient déjà affirmé que toutes les parties devaient œuvrer pour mettre un terme aux violences.

Ils avaient lancé cet appel après de nouveaux meurtres, dont celui d'un prêtre catholique dans la vallée du Rift. Le père Michael Kamau Ithondeka, 41, a été tué le 24 janvier à un barrage routier mis en place illégalement par des jeunes armés sur la route de Nakuru - Eldama Ravine. Il était vice-recteur du Grand Séminaire de St Mathias Mulumba à Tindinyo.

Ces récits sont tirés des articles originaux et des interviews de Bridget Burrows, chargée de la communication de Caritas Angleterre et Pays de Galles (CAFOD) et de Debbie DeVoe, chargée des informations régionales en Afrique orientale de Caritas Etats-Unis (CRS).