Liberté, raison et scolarisation : les armes pour vaincre le fondamentalisme

Entretien avec la présidente de la Confédération des communautés marocaines en Italie

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ROME, Mercredi 27 septembre 2006 (ZENIT.org) – Dans un entretien accordé à Zenit, Souad Sbai, présidente de la Confédération des communautés marocaines en Italie, explique que le seul moyen de vaincre le fondamentalisme est de diffuser les concepts de liberté et de raison et surtout de promouvoir la scolarisation des femmes.



Souad Sbai est née au Maroc et vit en Italie depuis 25 ans. Elle dirige la revue « Al Maghrebiya », mensuel en langue arabe. Elle est membre de la « Consulta islamica » instituée par le gouvernement et figurait parmi les personnes invitées à la rencontre avec Benoît XVI, lundi 25 septembre à Castel Gandolfo.

Evoquant les réactions au discours que le pape a adressé au monde musulman, Souad Sbai a expliqué que Benoît XVI « a répondu aux polémiques en tournant la page, en reproposant le chemin du dialogue interreligieux et en rappelant le droit à la réciprocité ».

« Ce fut une rencontre historique, a-t-elle ajouté. Nous n’avons d’ailleurs jamais douté de ses paroles. Les malaises et les réactions violentes sont les conséquences d’un malentendu mais aussi des extrémistes qui guettaient l’occasion pour attaquer le pape et créer un malaise au sein de la communauté musulmane modérée ».

Souad Sbai affirme être très heureuse de la rencontre avec le pape et avoir beaucoup apprécié la référence au discours que Jean-Paul II prononça en 1985 à Casablanca : « J’ai été émue, a-t-elle raconté, car j’étais présente, ce jour-là à Casablanca dans le stade rempli de jeunes, cette accolade qu’il nous a donnée à tous. Il faut partir de là, de cette rencontre pour diffuser un message d’ouverture au dialogue et au respect de la liberté religieuse ».

Concernant les critiques et les réactions violentes qui se sont déchaînées au lendemain de la conférence du pape à l’Université de Ratisbonne, Madame Sbai a dit avoir vu « une certaine tristesse dans le regard du pape ».

« Il était un peu triste de ne pas avoir été compris, et précisément pour cette raison, les modérés du monde musulman devraient lui manifester leur proximité, partir de ses paroles et ignorer toute hystérie qui refuse ce dialogue, qui refuse cette rencontre et tente de déstabiliser toute la communauté civile », a-t-elle affirmé.

« Nous ne devons pas tomber dans l’erreur des extrémistes qui refusent le dialogue, a-t-elle insisté. Le dialogue entre l’islam, le judaïsme et le christianisme est très ancien, il existe depuis des siècles et nous devons le poursuivre. Il convient d’isoler les extrémistes et peu à peu surgiront des personnes capables de consolider un islam modéré et positif ».

Souad Sbai explique que la présence du Centre islamique de Rome à la rencontre avec le pape a été importante car « la Mosquée de Rome est la plus grande d’Europe et il existe des personnes modérées souhaitant le dialogue. Pour les musulmans d’Italie, elles représentent un bon point de départ ».

Zenit : Le pape a lancé un appel à la raison. Qu’en pensez-vous ?

Souad Sbai : Sans la raison, rien n’est possible. Toutes les religions tiennent compte de la raison.

Zenit : Vous vous battez beaucoup pour l’émancipation de la femme…

Souad Sbai : J’estime qu’il faut commencer par aider les femmes auxquelles on a refusé la liberté et le droit à l’instruction : 86% des femmes qui ont immigré en Italie en provenance de pays musulmans, sont analphabètes. C’est un scandale ! C’est à un pays civilisé comme l’Italie de tenter d’émanciper ces femmes immigrées qui ne savent ni lire ni écrire.

Il s’agit de femmes vivant dans la ségrégation, la soumission, sous la coupe d’extrémistes qui veulent dicter des lois qui n’existent pas. Il faut aider ces femmes. Les chrétiens et les musulmans doivent réaliser un travail de mission pour faire sortir du drame ces personnes qui vivent dans l’analphabétisme et la violence. Lorsque l’on est analphabète on ne connaît ni ses droits ni ses devoirs. Ces femmes demeurent isolées et humiliées au cœur d’un Occident patrie des droits humains. Je ne suis pas préoccupée par la personne raciste avec qui je peux parler et me disputer. Le plus terrible est l’indifférence de celui qui ferme les yeux et fait comme si de rien n’était.

Zenit : Les filles qui viennent en Italie fréquentent l’école publique ?

Souad Sbai : Elles vont à l’école, mais vers 10-12 ans, après l’école élémentaire, elles sont rapatriées dans leur pays d’origine. On ne veut pas qu’elles deviennent des femmes émancipées, cultivées et occidentales. De nombreux musulmans redoutent l’assimilation mais connaître la langue italienne signifie prendre conscience de ses droits. Lorsque l’on renouvelle son permis de séjour il faut connaître la langue italienne. Il est donc très important d’enseigner la langue italienne aux femmes immigrées qui proviennent de pays à majorité musulmane, car cela leur permet de sortir de la ségrégation et de connaître leurs droits.

Au Maroc, les femmes alphabétisées dès les premières classes de l’école élémentaire commencent immédiatement à dénoncer les violences. Elles disent « non » à la violence. Il faudrait penser à une sorte de Plan Marshall pour favoriser l’alphabétisation. Les associations italiennes doivent s’engager dans ce sens car c’est le seul moyen de donner à ces femmes la possibilité de sortir du sous-développement, en leur enseignant une autre langue, un métier, en les aidant à devenir plus libres pour décider de leur avenir. La scolarisation sera sans aucun doute une contribution décisive pour lutter contre le fondamentalisme.

Zenit : De nombreux musulmans craignent les habitudes et coutumes occidentales qu’ils considèrent comme corrompues…

Souad Sbai : Je remarque – et cela me préoccupe – que certaines femmes du Maroc arrivées en Italie, commencent à porter le voile, ce qu’elles ne faisaient pas au Maroc. Il y a parfois un mélange de traditions, entre Somaliens, Marocains, Afghans, Pakistanais, qui tend vers le fondamentalisme. Nous rencontrons ainsi des femmes qui parlent d’infibulation, du voile total et de la polygamie, des pratiques déjà dépassées au Maroc. Peu de personnes savent qu’au Maroc les lois concernant la famille ont changé et qu’il existe davantage de droits.

Selon moi, la tâche du gouvernement italien et de concentrer ses efforts sur l’alphabétisation des femmes immigrées, sans trop se préoccuper des critiques à l’égard du processus d’assimilation. Je suis moi-même née au Maroc. Je vis en Italie depuis 25 ans. Je me sens italienne mais je n’ai rien perdu de mes traditions. Je ne vais certes pas à la recherche de traditions négatives.

Zenit : Le développement économique est-il une menace pour les musulmans ?

Souad Sbai : La vraie menace est le fondamentalisme et non le développement. De nombreuses familles musulmanes craignent que leurs filles, si elles se libèrent, finissent par se promener à moitié dévêtues. Mais toutes les femmes en Italie ne s’habillent pas de la sorte. Il ne faut pas prendre les exemples exagérés que présente la télévision et en faire une règle générale. La grande majorité des femmes italiennes s’habillent et vivent de manière sobre et vertueuse.

Le danger est d’adhérer aux thèses fondamentalistes par réaction. Il faut en réalité aller de l’avant pour faire respecter les droits humains universels. Le 3 octobre prochain, à la « Consulta islamica » nous parlerons avec le ministre de l’Intérieur Giuliano Amato, sur le thème de la Charte des Valeurs, qui devrait selon moi faire référence à la Constitution italienne, car on ne peut pas accepter la polygamie ou le voile obligatoire. Il faut en revanche favoriser des programmes d’alphabétisation pour vaincre le racisme et le fondamentalisme terroriste.

Il faut faire référence aux valeurs de liberté, comme l’a souligné le pape. Le respect de la liberté est une valeur non négociable. On ne peut pas accepter des changements qui vont à l’encontre de ce qui est écrit dans la Constitution italienne.