Lourdes, jeudi 4 mars 1858: une procession et une chapelle

Quinzième apparition

Rome, (Zenit.org) Mgr Jacques Perrier | 678 clics

Le jeudi 4 mars, s’achève la quinzaine durant laquelle Bernadette a promis de venir chaque jour à la Grotte. En ajoutant les deux premières apparitions (11 et 14 février), nous devrions arriver à dix-sept. Mais, à deux reprises, la Dame n’est pas venue. Le 4 mars sera donc bien la quinzième apparition. 

Les autorités ont pris leurs dispositions pour éviter les débordements, d’autant plus vraisemblables que ce jeudi est jour de marché à Lourdes. Tout s’est bien passé : les soldats n’ont pas eu à faire usage de leurs mousquetons qui étaient pourtant chargés. Pour ceux qui attendaient quelque signe extraordinaire, tout s’est, au contraire, trop bien passé, en ce sens qu’il ne s’est rien passé d’extraordinaire. Une rumeur de miracle se répand dans la ville, mais Bernadette la récuse.

Bernadette est avare de confidences sur ses états d’âme. Que peut-elle se dire au soir du 4 mars ? La phase pénitentielle est terminée. La source coule toute seule : Bernadette ne s’en occupe pas. A son propos, elle pourrait déjà dire ce qui se trouve écrit en tête de son carnet de notes intimes : « Ce qui me regarde ne me regarde plus. » Reste la mission : « Allez dire aux prêtres… » Elle a fait sa commission mais, tout à fait normalement, le curé n’exécute pas l’ordre de cette Dame inconnue qui s’obstine à ne pas dire son nom.

Pour ceux qui vont à la Grotte, c’est la sainte Vierge. Bernadette le pense sans doute mais puisque la Dame se tait, Bernadette se garde de l’affirmer. Tout au long des apparitions, Bernadette se laisse guider par la Dame. Comme au premier jour, pour le signe de croix. Elle ne prend pas d’initiative. Elle répond aux demandes avec courage. C’est d’ailleurs l’attitude qu’elle aura face à tous ceux qui l’interrogent : elle répond simplement à leurs questions, sans en rajouter. C’est ainsi qu’elle ne pourra jamais être prise en défaut.

Pendant trois semaines, Bernadette et le curé vont garder en tête la double demande de la Dame. Le curé ressemble à Zacharie : quand l’ange lui annonce la naissance d’un fils, le futur Jean-Baptiste, Zacharie voudrait un signe. Bernadette fait penser à la Vierge qui n’exige rien mais demande : « Comment cela se fera-t-il ? »

La procession et la chapelle ont été demandées par la Dame le même jour. Elles sont indissociables, comme deux faces d’une même réalité : l’Eglise.

La procession est un modèle réduit du pèlerinage et le pèlerinage un modèle réduit de la marche des Hébreux à travers le désert pendant quarante ans. A l’époque de Jésus et depuis des siècles, le peuple « montait » à Jérusalem en pèlerinage trois fois par an. A partir de douze ans, Jésus lui-même a été pèlerin de Jérusalem. Sa dernière « montée » s’achèvera en une montée vers le Père : c’est le mystère de Pâques et de l’Ascension.

Le symbole du pèlerinage est très expressif de ce qu’est l’Eglise. La Prière eucharistique III demande à Dieu « d’affermir la foi et la charité de (son) Eglise au long de son chemin sur la terre ». Le texte latin parle d’Eglise « en pèlerinage », selon une expression du concile Vatican II. L’Eglise, dans son pèlerinage, parcourt le monde et parcourt l’histoire. A travers le monde, ce parcours s’appelle « évangélisation ». A travers l’histoire, le parcours s’appelle « tradition ».

En bigourdan, « pèlerinage » et « procession » sont désignés par le même mot. D’ailleurs, les premiers pèlerinages, venant des villages voisins, seront des processions, bannières en tête et quand les pèlerins arriveront par le train, ils se formeront en procession à la gare pour descendre directement à la Grotte. Aujourd’hui, la journée de Lourdes est marquée par deux processions : procession eucharistique et procession du soir. Qu’il pleuve ou qu’il vente, celle-ci n’est jamais supprimée. La Dame demandait que l’on vienne en procession : elle a été entendue.

Le pèlerinage implique la marche. La chapelle, au contraire, est synonyme de stabilité et d’aboutissement. Quel que soit le matériau, la chapelle est construite pour durer et l’Eglise recommande fortement que l’autel lui-même soit inamovible, de préférence en pierre. En participant à l’Eucharistie, le chrétien anticipe son entrée dans la Jérusalem céleste, en présence de Dieu, dans la compagnie des anges et des saints.

A Lourdes, ce symbole de solidité et de stabilité qu’est la chapelle est renforcé par la construction de la première basilique sur le rocher de Massabielle. Comment ne pas évoquer la parole de Jésus à Pierre : « Tu es Pierre er sur cette Pierre, je bâtirai mon Eglise » ?
La synthèse des deux réalités - procession et chapelle, la marche et le rocher - se réalise à la Grotte elle-même. Les pèlerins forment nécessairement une procession avant d’entrer dans la Grotte : ils se recueillent et prient en avançant. La Grotte elle-même se trouve sous la chapelle demandée par la Vierge. La procession en forme de demi-cercle traverse la Grotte. Au centre de ce demi-cercle, un autel, en pierre, évidemment. La Grotte est ainsi une chapelle qu’on parcourt en procession.

Mais en attendant, en ce mois de mars 1858, pour Bernadette rien ne va changer pendant trois semaines. Elle ne va plus à la Grotte. C’est le Carême, un temps de purification, avant de recevoir la parole la plus inattendue de la Dame : « Je suis l’Immaculée Conception ». Ce sera le 25 mars, jour de l’Annonciation.