Lourdes, mardi 2 mars 1858: « Allez dire aux prêtres »

Treizième apparition

Rome, (Zenit.org) Mgr Jacques Perrier | 577 clics

Nouveau tournant : la phase pénitentielle est terminée. Les demandes de la Dame concernaient Bernadette personnellement. Plus tard seulement elles s’étendront aux pèlerins. Le 2 mars, commence la mission de Bernadette auprès de l’Eglise. « Allez dire aux prêtres ». Que doit-elle leur demander ? D’organiser une procession et de construire une chapelle. 

De cette journée, on retient ordinairement l’entrevue orageuse entre Bernadette et le curé Peyramale, au presbytère, dans la matinée. La réalité est un peu plus complexe et, peut-être, plus instructive.

A la Grotte, Bernadette a reçu le message qu’elle doit transmettre « aux prêtres ». La Dame ne précise pas lesquels. Comme il s’agit de décisions graves, Bernadette sait bien qu’il faudra en parler au curé. Mais elle ne va pas tout de suite au presbytère. Elle est précédée par des femmes à qui, imprudemment, elle a répété le message. Comme les deux compagnes du 11 février, ces femmes sont incapables de garder le secret. Elles vont chez le curé. Elles répètent, en ajoutant d’ailleurs un détail de leur cru : la procession, c’est pour jeudi. Le curé les chasse énergiquement, de sa voix terrifiante quand il est en colère, au risque de s’enrouer.

Pendant ce temps, Bernadette va trouver son confident habituel, l’abbé Pomian. Il commence à mieux connaître Bernadette, puisqu’il la voit deux fois par semaine au catéchisme. Or les progrès sont faibles, pour ne pas dire nuls. De plus, il suffit de regarder la photo de ce prêtre pour comprendre qu’il aurait eu bien de la peine, à la demande d’une Dame inconnue, à se barbouiller le visage avec l’eau boueuse de la source et à manger de l’herbe. Il écoute Bernadette, mais il ne se charge pas de la commission.

Il faudra que Bernadette y aille elle-même. Mais elle ne veut pas être seule. Elle recrute deux de ses tantes, dont Bernarde, une femme de tête. C’est ce petit groupe qui se présente au presbytère. La scène se passe très mal. C’était inévitable. Prévenu par des indiscrètes, l’abbé Peyramale avait eu le temps de se renforcer dans son refus d’entendre pareille baliverne. Il n’était pas insensible à la ferveur inhabituelle qu’il constatait dans sa paroisse. Mais il avait toujours refusé de prendre position publiquement. De plus, décider d’une procession et d’une chapelle relevait de l’évêque et du préfet. Or, le préfet était très hostile et l’évêque ne s’intéressait guère à ce qu’ils entendaient dire de Lourdes.
Devant le curé, Bernadette est troublée. Elle ne perd pas complètement pied : non, elle n’a pas dit que c’était la Vierge qui lui apparaissait. La discussion se braque sur la procession. Bernadette en oublie la chapelle. L’abbé Pomian est arrivé et calme un peu le jeu. Les tantes, elles, n’en mènent pas large et ne sont d’aucun secours. Apparemment, c’est l’échec complet.

Dans la journée, le curé parle avec l’abbé Pomian et avec l’abbé Pène. Le premier est toujours aussi prudent que le matin. Le deuxième, au contraire, est de plus en plus impressionné par le témoignage de Bernadette qu’il a déjà interrogée plusieurs fois, en compagnie d’Estrade, le premier homme à avoir pris publiquement le parti de Bernadette.

L’abbé Pène a trente-quatre ans. C’est un homme passionné. Il le paiera d’ailleurs quelques mois plus tard, pour des propos un peu trop clairs, en chaire, qui ont déplu aux notables. Pène plaide donc pour une écoute bienveillante. Son point de vue est renforcé par celui du secrétaire de l’évêché qui, on ne sait pourquoi, passe par là le 2 mars.

Bernadette, de son côté, cherche de l’aide pour retourner au presbytère compléter sa commission : la chapelle. La mère et les tantes se récusent. Elle trouve une amie qui négocie un rendez-vous. Il aura lieu à sept heures du soir. Le curé est entouré de ses vicaires : Pomian et Pène, déjà nommés, et l’abbé Serres, un homme discret, mais dont Bernadette souhaitait la présence. Le curé s’est calmé. C’est un homme sensible : peut-être est-il impressionné par le courage de la petite. Son message est irréalisable : une procession, une chapelle, pour une dame qui n’a même pas dit son nom ! Mais il entre, d’une certaine manière, en négociation avec Bernadette : qu’elle demande à la Dame comment elle s’appelle. Ce sont ses derniers mots.

Plus tard dans la soirée, avec le sous-préfet et le procureur, il convient des mesures de sécurité à prendre autour de la Grotte, les jours suivants, pour prévenir tout accident. Vu la disposition des lieux à l’époque, c’était logique. Aujourd’hui, tout accès serait interdit : la Vierge est apparue à temps.

Au cinéma, il est commode de mettre face à face Bernadette et le curé Peyramale : même sans l’entendre, on devine la voix qui pouvait sortir de ce corps imposant. Bernadette, elle, « toute troussée dans son capulet ». Mais, en réalité, ni l’un ni l’autre n’est complètement seul. Parmi les prêtres, les avis sont divers et le curé accepte de les entendre, même s’il trouve l’abbé Pène trop enthousiaste. Des laïcs aussi sont présents. C’est l’Eglise.

Reste que la démarche demandée par la Dame à Bernadette est une rude épreuve. Même si le curé avait été moins colérique, il ne pouvait pas organiser une procession et bâtir une chapelle pour une Dame inconnue. Que ceux qui ont quelques difficultés dans leurs relations avec les prêtres prient sainte Bernadette : elle en a vu d’autres !