Même l'abîme du péché n'éteint pas le désir de Dieu

Catéchèse de Benoît XVI pour l'Année de la foi, 7 novembre 2012

| 2353 clics

ROME, mercredi 7 novembre 2012 (ZENIT.org) – « Même l’abîme du péché ne peut éteindre en l’homme l’étincelle qui lui permet de reconnaître le vrai bien, de le savourer et d’engager un parcours de remontée sur lequel Dieu, avec le don de sa grâce, ne refuse jamais son aide », déclare Benoît XVI qui invite à « promouvoir une sorte de pédagogie du désir ».

Il ne s’agit pas, explique-t-il, « d’étouffer le désir qui est dans le cœur de l’homme, mais de le libérer, afin qu’il puisse atteindre sa véritable hauteur ».

Au cours de l’audience hebdomadaire de ce mercredi 7 novembre, le pape a en effet poursuivi sa catéchèse pour l’Année de la foi, devant plus de vingt mille pèlerins et touristes rassemblés sur la place Saint-Pierre du Vatican.

Année de la foi. Le désir de Dieu:

Chers frères et sœurs,

Le chemin de réflexion que nous faisons ensemble en cette Année de la foi nous amène à méditer aujourd’hui sur un aspect fascinant de l’expérience humaine et chrétienne : l’homme porte en lui un désir mystérieux de Dieu. De manière très significative, le Catéchisme de l’Eglise catholique s’ouvre justement par la considération suivante : « Dieu ne cesse d’attirer l’homme vers Lui, et ce n’est qu’en Dieu que l’homme trouvera la vérité et le bonheur qu’il ne cesse de chercher » (n. 27).

Aujourd’hui encore, une telle affirmation semble pouvoir être partagée, presque comme une évidence, dans de nombreux contextes culturels ; elle pourrait, en revanche, apparaître comme une provocation dans le monde de la culture occidentale sécularisée. Beaucoup de nos contemporains pourraient en effet objecter qu’ils ne ressentent nullement un tel désir de Dieu. Dans de vastes secteurs de la société, il n’est plus l’attendu, le désiré, mais plutôt une réalité qui laisse indifférent, devant laquelle il n’est même pas nécessaire de faire l’effort de se prononcer.

En réalité, ce que nous avons défini comme le « désir de Dieu » n’a pas du tout disparu mais se manifeste encore aujourd’hui dans le cœur de l’homme, de nombreuses manières. Le désir humain tend toujours vers des biens concrets et déterminés, tout autres que spirituels, et il se trouve cependant face à la question de ce qu’est vraiment « le » bien, et donc confronté à quelque chose qui est, en soi, autre, que l’homme ne peut construire, mais qu’il est appelé à reconnaître. Qu’est-ce qui peut véritablement rassasier le désir de l’homme ?

Dans ma première encyclique, Deus caritas est, j’ai cherché à analyser comment un tel dynamisme se réalise dans l’expérience de l’amour humain, expérience qui, à notre époque, est plus facilement perçue comme un moment d’extase, de sortie de soi, comme un lieu où l’homme sent qu’il est traversé par un désir qui le dépasse. A travers l’amour, l’homme et la femme expérimentent de manière nouvelle, l’un par l’autre, la grandeur et la beauté de la vie et du réel. Si ce que j’expérimente n’est pas une simple illusion, si vraiment je veux le bien de l’autre comme une voie qui est aussi pour mon bien, alors je dois être disposé à me décentrer, à me mettre à son service, jusqu’à renoncer à moi-même. La réponse à la question sur le sens de l’expérience de l’amour passe donc par la purification et la guérison de la volonté, nécessaires au bien que l’on veut pour l’autre. Il faut s’y exercer, s’entraîner, se corriger même, pour que ce bien puisse être véritablement voulu.

L’extase initiale se traduit ainsi en un pèlerinage, un « exode permanent allant du je enfermé sur lui-même vers sa libération dans le don de soi, et précisément ainsi vers la découverte de soi-même, plus encore vers la découverte de Dieu » (Deus caritas est, 6). Par un tel chemin, l’homme pourra progressivement approfondir sa connaissance de cet amour qu’il avait expérimenté au début. Et le mystère ainsi représenté se profilera toujours davantage : en effet, pas même la personne aimée n’est en mesure de rassasier le désir qui réside dans le cœur humain, au contraire, plus l’amour de l’autre est authentique, plus il laisse entrevoir la question de son origine et de sa destinée, de la possibilité qu’a cet amour de durer pour toujours. L’expérience humaine de l’amour a donc en soi un dynamisme qui renvoie au-delà de soi, c’est l’expérience d’un bien qui pousse à sortir de soi pour se retrouver face au mystère qui enveloppe l’existence entière.

On pourrait faire des considérations analogues à propos d’autres expériences humaines comme l’amitié, l’expérience du beau, l’amour de la connaissance : tout bien expérimenté par l’homme tend vers le mystère qui enveloppe l’homme ; tout désir qui se manifeste au cœur humain se fait l’écho d’un désir fondamental qui n’est jamais pleinement rassasié. A partir d’un désir aussi profond, qui cache aussi quelque chose d’énigmatique, on ne peut évidemment pas arriver directement à la foi. En définitive, l’homme connaît bien ce qui ne le rassasie pas, mais il ne peut pas imaginer ni définir ce qui lui ferait expérimenter ce bonheur dont il porte la nostalgie dans son cœur. On ne peut pas connaître Dieu simplement à partir du désir de l’homme. De ce point de vue-là, le mystère demeure : l’homme est un chercheur de l’absolu, un chercheur qui avance en tâtonnant. Et cependant, l’expérience du désir, du « cœur inquiet » comme le nommait saint Augustin, est déjà très significative. Elle atteste que l’homme est profondément un être religieux (cf. Catéchisme de l’Eglise catholique, 28), un « mendiant de Dieu ». Nous pouvons dire, avec les paroles de Pascal : « L’homme passe infiniment l’homme » (Pensées, éd. Chevalier 438 ; éd. Brunschvicg 434). Les yeux reconnaissent les objets quand ceux-ci sont éclairés par la lumière. D’où le désir de connaître la lumière elle-même qui fait briller les choses du monde et qui, avec elles, éveille le sens de la beauté.

Nous devons donc retenir qu’il est possible, même à notre époque, apparemment si réfractaire à la dimension transcendante, d’ouvrir un chemin vers un authentique sens religieux de la vie, qui montre que le don de la foi n’est pas absurde, ni irrationnel. Il serait très utile, dans ce but, de promouvoir une sorte de pédagogie du désir, que ce soit pour le chemin de ceux qui ne croient pas encore ou que ce soit pour ceux qui ont déjà reçu le don de la foi. Une pédagogie qui comprenne au moins deux aspects.

En premier lieu, apprendre ou réapprendre le goût des joies de la vie authentiques. Toutes les satisfactions ne produisent pas en nous le même effet : certaines laissent une trace positive, sont capables de pacifier l’esprit, nous rendent plus actifs et généreux. D’autres, au contraire, après la lumière initiale, semblent décevoir les attentes qu’elles avaient suscitées et laissent parfois derrière elles amertume, insatisfaction ou une impression de vide. Eduquer dès la tendre enfance à goûter les vraies joies, dans tous les domaines de l’existence – la famille, l’amitié, la solidarité avec ceux qui souffrent, le renoncement à soi pour servir l’autre, l’amour de la connaissance, de l’art, des beautés de la nature – tout ceci signifie exercer son goût intérieur et produire des anticorps efficaces contre la banalisation et l’aplatissement si diffus aujourd’hui. Les adultes aussi ont besoin de redécouvrir ces joies, de désirer les réalités authentiques, se purifiant de la médiocrité dans laquelle ils peuvent se trouver entraînés. Il sera alors plus facile de laisser tomber, ou de repousser, tout ce qui, malgré un attrait apparent, se révèle en fait insipide, source d’accoutumance et non de liberté. Et cela fera émerger ce désir de Dieu dont nous parlons.

Un second aspect, qui va de pair avec le précédent, consiste à ne jamais se contenter de ce que l’on a obtenu. Les joies les plus vraies sont précisément capables de libérer en nous cette saine inquiétude qui pousse à être plus exigeant – vouloir un bien plus élevé, plus profond – et en même temps à percevoir de plus en plus clairement que rien de ce qui est fini ne peut combler notre cœur. Nous apprendrons ainsi à tendre, désarmés, vers ce bien que nous ne pouvons construire ni nous procurer par nos propres forces, à ne pas nous laisser décourager par la fatigue ou les obstacles qui viennent de notre péché.

A ce sujet, nous ne devons toutefois pas oublier que le dynamisme du désir est toujours offert à la rédemption. Même lorsqu’il se présente sur des chemins  détournés, lorsqu’il poursuit des paradis artificiels et semble perdre sa capacité à aspirer au véritable bien. Même l’abîme du péché ne peut éteindre en l’homme l’étincelle qui lui permet de reconnaître le vrai bien, de le savourer et d’engager un parcours de remontée sur lequel Dieu, avec le don de sa grâce, ne refuse jamais son aide. Nous avons d’ailleurs tous besoin de parcourir un chemin de purification et de guérison du désir. Nous sommes des pèlerins en marche vers la patrie céleste, vers ce bien plénier, éternel, que rien ne pourra jamais nous arracher. Il ne s’agit donc pas d’étouffer le désir qui est dans le cœur de l’homme, mais de le libérer, afin qu’il puisse atteindre sa véritable hauteur. Lorsque, dans le désir, s’ouvre une fenêtre vers Dieu, c’est déjà le signe de la présence dans l’âme de la foi, foi qui est une grâce de Dieu. Saint Augustin n’affirmait-il pas : « ainsi Dieu en différant de se donner à toi, dilate tes désirs, en les dilatant il élargit ton esprit, en l'élargissant il te rend plus capable de le posséder. » (Commentaire de la Première lettre de saint Jean, 4, 6 : PL 35, 2009).

Dans ce pèlerinage, sentons-nous frères de tous les hommes, compagnons de voyage aussi de celui qui ne croit pas, de celui qui est en recherche, de celui qui se laisse interroger avec sincérité par le dynamisme de son désir de vérité et de bien. En cette Année de la foi, prions pour que Dieu montre son visage à tous ceux qui le cherchent d’un cœur sincère. Merci.

[Texte original: italien]

© Liberia Editrice Vaticana

Traduction de Zenit, Hélène Ginabat