Message de Benoît XVI à la famille franciscaine, 13 mai 2012

Malgré le rendez-vous manqué de l'Alverne

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Traduction d'Hélène Ginabat

ROME, mardi 15 mai 2012 (ZENIT.org) – « La Croix glorieuse du Christ résume les souffrances du monde, mais elle est surtout le signe tangible de l’amour, la mesure de la bonté de Dieu envers l’homme », écrit Benoît XVI. Pour le pape, en effet,  « la contemplation du crucifix a une efficacité extraordinaire » pourvu qu’elle se nourrisse de « la force de l’amour » et de « l’étonnement » des humbles.

C’est « en pèlerin » que le Successeur de Pierre avait prévu de se rendre à l'Alverne, ce dimanche 13 mai, avant que l’étape franciscaine ne soit annulée à cause du mauvais temps: le sanctuaire est à 1128m d'altitude et le pape aurait dû s'y rendre en hélicoptère.

Voici une traduction intégrale de ce très beau discours que le pape avait préparé en méditant sur la Croix et sur les stigmates de la Passion du Christ que saint François d'Assise a reçus dans son corps en priant à cet endroit en 1224. La salle de presse du Saint-Siège l'a publié en dépit du rendez-vous manqué.

Message de Benoît XVI:

Chers Frères mineurs,

chères filles de sainte Claire,

chers frères et sœurs ?

que le Seigneur vous donne sa paix !

Contempler la croix du Christ ! Nous sommes montés en pèlerins à la Grotte de l'Alverne où, « deux ans avant sa mort » (Celano, Vita Prima, III, 94 : FF, 484), saint François reçut, imprimées dans son corps, les plaies de la passion glorieuse du Christ. Son chemin de disciple l’avait amené à une union si profonde avec le Seigneur qu’il partageait aussi les signes extérieurs de son acte d’amour suprême sur la Croix. Un chemin qui avait commencé à San Damiano, devant le crucifix contemplé dans son esprit et dans son cœur. La méditation continuelle de la Croix, dans ce lieu saint, a été un chemin de sanctification pour de nombreux chrétiens qui, pendant huit siècles, se sont agenouillés ici pour prier, dans le silence et le recueillement.

La croix glorieuse du Christ résume les souffrances du monde, mais elle est surtout le signe tangible de l’amour, la mesure de la bonté de Dieu envers l’homme. Dans ce lieu, nous sommes, nous aussi, appelés à retrouver la dimension surnaturelle de la vie, à détacher notre regard de ce qui est contingent, pour nous tourner vers le Seigneur et nous confier totalement en lui, avec un cœur libre et dans la joie parfaite, en contemplant le Crucifié pour qu’il nous blesse de son amour.

« Très haut, tout-puissant et bon Seigneur, à toi louange, gloire, honneur et toute bénédiction » (Chant de Frère Soleil : FF, 263). C’est seulement en se laissant éclairer par la lumière de l’amour de Dieu que l’homme et la nature entière peuvent être rachetés, que la beauté peut enfin réfléchir la splendeur du visage du Christ, que la lune reflète le soleil. Jaillissant de la croix glorieuse, le sang du Crucifié vient vivifier les ossements desséchés de l’Adam qui est en nous, pour que chacun retrouve la joie de marcher vers la sainteté, de monter vers les hauteurs, vers Dieu. De ce lieu béni, je m’unis à la prière de tous les franciscains et franciscaines de la terre : « Nous t’adorons, o Christ, et nous te bénissons, ici et dans toutes les églises du monde, parce que tu as racheté le monde par ta sainte croix ».

Transportés par l’amour du Christ !On ne monte pas à l'Alverne sans se laisser guider par la prière de saint François qui dit, dans l’ absorbeat : « Seigneur, je t'en prie, que la force brûlante et douce de ton amour prenne possession de mon âme et l'arrache à tout ce qui est sous le ciel, afin que je meure par amour de ton amour, comme tu as daigné mourir par amour de mon amour » (Prière « absorbeat », 1 : FF, 277). La contemplation du Crucifié est l’œuvre de l’esprit, mais elle ne réussit pas à s’élever sans le soutien, sans la force de l’amour.

Dans ce même lieu, Frère Bonaventure de Bagnoregio, insigne fils de saint François, projeta son Itinerarium mentis in Deum en nous indiquant la voix à parcourir pour nous acheminer vers les sommets où rencontrer Dieu. Ce grand Docteur de l’Eglise nous communique sa propre expérience, en nous invitant à la prière. L’esprit doit, avant tout, se tourner vers la Passion du Seigneur, parce que c’est le sacrifice de la Croix qui annule notre péché, ce manque qui ne peut être comblé que par l’amour de Dieu : « Je commence donc par inviter, au nom de Jésus crucifié, dont le sang nous purifie des souillures de nos crimes, celui qui lira cet ouvrage, à s'exercer aux gémissements de la prière » (Itinerarium mentis in Deum, Prol. 4). Mais pour être efficace, notre oraison a besoin des larmes, c’est-à-dire d’une participation intérieure, de notre amour qui répond à l’amour de Dieu.

Et il faut aussi cette admiratio, que saint Bonaventure voit dans les humbles de l’Evangile, capables d’étonnement devant l’œuvre salvifique du Christ. C’est justement l’humilité qui est la porte de toute vertu. En effet, ce n’est pas avec l’orgueil intellectuel de la recherche, renfermée sur elle-même, qu’il est possible de rejoindre Dieu, mais par l’humilité, selon une célèbre expression de saint Bonaventure : « ne pas croire qu'il suffise de la lecture sans l'onction, de la considération sans la dévotion, de la recherche sans l'admiration, de l'attention profonde sans la joie du cœur, de l'habileté sans la piété, de la science sans la charité, de l'intelligence sans l'humilité, de l'application sans la grâce, et de la lumière sans le souffle de la divine sagesse » (ibidem).

La contemplation du crucifix a une efficacité extraordinaire, parce qu’elle nous fait passer de l’ordre des choses pensées à l’expérience vécue, du salut espéré à la patrie bénie. Saint Bonaventure affirme : « Celui donc qui tourne entièrement ses regards vers [le crucifix]… fait la Pâque avec lui » (ibid., VII, 2), c’est-à-dire le passage. C’est le cœur de l’expérience de l'Alverne, de l’expérience que fit ici le « Poverello » d’Assise. Sur ce mont sacré, saint François vit en lui-même l’unité profonde entre sequela, imitatio e conformatio Christi. Et il nous dit donc à nous aussi qu’il ne suffit pas de se déclarer chrétien pour être chrétien, ni même de chercher à accomplir de bonnes œuvres. Il faut se conformer à Jésus par un lent effort progressif de transformation de son être, à l’image du Seigneur, pour que, par grâce divine, chaque membre de son Corps, qu’est l’Eglise, montre la ressemblance nécessaire avec la Tête, le Christ et Seigneur. Et sur ce chemin aussi, comme nous l’enseignent les maîtres du Moyen-Age, à la suite de saint Augustin, on part de la connaissance de soi, de l’humilité qui consiste à regarder avec sincérité au fond de soi.

Porter l’amour du Christ ! Combien de pèlerins sont montés, et gravissent encore cette montagne sainte pour contempler l’Amour de Dieu crucifié et se laisser saisir par lui. Combien de pèlerins sont montés à la recherche de Dieu, qui est la vraie raison pour laquelle l’Eglise existe : servir de pont entre Dieu et l’homme. Et ici, ils vous rencontrent vous aussi, dignes fils et filles de saint François. Souvenez-vous toujours que la vie consacrée a le devoir spécifique de témoigner, par la parole et par l’exemple d’une vie selon les conseils évangéliques, de l’histoire d’amour fascinante entre Dieu et l’humanité à travers l’histoire.

Le moyen âge franciscain a laissé un signe indélébile dans votre Eglise d’Arezzo. Les passages répétés du « Poverello » d’Assise et ses étapes sur votre territoire sont un trésor précieux. L’événement de l'Alverne fut unique et fondamental en raison de la singularité des stigmates imprimées dans le corps du séraphique père François, mais en raison aussi de l’histoire collective de ses frères et de votre peuple, qui redécouvre encore, près de la Grotte, le caractère central du Christ dans la vie du croyant. Montauto d’Anghiari, l’ermitage de Cortone et ceux de Montecasale et de Cerbaiolo, mais aussi d’autres lieux mineurs de l’esprit franciscain de Toscane, continuent de marquer l’identité de la communauté d’Arezzo, de Cortone et de Sansepolcro.

Bien des lumières ont éclairé ces terres, comme sainte Marguerite de Cortone, figure peu connue de pénitente franciscaine, capable de revivre avec un grand élan le charisme du « Pauvre » d’Assise, unissant la contemplation du crucifix à la charité envers les plus petits. L’amour de Dieu et du prochain continue d’animer l’œuvre précieuse des franciscains de votre communauté ecclésiale. La profession des conseils évangéliques est une voix royale pour vivre la charité du Christ. Dans ce lieu béni, je demande au Seigneur de continuer d’envoyer des ouvriers dans sa vigne et, aux jeunes en particulier, j’adresse une invitation pressante, afin que ceux qui sont appelés par Dieu répondent généreusement  et qu’ils aient le courage de se donner dans la vie consacrée et dans le sacerdoce ministériel.

Je suis venu à l'Alverne en pèlerin, comme Successeur de Pierre, et je voudrais que chacun de nous écoute à nouveau la question que Jésus a posée à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ?... Pais mes agneaux » (Jn 21, 15). C’est l’amour du Christ qui est à la base de la vie du Pasteur, comme de celle du consacré ; un amour qui ne craint pas l’engagement et la fatigue. Portez cet amour aux hommes de notre temps, souvent enfermé dans leur individualisme ; soyez le signe de l’immense miséricorde de Dieu. La piété sacerdotale enseigne aux prêtres à vivre ce que l’on célèbre, à donner sa vie pour ceux que l’on rencontre : en partageant la souffrance, en étant attentif aux difficultés, en accompagnant sur le chemin de la foi.

Je remercie le Ministre général José Carballo pour les paroles qu’il m’a adressées, toute la Famille franciscaine et vous tous qui êtes là. Persévérez, comme votre saint Père, dans l’imitation du Christ, pour que ceux qui vous rencontrent rencontrent saint François et qu’en le rencontrant, ils rencontrent aussi le Seigneur.