Mgr Barbarin, "un évêque marathonien" (France Catholique)

" Enquête sur la Nouvelle Evangélisation "

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CITE DU VATICAN, Mardi 16 juillet 2002 (ZENIT.org) -Voici un entretien avec Mgr Barbarin, nouvel archevêque de Lyon, extrait de l' " Enquête sur la Nouvelle Evangélisation "


(Ed. Le Sarment, 2002, 390 pages, 18,80 euros), une enquête réalisée par une équipe de journalistes de l'hebdomadaire "France Catholique", sous la direction de Frédéric Aimard (N. B. Le numéro 2844 de "France Catholique" daté du 19 juillet 2002 est déjà disponible sur le site internet www.france-catholique.fr Les propos de Mgr Barbarin ont été recueillis par Samuel Pruvot et Frédéric Aimard.

"Au final, écrit FC, Mgr Barbarin est un évêque marathonien, au sens propre et figuré. Un homme de parole : "Au moment de la consécration épiscopale où, tandis que l'archevêque, les mains étendues, prononçait la prière, deux diacres portaient au-dessus de moi le livre des évangiles. Je me souviens de leur avoir demandé : "Baissez-le ; je veux en sentir le poids sur ma tête"."

FC - Mgr Philippe Barbarin, la nouvelle évangélisation, pour les évêques de
France, est-elle la méthode de la dernière chance pour enrayer la pénurie ?
Mgr B. - Tous les évêques sont traumatisés par le manque de vocations. C'est pour nous une épreuve spirituelle. On peut le voir à l'Assemblée de Lourdes où l'atmosphère se tend quand le sujet arrive sur la table. C'est un fait, il y a un tas de conflits sur les séminaires, sur la formation des prêtres, etc. Un jour, à la suggestion d'un prêtre, j'ai proposé la chose suivante à Mgr Daucourt : "Je vais prendre mon sac à dos et, avec tous les évêques de France, nous allons partir au Mont-Saint Michel ! Et nous dirons au Bon Dieu : " Donnez-nous les prêtres dont nous avons besoin. Nous n'en pouvons plus ! " L'évêque d'Orléans (Mgr Daucourt est aujourd'hui évêque de Nanterre) m'a répondu : " D'accord. On y va ! ". Ce projet n'est pas resté lettre morte. Finalement, nous sommes partis ! Non pas au Mont Saint-Michel avec l'ensemble des évêques de France mais, plus modestement, à Vézelay, avec toute la région apostolique du Centre. Le 20 avril 2002, tous les évêques du Centre et 5000 chrétiens de nos diocèses ont pris leur bâton de pèlerin : " Nous montons vers la colline de Vézelay pour supplier Dieu : "Seigneur donne-nous les prêtres et les diacres dont nous avons besoin !" ". Il s'agit de pousser un grand cri devant Dieu car il y a grande misère dans l'Eglise de France - pour reprendre une expression à la Jeanne d'Arc. Nous n'avons plus d'autre solution que de crier vers Dieu : " Seigneur fais quelque chose ! ".

FC - Suffit-il de lever les yeux vers le ciel pour régler des problèmes aussi graves ?
Mgr B. - L'issue ne nous appartient pas. Nous ne demandons pas à Dieu que nos trucs marchent. A la limite, peut-être que le catholicisme va bientôt mourir en France... comme il est mort en Afrique du Nord à l'époque de saint Augustin. La seule chose que nous demandons c'est d'accueillir notre vocation, d'être des saints et, nous les évêques, de veiller sur notre peuple et de jouer notre rôle de pasteur. C'était beau, pour nous, d'être ensemble comme des frères, à Vézelay ! Autour de Mgr Gilson, il y avait Mgr Daucourt, Mgr Deniau de Nevers, Mgr Barbier de Bourges, Mgr de Germiny de Blois, Mgr Vingt-Trois de Tours et le vicaire général de Chartres. A partir de cette démarche de Vézelay, notre but est de prier quotidiennement pour les vocations. Par exemple en disant : "Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour", nous pensons aussi : "Donne-nous les prêtres et les diacres pour cuire le pain et le distribuer."

FC - La responsabilité de l'évêque face à la mission est-elle écrasante ?
Mgr B. - Il faut être complètement dépossédé. Cela n'a rien à voir d'être évêque de Moulins en 1930 et en 2002. Il y a 3% de pratiquants, une masse de gens indifférents. Mgr Jaquin qui était évêque ici il y a cinquante ans a ordonné en treize ans 103 prêtres. Moi, en trois ans, j'en ai enterré trois et ordonné zéro... C'est dramatique. Mais nous n'y sommes pour rien ! Nous vivons une époque particulièrement rude. Que dois-je faire ? Etre animé par l'espérance, semer la joie de l'Evangile et veiller sur mon peuple. C'est la mission de l'évêque (celui qui veille sur). Dans cette famille, ce sont tout d'abord les prêtres et les diacres. Je les aime. Aussitôt arrivé dans le Bourbonnais, j'ai rendu hommage à chacun d'eux.

FC - Un " enterrement de première classe " est-il préférable à un nouveau pari sur l'évangélisation ?
Mgr B. - Evidemment non ! Je me battrai à mort pour que ça marche. Saint Augustin aussi s'est battu. Il a donné toute sa vie, une intelligence éblouissante qui continue de nous rendre service dix-sept siècles plus tard. Bravo, tant mieux ! mais... le christianisme est mort en Algérie et en Tunisie. Ce n'est pas de la faute de saint Augustin. Est-ce que le christianisme va renaître un jour en France ? Je l'espère. Quand je mourrai, j'aurai vu des progrès ? Je n'en sais rien. Qu'importe ! Nous savons ce que Dieu nous demande aujourd'hui. Lorsque je suis arrivé à Madagascar, en 1994, il y avait des tas de noviciats, un nouveau grand séminaire, des scolasticats, etc. Il y avait des salésiens, des assomptionnistes... Tout était nouveau et on construisait partout. Lorsque je suis arrivé à Moulins, le contraste était saisissant. On me disait : " Ici, c'est l'ancienne maison du Bon Pasteur, ici l'ancien noviciat des Frères des écoles chrétiennes, ici l'ancien collège des jésuites..." Beaucoup de choses n'existent plus. Il ne faut pas se culpabiliser. Pour savoir comment servir, la seule solution, c'est d'aimer l'Eglise et la société telles qu'elles sont aujourd'hui.

FC - Ne faut-il pas faire quelque chose pour enrayer ce mouvement délétère?
Mgr B. - Il faut des initiatives adaptées à notre temps. En l'an 2000, j'ai écrit aux habitants de l'Allier, soit 170 000 lettres. " Nous allons fêter Pâques de l'an 2000. C'est pour nous le plus grand jour de l'année. Toutes nos cloches vont sonner à midi pour célébrer cet événement. Au nom de la communauté catholique, je vous offre un Nouveau Testament et les psaumes. Il y en a 100 000. Il vous suffit d'aller dans une église ou une maison religieuse pour aller le chercher. Il y a même des exemplaires prévus pour les personnes grabataires, pour les enfants qui ne savent pas encore lire, etc. " Résultat ? Les 100 000 exemplaires sont partis ! Le Samedi saint, j'étais dans la cathédrale...Un monsieur arrive et me parle de la lettre de l'évêque. Il me dit : "J'ai trois enfants. Je peux donc en prendre cinq ? Merci beaucoup. Vous direz merci à l'évêque de notre part. - Je n'y manquerai pas !" ai-je répondu.

FC - Comment réagissent les évêques de France face à cette urgence de la mission?
Mgr B. - La conférence de Lourdes est une grosse machine. Il faut du temps pour faire bouger les choses. Rédiger un texte percutant, c'est possible. Mais lancer une réforme profonde de la Conférence épiscopale, c'est difficile ! Un exemple relativement récent. Nous avons eu à l'automne dernier le débat sur la catéchèse. Nous avons vite vu que ce qui est premier, c'est le commandement de Dieu qui dit : "Tu sanctifieras le jour du Seigneur." Aujourd'hui, en France, il y a des enfants auxquels on fait faire leur première communion et qui n'ont jamais mis les pieds à la messe! N'est-ce pas une effroyable contradiction ? Il faut commencer par le commencement. Les évêques de France doivent écrire un petit livre à l'adresse des familles de France pour redire les fondements de la foi, et d'abord inviter à la prière : "On prie le matin, et le soir plus longuement. Quand un petit bébé est né, on peut faire telle prière, quand grand-mère est malade, quand on va passer un examen, on peut prier de cette manière, etc. Dans les familles françaises, on prie ! "

FC - Ne faut-il pas adapter ces exigences pour les jeunes ?
Mgr B. - Cela sert à quoi de se lamenter que nos églises se vident et de vouloir tout changer pour attirer les jeunes ? C'est le système de la mouche à miel. " On va faire des messes plus jeunes ". Mais non ! Il faut dire aux jeunes la parole du Christ : "Celui qui mange ce pain vivra" (Jean 6, 58). Autrement dit : si tu n'en manges pas tu meurs ! Je pense que les jeunes n'ont pas envie de mourir. Notre mission est de proclamer la Parole de Dieu. A chacun d'en tirer librement les conclusions qu'il veut. Nous, nous disons simplement : si on ne mange pas, on meurt d'inanition ou selon l'expression de Kierkegaard à propos de la prière : "Prier, c'est respirer, disaient les Anciens. Aussi bien la question : "Pourquoi faut-il prier?", est-elle stupide. Pourquoi faut-il respirer ? Mais parce qu'autrement je meurs. Si je ne prie pas, la mort spirituelle s'ensuit."

FC - On raconte que vous êtes l'âme d'un groupe de " jeunes " évêques qui
partagent les mêmes affinités et notamment le souci de la mission. Est-ce
vrai ?
Mgr B. - J'appartiens à un groupe d'évêques dont je ne suis ni l'initiateur ni l'animateur, mais nous vivons des échanges très fraternels. Ce n'est pas secret. Dans ce groupe, on rencontre des évêques très différents : l'évêque de Saint-Claude, de Nancy, de Langres, de Chalons-en-Champagne, de Troyes, de Verdun... Nous allons une fois chez l'un, une fois chez l'autre; en octobre dernier, ils sont venus à Moulins. Nous avons en commun d'être - pour la plupart - de nouveaux évêques. Nous avons besoin de temps de partage fraternels et nous n'hésitons pas à faire plusieurs heures de route pour nous retrouver. Nous dînons ensemble le soir et parlons à bâtons rompus, puis le lendemain matin nous échangeons sur un thème proposé par l'invitant. Nous découvrons ainsi quelque chose du diocèse qui nous accueille. Tout le monde est invité à rester deux ou trois jours de plus, mais personne ne reste - évidemment - faute de temps !

FC - La responsabilité de l'évêque face à la mission est-elle écrasante ?
Mgr B. - La catéchèse est une institution assez récente qui s'est organisée après le Concile de Trente. Les prêtres et les chrétiens de l'époque étaient ignorants. Maintenant, la catéchèse est une institution colossale avec plus de 100 000 catéchistes en France, des négociations avec le gouvernement... Mais on ne dit plus qu'il est obligatoire d'aller à la messe le dimanche. Je suis irrité qu'il y ait beaucoup de discussions et de négociations sur la loi de Jules Ferry et qu'on laisse dans un demi-silence le commandement de Dieu : "Tu sanctifieras le jour du Seigneur." Or le commandement de Dieu prime sur une vénérable institution du XVIe siècle et sur une loi française du XIXe siècle. Ce qui semble prioritaire c'est de se battre pour la prière à la maison, pour la messe du dimanche, etc.

FC - Quel est le fondement de l'évangélisation ?
Mgr B. - Les gens n'ouvrent plus la Bible. On dit qu'il y a un renouveau biblique depuis le concile Vatican II. De fait, on trouve des ateliers bibliques un peu partout qui étudient Genèse 3 ou Colossiens 2... Les gens ont leur "Prions en Eglise" ou leur "Magnificat" mais n'ouvrent plus leur Bible. Il faut ouvrir la Bible.

FC - Quel est le principe de discernement de l'évêque ?
Mgr B. - Saint Paul en donne un bon : " N'éteignez pas l'Esprit ! ". L'évêque ne décide pas seul même s'il doit donner des impulsions pastorales. Dans mon diocèse, par exemple, à la suite du synode, nous venons de monter un service diocésain de la Pastorale des jeunes. Nous avons embauché un garçon de 25 ans, bien formé théologiquement, qui est désormais responsable de ce secteur avec un prêtre.

FC - Est-il simple d'avoir la fibre d'un évangélisateur ?
Mgr B. - Les charismes doivent naître en fonction des problèmes de l'heure. La menace est de se consacrer exclusivement au fonctionnement de l'appareil. La machine paroissiale ou diocésaine, les affaires à organiser ou à suivre... risquent fort de faire du curé ou de l'évêque un fonctionnaire. La masse des choses à faire suffit largement à remplir nos agendas et à nous paralyser. Un vrai combat, c'est de garder une certaine liberté d'esprit et d'emploi du temps pour prendre des initiatives nouvelles.

FC - A qui faire appel pour l'évangélisation ?
Mgr B. - Un diocèse pauvre comme le mien n'intéresse pas grand monde ! Les communautés importantes, les grands ordres religieux que j'ai sollicités n'ont pas eu envie de venir. Et pourtant, notre diocèse accueille et lance des initiatives d'évangélisation venues de l'extérieur. Et cela suscite un beau réveil. J'ai tenté de faire venir les Lazaristes, qui reprennent les missions diocésaines. Cela ne s'est pas encore fait mais sait-on jamais...

FC - Est-il possible de faire bouger un diocèse rural et vieillissant ?
Mgr B. - Oui, bien sûr ! C'est la logique de notre synode et de notre Jubilé. Etre évangélisateur, c'est d'abord donner de la joie et de l'espérance. Evangile, en syriaque, cela veut dire espérance ! Quand j'arrive dans un petit village de 200 habitants, le maire se déplace et me dit : " Cela fait cinquante ans qu'un évêque n'est pas venu dans le coin ! ". Il fait un pot à la mairie. Il me présente sa commune, les familles... Même dans les lieux les plus déchristianisés, les gens se déplacent tous pour voir l'évêque ou le curé responsable du secteur... Les villageois sont même honorés. On fait la réunion à la salle communale et tout le monde est heureux.

FC - Quelles sont vos initiatives récentes en faveur de la mission ?
Mgr B. - Nous venons de lancer une formation continue pour l'ensemble des jeunes. Je voudrais qu'ils sachent ouvrir et utiliser la Bible. Nous allons voir aussi comment se confesser, prier, approfondir les autres piliers de la foi catholique : le Credo, le Pater, les dix commandements, les sept sacrements.

FC - Vous rêviez de fonder à Moulins une petite communauté diocésaine. Pourquoi ?
Mgr B. - C'est quelque chose d'utile pour tisser des liens entre l'Eglise diocésaine et les communautés nouvelles. Cette fraternité a déjà commencé. Elle a un modérateur, un jeune professeur de philosophie baptisé à 24 ans. Notre engagement consiste, pour l'instant, à prier chaque jour le Magnificat, à méditer l'Evangile du dimanche suivant, et à réciter les vêpres du samedi soir en confiant à Dieu tout notre diocèse qui entre dans le Jour du Seigneur. Nous avons une réunion mensuelle avec un temps fraternel. Nous prenons trois jours de vacances ensemble pendant l'été. Il n'est pas impossible que cette vie commune puisse se développer à l'avenir... Nous le souhaitons même vivement !
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