Moyen-Orient : la « citoyenneté pour tous »

Par Mgr Paul-Mounged El-Hachem

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Propos recueillis par Mark Riedemann

Traduction d’Hélène Ginabat

Rome, mardi 23 avril 2012 (ZENIT.org) – Le concept de « citoyenneté » est plus adapté aux peuples du Moyen-Orient qui «  sont religieux par nature », déclare Mgr Paul-Mounged El-Hachem, nommé en 2005 nonce apostolique pour le Yémen, le Qatar, le Bahreïn, le Koweït et les Emirats arabes unis, et délégué apostolique en Arabie (Arabie Saoudite et Oman). Il faut, dit-il, que tous les citoyens puissent « vivre selon leurs propres valeurs religieuses ».

Les propos du nonce apostolique émérite libanais ont été recueillis par Mark Riedemann, pour l’émission « Là où Dieu pleure », en collaboration avec l’association internationale : « Aide à l’Eglise en Détresse », (AED).

Mark Riedemann - Excellence, comment êtes-vous arrivé à cette mission ?

Mgr Paul-Mounged El-Hachem - Pendant 29 ans, j’ai été professeur en droit islamique à l’université du Latran. En 1997, j’ai organisé une conférence à Lugano (Suisse) sur les relations chrétiens-musulmans au Liban et au Moyen-Orient. Le cardinal Joseph Ratzinger - aujourd’hui le pape Benoît XVI - était présent. C’est le pape Benoît XVI qui, sachant l’importance d’avoir de meilleures relations entre chrétiens et musulmans, m’a appelé et m’a demandé d’être nonce dans cette région du monde. J’avais alors 71 ans.

On croit souvent qu’il n’y a pas de chrétiens dans les Etats arabes et du Golfe, alors qu’en fait il y a une grande communauté ?

Nous avons de très grandes communautés chrétiennes dans les pays du Golfe. Prenons le Koweït par exemple : sur une population d’environ 3,1 millions d’habitants, il y a 1 million de chrétiens. La population catholique compte environ 400.000 fidèles dont la majorité sont des Philippins et des Indiens.

La majorité des chrétiens sont, en fait, des travailleurs étrangers ?

Oui, des ouvriers, mais aussi des professionnels, des docteurs et des ingénieurs par exemple. Il y a à peu près la même proportion dans tous les pays et l’on peut dire que les chrétiens constituent au moins un tiers ou un quart de la population.

En dépit de cette importante minorité, la vie d’un chrétien dans les Etats du Golfe n’est pas toujours facile ?

Cela dépend des pays. Au Koweït, nous avons trois églises catholiques, officiellement reconnues comme des églises. Les autres communautés, arménienne, grecque orthodoxe et copte orthodoxe, ont leurs propres églises.

Dans certains pays, comme l’Arabie Saoudite, l’Eglise ne peut pas construire d’églises, alors qu’au Qatar, une possibilité a été offerte de construire une église. Y a-t-il, en général, « liberté de religion » ou seulement « liberté de culte »?

Au Qatar, en effet, j’ai inauguré une grande église catholique à Doha, l’un des centres catholiques les plus grands au monde. L’émir du Qatar a donné 600.000 mètres carrés pour construire 16 églises chrétiennes. Pour répondre à la question importante que vous me posez , à savoir la différence entre la liberté religieuse et la liberté de conscience, je dirais ceci : le Liban est le seul pays du monde arabe et du Moyen-Orient à déclarer ouvertement, dans l’article 9 de sa Constitution, que tout Libanais a une totale liberté de conscience, ce qui signifie qu’il peut croire, il peut choisir la religion qu’il veut et, s’il le veut, il peut changer de religion ; un musulman peut librement devenir chrétien et un chrétien peut se convertir à l’Islam sans la moindre difficulté. C’est parfaitement établi par la loi.

Est-ce que j’ai bien compris ? Les gouvernements de ces pays, pour la plupart, tiennent donc la position suivante : vous êtes un invité, vous êtes une minorité dans notre pays. Vous avez la liberté de pratiquer votre religion mais vous n’avez pas la liberté d’évangéliser. Les services de l’Eglise doivent avoir lieu dans les églises ou sur le terrain de l’église et il n’y a pas de liberté de conscience, dans la mesure où, si un musulman désire se convertir, cela lui est interdit.

Oui, c’est cela. Et je dois dire que, dans certains pays, même au Koweït, il y a des centres culturels qui, officiellement, sont supposés donner aux étrangers une idée de la culture koweïtienne et de la religion musulmane, mais, en réalité, ces centres existent pour faire du prosélytisme et pour convertir les chrétiens à l’Islam. On encourage beaucoup cela, mais jamais un musulman ne sera officiellement autorisé à se convertir au christianisme.

Si l’on suppose que la majorité des musulmans désirent vivre en paix et sont modérés, pourquoi n’entendons-nous pas parler de cette majorité silencieuse ? Comment cela se fait-il que nous entendions seulement parler des fondamentalistes et de la violence contre les chrétiens ?

Ce que vous dites est très, très important. Il faut que les pays occidentaux aient une meilleure connaissance de l’Islam. Leur comportement et leurs réactions ne doivent pas provoquer et pousser les fondamentalistes et les fanatiques à prendre le pouvoir. Je suis absolument certain que les événements du 11 septembre n’ont pas été approuvés par la majorité des musulmans. C’est une action qui a été menée par des fondamentalistes, des fanatiques comme Ben Laden. Ce fanatisme et cette réaction violente étaient une réponse à l’encontre du comportement de certains pays. L’autre problème qui a affecté dramatiquement le comportement et la mentalité de beaucoup de musulmans, est la question israélo-palestinienne.

C’est le cœur du problème ?

Oui, c’est le cœur du problème. L’autre, ce sont les conséquences de la manière dont l’Etat d’Israël a été fondé et dont les Israéliens se sont comportés à l’égard des Arabes. Si nous regardons l’histoire et l’accueil que les Juifs ont reçu des Arabes lorsqu’ils sont venus au Moyen-Orient avant la fondation de l’Etat d’Israël, nous nous apercevons qu’ils furent accueillis de manière très amicale. Avant la fondation de l’Etat d’Israël, plus de 500.000 Juifs vivaient en Egypte, plus de 200.000 vivaient à Beyrouth, au Liban, et plus de 300.000 au Yémen, dans une relation parfaitement harmonieuse. Les premiers Juifs qui immigrèrent vers la Palestine reçurent un accueil très hospitalier de la part des Arabes, qui leur vendirent des terres. Ils vivaient dans une coexistence pacifique jusqu’à la fondation de l’Etat d’Israël. Depuis cette époque, et depuis que les Juifs ont déclaré Jérusalem comme leur appartenant, les musulmans se sont senti humiliés. Tout ceci contribue à creuser un antagonisme plus profond et provoque une radicalisation croissante de l’Islam.

Quelle est la réponse ?

La réponse est la paix. La réponse se trouve dans la proposition qu’a faite le Saint-Siège dès le début : deux Etats pour deux peuples, avec des frontières définies et sécurisées, et la restauration des bonnes relations qu’entretenaient les juifs et les musulmans avant la fondation de l’Etat d’Israël en 1948.

A propos de la radicalisation des relations entre chrétiens et musulmans, des suggestions ont été faites dans la direction d’une « sécularisation positive » : c’est une - variante de la séparation de l’Etat et de la foi ?

Dans les pays occidentaux, c’est possible. L’idée de sécularisation n’est pas possible au Moyen-Orient. L’idée de sécularisation est un concept qui n’existe pas au Moyen-Orient, ni pour les chrétiens ni pour les musulmans, parce que les peuples du Moyen-Orient sont religieux par nature. Il vaut bien mieux parler de citoyenneté, « citoyenneté pour tous », concept selon lequel les citoyens ont le droit de vivre selon leurs propres valeurs religieuses. L’Islam n’est pas seulement une religion, mais c’est une religion et une culture à la fois. Tout acte posé par un musulman a une valeur à la fois religieuse et culturelle. Je n’oublierai jamais lorsque le président du Liban d’alors, Rafic Al-hariri, avant d’être assassiné, avait voulu introduire l’idée que la religion ne devrait être enseignée que dans les mosquées ou les églises. Un des principaux chefs du Hezbollah m’avait dit : « A quoi pense Hariri ? Il veut chasser Dieu du Liban, il n’a pas le droit de faire cela… Dieu a le droit d’être au Liban ».

C’est donc cela la fine pointe de la question : il faut une reconnaissance de la citoyenneté, quelle que soit la tradition religieuse ?

Oui, reconnaître l’égalité, indépendamment de la croyance religieuse ; que tout le monde ait les mêmes droits, devoirs et obligations, reconnus et établis dans la loi de l’Etat. L’idéal, pour nous, c’est la Constitution du Liban et c’est pourquoi je pense que le Liban doit être notre modèle. Je pense que l’autre objectif important pour le monde musulman, aujourd’hui, est de comprendre la démocratie, les droits de l’homme, et de réaliser l’importance de toutes les formes de liberté. Une des grandes décisions du Concile Vatican II qui, selon moi, fut un magnifique acte de courage, a été la déclaration de la liberté religieuse, qui précise que tout être humain a un plein droit d’adhérer à la religion qu’il veut ; c’est important et c’est magnifique.