Moyen-Orient : une « recette » du patriarche maronite pour sortir de la crise

Par Mgr François Eid, Procureur du patriarcat maronite près le Saint-Siège

Rome, (Zenit.org) Robert Cheaib | 482 clics

Cette année, la fête de saint Maron (Maroun), le 9 février, est célébrée à l’ombre d’une crise régionale pour le moins complexe. Ses pires effets se manifestent dans le tragique scénario syrien et dans l’éclatement de la réalité nationale libanaise dont l’inertie est plus destructive que les éclats des bombardements.

A un moment où la boussole de l’optimisme paraît perdue, le patriarche maronite, sa Béatitude Mar Béchara Boutros Raï, ouvre une lueur d’espoir avec un  « Mémorandum national » destiné à encourager la population à ne pas se laisser couler indéfiniment dans le gouffre du néant. Une proposition courageuse et concrète qui va à contre-courant du climat actuel, souvent dominé par le pessimisme, la violence et l’envie de fuir.

Dans cet entretien à ZENIT, Mgr François Eid, Procureur du Patriarcat Maronite près le Saint-Siège, réfléchit, en marge de ce « Mémorandum national », aux défis, aux propositions, aux possibilités et devoirs des maronites au Moyen Orient et dans le monde.

Mgr Eid est aussi le recteur du Collège maronite à Rome depuis 2012. Ancien archevêque des maronites au Caire depuis 2006, et avant encore Supérieur général de l’Ordre maronite Mariamite de 1999 al 2005.

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Zenit - Le Liban moderne, connu historiquement comme  « État du Grand Liban » est né des efforts du patriarche Elias El-Huwaïk. Le patriarche El-Rahi le rappelle au début de ce « Mémorandum national » sorti la semaine dernière, à l’occasion de la fête de saint Maron. Le rôle des maronites serait-il en voie de se coucher comme le soleil ?

Mgr Eid - la contribution du patriarche Elias El-Huwaïk fut le couronnement de tous les efforts des maronites et des frères de la nation pour arriver à l’indépendance.

Tout est parti de l’idée de rassembler les fils de la nation autour d’un concept clair: «  l’indépendance du Liban et sa neutralité politique ».

Aujourd’hui nous voyons que les Libanais entraînent à nouveau le pays dans les méandres de luttes intestines régionales, le privant de son indépendance et neutralité. Résultat : une scission verticale, très dangereuse pour le pays,  est en train de se créer.

Le patriarche maronite a rappelé aux siens que leurs aïeuls et pères ont aidé les Libanais à faire front commun autour de cette idée d’ « indépendance des pôles ». Aujourd’hui le problème se représente … et la responsabilité rejaillit surtout sur le dos des politiques maronites car ils n’ont pas su unifier toutes les couches de la société autour de cette idée d’une nation vraiment indépendante, d’un pays fort et juste. Au lieu d’unifier ils se sont eux-mêmes divisés.

J’estime que le rôle des maronites n’a pas encore disparu … Au contraire, ils ont une plus grande responsabilité. Ils doivent aider à unifier les Libanais pour offrir à la région un Liban qui est « un paradigme pour la pluralité culturelle », qui respecte l’homme et ses droits fondamentaux.

Seul le système libanais était, est et restera le meilleur modèle pour gouverner en ce temps de Jahiliyya (ignorance) vers lequel les djihadistes sont en train de nous conduire. Le patriarche Raï invite les maronites à ne pas gaspiller le grand héritage de leurs pères et qu’ils soient à la hauteur de leur responsabilité.

Les terres d’origine des maronites – Syrie et Liban – sont devenues comme des terres d’exil où le désir de prendre la fuite n’est pas freiné par l’attachement à la terre mais par les difficultés à trouver  la possibilité d’émigrer. Comment le message de saint Maron peut-il répondre aux aspirations profondes et légitimes du peuple ?

Il est indubitable que la situation sanglante en Syrie et les troubles continus au Liban poussent tant de maronites à émigrer. Mais je crois en même temps que cette situation ne restera pas aussi aiguë et féroce. Et quand les fils de la Syrie – et non les djihadistes étrangers – gouverneront leur nation, les situations s’amélioreront.

Les maronites sont les fils de l’espérance, sont « risurrezioni sit »! Cette terre est la terre de leur histoire sacrée. Ils y ont vécu leur mission sous tous ses aspects. Renieront-ils cette grande civilisation qu’ils ont construite avec leurs frères musulmans ? Je ne crois pas! Mais je sais que leur présence sur cette terre a le goût du martyre et du sang.

Le patriarche rappelle dans ce « Mémorandum national » que ce que les Libanais réalisèrent durant la période de la formation de la République fut une sublime expérience constitutionnelle et politique. Que manque-t-il pour recommencer à vivre à ces hauteurs ?

C’est exact, ce qui a été réalisé fut un travail sublime.  Si je regarde la situation libanaise aujourd’hui et la compare à celle de 1975, j’observe une chute totale, ou alors on n’en est pas loin. Les politiques maronites sont désormais « annexés » aux partis et aux dominations décisives: ils s’allient aux choix des autres et non aux exigences de l’indépendance et de la renaissance de leur pays.

Ce qui nous manque c’est un retour des politiques maronites et de tout le Liban à une vraie liberté et aux valeurs des pères fondateurs, à leur dévouement, car une nation libre et indépendante est plus importante que des fauteuils, que des intérêts partisans et des privilèges personnels.

Dans la quatrième partie du Mémorandum, le patriarche offre des pistes concrètes pour cette renaissance nationale dont vous parlez. Parmi ces 11 pistes quelles sont, à votre avis, celles qui sont prioritaires et fondamentales pour permettre à la Phénix libanaise de renaître de ses cendres ?

Je crois que ce sont les suivantes:

1. S’engager dans une cohabitation pacifique entre les différentes factions, ou sinon opter pour des solutions qui passent de la « séparation civile » à une « révolution de velours » comme cela est arrivé par exemple entre la République tchèque et la République slovaque.

2. S’engager absolument pour une nation forte et juste. Un engagement qui met fin à la marginalisation des chrétiens, prend à cœur les droits de tous, coupe court à la corruption institutionnelle, libère du sectarisme et du féodalisme politique, et bannit l’armement « obligé » quelque soit son slogan, le limitant à l’instance légitime de l’armée et des forces de l’ordre.

3. Réaffirmer la neutralité du Liban sur l’échiquier régional et mondial. L’appartenance principale est à la nation et non au Wilayat al Faqih [le gouvernement des juristes chiites, ndr] ou au Nusrat al-Umma [le gouvernement salafiste sunnite, ndr].

Votre excellence, la longue guerre syrienne aurait-elle brisé les espérances du Synode spécial des évêques pour le Moyen Orient ? Comment ce grand effort ecclésial, et l’exhortation apostolique qui en est issue, peuvent-ils guider nos pas en ce moment crucial?

Toutes les guerres sèment la destruction, pas seulement au niveau matériel mais au niveau civil aussi, au niveau humain et spirituel. Le fameux historien britannique Arnold J. Toynbee ne disait-il  pas que « les guerres sont les tombes de la civilisation » ?

Oui, la guerre syrienne, avec ses effets néfastes sur le Liban, entrave l’application des recommandations du synode. Mais tôt ou tard il sera encore plus urgent d’écouter la voix de la raison et l’appel à la réconciliation et à la collaboration entre les communautés. Tout comme on aura besoin du témoignage des chrétiens d’Orient et de leur fidélité à leurs terres, à leur culture et à leur foi … en un mot la cohabitation pacifique deviendra urgente !

Quel conseil donnez-vous aux maronites qui vivent en diaspora pour conserver leur tradition et contribuer à la renaissance de la zone du Levant?

D’être fidèles à leur tradition spirituelle et culturelle. Je les invite à vivre leur civilisation, une civilisation fondée sur le pluralisme et la rencontre, partout où ils se trouvent. Je les invite à ne pas emporter avec eux, dans les nations où ils se trouvent, leurs « idoles politiques ». Car ces dernières, avec leur entêtement et leur égoïsme, conduisent la nation « au bord du précipice », comme nous l’a rappelé le patriarche Raï.