Neuf manières de prier avec son corps, à la manière de saint Dominique

Entretien avec Sœur Catherine Aubin, o.p.

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ROME, Mercredi 16 mars 2005 (ZENIT.org) – « Prier avec tout son corps c'est aimer avec tout son cœur » affirme sœur Catherine Aubin, religieuse dominicaine, auteur d’un ouvrage intitulé « Prier avec son corps à la manière de saint Dominique », dans cet entretien accordé à Zenit.



Licenciée en psychologie et docteur en théologie, sœur Catherine Aubin est entrée chez les sœurs dominicaines en 1984. Après cinq années de vie et de ministère dans la communauté saint Leu-Saint Gilles, rue saint Denis à Paris, et des études de théologie, elle est actuellement professeur de théologie sacramentaire et de théologie spirituelle à l’institut pontifical Regina Mundi, à l’institut de théologie de la Vie Consacrée Claretianum et à l’université pontificale saint Thomas d’Aquin Angelicum à Rome.

« Prier avec son corps à la manière de saint Dominique », a été publié aux Editions du Cerf, Paris, en 2005 (cf. http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/fichelivre.asp?N_LIV_CERF=6741).

Zenit : Comment est née l’idée d’un tel ouvrage ?

Sr. C. Aubin : Pendant 10 ans, j'ai vécu rue saint Denis à Paris où notre communauté de sœurs dominicaines étaient implantée. Et là j'ai rencontré des personnes en quête d'unité intérieure et de paix qui pratiquaient des techniques ou des exercices corporels tels que le zen, la méditation transcendantale ou autres. De mon côté je découvrais comme jeune religieuse la spiritualité dominicaine et je venais d'avoir "un vrai coup de foudre" pour les 9 manières corporelles de prier de saint Dominique. La rencontre de ces évènements a donné naissance à ce livre dont un des messages est justement de dire à ceux qui pratiquent des techniques, « nous aussi dans la tradition catholique, nous avons une pédagogie de la prière avec le corps qui peut vous combler dans votre recherche ».

Zenit : Qu’est-ce que vous entendez exactement par « prier avec son corps » ?

Sr. C. Aubin : Quand on aime, on le manifeste avec des gestes, salutations, sourires etc.…Il en est de même pour la prière. Devant moi, en moi, je suis habitée par une Présence celle du Christ vivant, alors comment vais-je lui montrer mon attachement sinon par des attitudes. Dans ce livre le maître est saint Dominique, en effet sa prière était tellement fascinante que ses premiers frères ont transcris ce qu'il disait et ce qu'il faisait avec neuf images qui le représente en train de prier. Chaque attitude corporelle correspond à une attitude spirituelle et permet à celle-ci de se déployer : les gestes donnent figure à ce qui est caché et illustrent les mouvements du cœur. Par exemple au geste de l'inclination correspond l'humilité, à l'agenouillement la confiance.

Zenit : Pouvez-vous nous expliquer quelles sont ces neuf manières de prier ?

Sr. C. Aubin : La première manière de prier est l’inclination, saint Dominique s’humilie devant l’autel où le Christ est vivant sur la croix et de son côté jaillit du sang pour dire qu’Il nous communique sa vie. Toutes les images se passent devant ce Christ. La disposition intérieure de Dominique est l’humilité du cœur.

La seconde manière est la prosternation, Dominique est allongé de tout son long sur le sol et il pleure, il vit intérieurement la componction du cœur, son cœur est transpercé par la conscience de son péché.

Dans la troisième manière de prier Dominique se donne la discipline à genoux, son désir est d’être conforme au Christ dans sa Passion.

Pour la quatrième manière de prier, saint Dominique s’agenouille et se relève et survient en son cœur une grande confiance en la miséricorde de Dieu pour lui, ses frères et les pécheurs.

Pour ces quatre premières manières de prier, le corps de Dominique est dirigé vers le sol, dans la première manière son dos est dirigé vers le bas et son regard est tourné vers le sol, dans la deuxième son corps est sur le sol, dans la troisième et quatrième ce sont ces genoux qui touchent la terre. Or la terre est le lieu d’où nous venons, c’est le lieu des origines, lieu de nos limites. Les quatre dispositions spirituelles correspondantes, l’humilité, la componction du cœur, la discipline, la confiance, sont des dispositions spirituelles qui reconnaissent une dépendance et la primauté envers Dieu. On peut regrouper ces quatre premières manières de prier autour d’une attitude : l’accueil, accueil de sa condition de créature devant Dieu, accueil de Dieu comme Créateur et Sauveur, accueil de ses limites devant Celui qui est infini.

Pour la cinquième manière, le saint s'est dressé et levé sans s'appuyer à quoi que ce soit, à la manière d'un prophète ou de Jésus lui-même. Son attitude est celle de la résurrection, il est debout dans son corps et dans son cœur. Ses bras et ses mains manifestent l'écoute de la parole. Progressivement il se tait pour écouter et se laisser saisir par Celui qui lui parle à travers les Ecritures.

Puis ses bras s'ouvrent majestueusement dans la sixième manière, pour embrasser et imiter son Ami qui a donné sa vie pour lui sur la Croix. Son geste des bras en croix, signifie la Vie donnée par le Christ et la Vie reçue par le saint. Geste du crucifié-ressuscité qui donne à saint Dominique de redonner vie au jeune garçon tombé de cheval et aux pèlerins anglais.

Il continue son mouvement des bras dans la septième manière en les étendant fortement vers le ciel, les mains jointes ou légèrement ouvertes en forme de coupe pour recevoir quelque chose du ciel. La tension de tout son être montre son désir d'être avec Celui qui est au ciel et avec nous chaque jour. Son corps comme son cœur témoignent de sa supplication qui monte, qui jaillit comme une flèche : il connaît Celui à qui il s'adresse et sait que sa prière sera exaucée car elle correspond à celle du Christ : la promesse de nous envoyer l'Esprit Saint.

Trois positions debout, trois attitudes intérieures de présence. Saint Dominique est présent à Celui qui est présent en Lui. Il nous est montré attentif, éveillé, concentré, recueilli, élancé. C’est le moment de la rencontre avec Dieu dans un dialogue face à face. Ces trois manières de prier forment un tout autour d'une attitude ; celle de la rencontre avec Dieu, du face à face avec l'Ami : face à face, debout, redressé ; face à face pour un dialogue d'amitié ; face à face pour être enraciné dans son unicité.

Dans la huitième manière de prier, saint Dominique est assis à une table et lit et écoute ce que le Seigneur lui dit à travers sa parole, et dans la dernière manière de prière on voit saint Dominique avec un compagnon partir en voyage sur les chemins pour aller transmettre ce qu’il a contemplé. Saint Dominique illustre ainsi l'amitié de Jésus avec ses proches. Une amitié où non seulement on prend le temps de s'asseoir ensemble, mais aussi de marcher sur les routes pour la partager. Ces deux dernières manières sont ordonnées autour du DON : Don de Dieu dans sa Parole et dans sa Vie, Don de Dieu qui entraîne à donner et à se donner.

Les neuf manières de prier se divisent donc en trois étapes : l’accueil, la rencontre, le don. Elles nous font entrer dans un chemin de salut pour être guéris de la dévalorisation sur nous-mêmes et entendre le Seigneur nous dire : Je te reçois comme tu es ; Tu es mon ami ; sois fécond, donne du fruit.

Zenit : Selon vous, prier avec son corps crée-t-il une plus grande intimité avec Dieu ?

Sr. C. Aubin : C'est le parcours proposé par ce livre ; à savoir entrer dans un chemin d'intériorité, et le corps est une aide précieuse dans cette pédagogie. En effet on y découvre que l'anthropologie biblique donne aux différentes parties du corps des fonctions spécifiques, dynamiques et qu'elles symbolisent aussi les intentions du cœur. Par exemple le cou, il peut symboliser le lieu de l'honneur, du fardeau, mais aussi de l'affection ou de l'humilité. On passe ainsi du "cou du corps" au "cou du cœur".

Zenit : Quels enseignements pouvons nous tirer de cette forme de prière ?

Sr. C. Aubin : Je répondrais par un exemple celui de Madeleine Delbrel : Lorsque Madeleine Delbrel se retrouve terrassée par une conversion qu’elle qualifie de « violente », elle choisit ce qui lui paraissait le mieux traduire son changement de perspective : elle décida de prier. « Dès la première fois je priai à genoux par crainte, encore, de l’idéalisme. Je l’ai fait ce jour là et beaucoup d’autres jours... En priant j’ai cru que Dieu me trouvait et qu’il est la vérité vivante, et qu’on peut l’aimer comme on aime une personne ». Pour prier, Madeleine Delbrel éprouva le besoin de s’agenouiller, comme si elle inscrivait dans son corps le cri de son âme. Elle remit à Dieu ce jour là sa force et lui présenta sa faiblesse, dans un mouvement de confiance. Prier avec tout son corps c'est aimer avec tout son cœur.