Ouganda : Un évêque au milieu des enfants soldats et des réfugiés (I)

Entretien avec Mgr Giuseppe Franzelli de Lira

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ROME, Dimanche 29 août 2010 (ZENIT.org) - Lorsque le missionnaire combonien Giuseppe Franzelli, natif de Roccafranca en Italie, a appris que le pape Jean-Paul II voulait le nommer évêque en Ouganda, sa réponse immédiate a été : « Non. Trouvez quelqu'un d'autre ».

Si être évêque est toujours une croix, s'est-il dit, la situation à Lira, en Ouganda, doit être encore pire au moment où le pays est miné par un conflit avec l'Armée de résistance du Seigneur (LRA, Lord's Resistance Army) et les atrocités inimaginables infligées à la population, notamment aux enfants.

Mais la nomination de Mgr Franzelli est intervenue alors que Jean-Paul II était mourant. Cette nomination ayant été publiée dans L'Osservatore Romano le 1er avril 2005, le missionnaire la voit alors comme une sorte de poisson d'avril de la part du pape. Le lendemain soir, le Saint-Père mourait.

A la pensée du pape en train de mourir, « portant la croix pour toute l'Eglise universelle », le missionnaire s'est dit : « comment pourrais-je dire non ? »

« La réalité a prouvé que cette nomination n'était pas seulement une croix mais qu'elle continue d'être une croix », explique l'évêque, âgé de 68 ans, dans cette interview accordée à l'émission de télévision « Là où Dieu pleure ».

Nous publions ci-dessous la première partie de cet entretien.

Q : Avez-vous toujours eu le désir d'être missionnaire ?

Mgr Franzelli : Ce désir m'est venu grâce à un jeune missionnaire qui faisait la tournée des paroisses et nous montrait des diapositives.

Q : Ce qui a éveillé dans votre esprit le goût de l'aventure... Avez-vous ressenti un appel à cet âge ?

Pour autant qu'un enfant puisse le ressentir, oui, et ce sentiment a grandi - avec naturellement des doutes au fur et à mesure - mais il était déjà très fort. Voilà pourquoi je suis ici.

Q : Aviez-vous des idées préconçues ou des a priori sur l'Afrique ?

Seulement les idées romantiques habituelles de cette époque : les lions quand j'étais enfant, puis les Africains, la question de l'esclavage que j'avais lue dans les livres et tout le reste, enfin la pauvreté et un peuple qui avait besoin de connaître l'Evangile.

Q : Vous avez été nommé évêque par le pape Jean-Paul II et, en fait, votre nomination est intervenue la veille de la mort du pape. Quel est, selon vous, le sens de cette nomination ?

Cela a été pour moi une grande surprise et un énorme choc et, pour être honnête, je ne le voulais pas, absolument pas, et j'ai tenté de résister. J'ai été nommé par le pape, et ma nomination a paru dans L'Osservatore Romano. Et cela, le 1er avril, le jour du poisson d'avril, alors j'ai pensé à une sorte de blague de la part du pape pour moi et les dix autres prêtres qui ont été faits évêques avec moi. Cette nomination a paru dans l'après-midi du 1er avril 2005, dans L'Osservatore Romano, qui était daté du lendemain 2 avril, jour - le soir - de la mort du pape.

Quand j'ai été appelé à la Sacra Congregatio Propaganda Fide (la Congrégation pour l'évangélisation des peuples) pour discuter de certaines choses, c'est le cardinal [Crescenzio] Sepe qui m'a annoncé la nouvelle. J'ai répondu : « Non, cherchez quelqu'un d'autre »... mais finalement le pape a joué un rôle, en ce sens que le cardinal m'a dit d'emblée qu'il [le pape] était d'accord et le souhaitait. J'ai songé au pape : « Il est très malade. Il porte en ce moment la croix pour toute l'Eglise universelle, aussi je ferais bien d'accepter et de l'aider à porter la croix pour l'Eglise ». Comment pouvais-je dire non ? Eh bien, si tel est le cas, et si c'est pour être un témoin du pape et de l'amour total, alors je vais accepter. Voici ce que ma nomination a signifié pour moi.


Q : Donc, en acceptant cette nomination, vous preniez une lourde croix sur vos épaules. Qu'est-ce qui a changé pour vous ? Dans quelle mesure est-ce une croix pour vous ?

Etre évêque est une croix ; être associé aussi étroitement à l'oeuvre de Jésus implique et doit impliquer de porter une croix avec lui. Le peu que je connaissais de la situation là-bas était que c'était une situation particulière, une situation d'urgence. En fait, je suis le troisième évêque, et le premier évêque blanc, de ce diocèse. Il y avait des problèmes nécessitant la venue de quelqu'un de l'extérieur, qui puisse intervenir et contribuer à améliorer la situation.

Je n'étais jamais allé à Lira. Je n'avais fait qu'y passer au cours de mes 17 premières années en Ouganda, où je me trouvais de 1971 à 1987, mais je travaillais principalement dans l'archidiocèse de Gulu. A Lira, je ne connaissais personne et personne ne me connaissait. C'était donc un défi énorme. La réalité a prouvé que ce n'était pas juste une croix mais que cela continue à être une croix. Mais cela fait naturellement partie du métier...

Q : Vous êtes arrivé dans une situation critique, en 2005, au plus fort de la guerre civile avec la LRA, Lord's Resistance Army. A présent un accord de paix  provisoire est en place  ; mais à l'époque, la LRA était en quelque sorte le diable à l'œuvre. C'était une guerre cruelle et meurtrière. Pouvez-vous nous dire un mot du contexte de cette guerre civile et de l'émergence de la LRA ?

Elle n'est pas partie de rien. J'étais là-bas durant mes premières années en Afrique, et lorsque le président Museveni arracha le pouvoir aux mains du général Okello, il y avait déjà ce mouvement mené par la prophétesse Alice Lakwena, qui se disait inspirée par le Saint Esprit (The Holy Spirit Movement) pour résister et combattre le gouvernement.

Je l'ai vécu, car la mission où je me trouvais était devenue littéralement un champ de bataille ; les gens se battaient, s'entretuaient sous mes yeux. Après la défaite d'Alice Lakwena, qui se serait enfuie au Kenya, Joseph Kony a pris la tête avec l'idée d'instaurer une nouvelle société en Ouganda fondée sur les Dix Commandements de la Bible, mais ils oublièrent et ignorèrent très vite le cinquième commandement - « Tu ne tueras pas » - entre autres. C'était une sorte de mélange de croyances fondamentalistes et traditionnelles, avec l'onction d'huile censée protéger les gens des balles.

Q : On les enduit d'une sorte d'huile en leur disant que les balles vont rebondir ?

Oui, mais ensuite il devint évident pour eux qu'il allait être très difficile de lutter contre une armée bien organisée, aussi ils se retournèrent contre leur propre peuple. Ils venaient dans les villages et forçaient les villageois à se joindre à eux. Les villageois, naturellement, ne le voulaient pas  ; même leur propre famille - frères et fils - refusèrent, et c'est ainsi que débuta le règne de la terreur. Toute personne, même leurs proches, qui refusaient de rejoindre les rebelles, étaient mutilés, amputés de leurs membres ; des atrocités inimaginables, même selon les valeurs traditionnelles africaines.

Il s'instaura un règne de la terreur forçant les villageois à partir des villages tandis que se développait le phénomène des « enfants-soldats » ; les enfants des villages étaient enrôlés de force dans leur armée. Quelque 15 000 à 20 000 enfants ont été ainsi capturés, plus ou moins, parce que ceci dure depuis maintenant 20 ans. Les enfants sont capturés, emmenés dans la brousse et entraînés à tuer. Ceux qui ont tenté de s'enfuir ont été tués. On forçait leurs propres amis ou leurs frères à tuer les fuyards.

Q : Pour vous, c'était le diable à l'oeuvre ?

Nous croyons en l'Esprit Saint, mais il n'est pas le seul esprit qui existe dans le monde. Celui du démon sévit également ici-bas. Il se sert des gens bien entendu. D'un point de vue humain, cela dépassait l'entendement. C'était incompréhensible, inadmissible.

Q : ...Votre foi a été mise à rude épreuve à la vue d'une telle barbarie ?

Quand des gens sont massacrés ou torturés sous vos yeux... Je crois que Jésus crucifié, lui-même, a lancé ce cri : « Père, pourquoi m'as-tu abandonné ? » A coup sûr, la foi de chacun est éprouvée quand il est témoin d'une telle souffrance. Il y a un lieu près de Lira, Barlonyo, où les rebelles sont venus - vêtus de treillis militaires gouvernementaux - et les villageois ont été capturés par la garde. Les rebelles ont massacré près de 300 villageois - civils, femmes et enfants. Quand vous voyez ça, vous vous demandez pourquoi...

Q : Vous-même, avez-vous jamais été menacé ou en danger ?

Personnellement, je n'ai jamais été en danger, car je suis arrivé plus tard. Toutefois, lors de la première guerre, on m'a tiré dessus... Notre mission, comme je l'ai dit, était un champ de bataille. Pendant la dernière guerre, je n'étais pas ici, mais j'étais en contact avec des gens qui s'y trouvaient et pleuraient leurs morts. Et quand vous voyez tant d'orphelins, de gens qui ont tout perdu, et quand vous voyez, par exemple, à cause de cette terreur, des gens obligés de quitter leurs foyers et se retrouver dans des camps de déplacés, que je qualifierais de camps de concentration, où 5 000, 10 000, 15 000 à 30 000 personnes s'entassent dans un tout petit espace ; quand vous voyez la promiscuité rampante et le risque évident de sida ; l'armée qui est censée assurer la sécurité, se montrer eux-mêmes les agresseurs ; les réfugiés qui n'ont rien à faire et la violence dont ils sont victimes... et l'attente de l'aide des ONGs, certes cela donne à réfléchir.

Je me souviens du jour où j'ai emmené quelqu'un venu d'Allemagne dans l'un de ces camps. Une visite de seulement quelques minutes, car Pâques était proche. A la fin de cette visite, cet homme me dit : « Monseigneur, dans quelques jours c'est Pâques, qu'allez-vous dire aux gens ? Que Pâques, c'est ça ? Où est Dieu ?"

Et j'ai répondu : « Oui...regardez, regardez, Dieu est ici crucifié avec eux. Près du camp, nous avons construit une chapelle où l'Eucharistie est conservée. Ainsi, Il est ici avec eux. Ils dorment dans la chapelle et Il est avec eux ». La résurrection est proche, mais la foi est certes mise à rude épreuve, et je suis vraiment édifié par mon peuple.

Q : Dans quel sens ?

Devant leur endurance, leur foi...Je me souviens, un jour où je quittais ce camp, une jeune femme est venue vers moi avec trois enfants - des triplés -, son mari avait été tué avant qu'elle ne les mette au monde ; il n'y avait personne d'autre et, quand j'ai essayé de l'encourager, elle m'a dit : « Monseigneur, ne vous inquiétez pas. Dieu est là ».

Fin de la première partie

Propos recueillis par Mark Riedemann, pour l'émission télévisée « La où Dieu pleure », conduite par la Catholic Radio and Television Network (CRTN), en collaboration avec l'association Aide à l'Eglise en Détresse (AED).

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